mercredi 29 mars 2017

Station Eleven d'Emily St. John Mandel


Dans un monde où la civilisation s’est effondrée suite à une pandémie foudroyante, une troupe d’acteurs et de musiciens nomadise entre de petites communautés de survivants pour leur jouer du Shakespeare. Un répertoire qui en est venu à représenter l’espoir et l’humanité au milieu de la désolation. (Rivages)

Si Jean-Paul Sartre a dit "L’enfer c’est les autres", ici "L'enfer, c'est l'absence de ceux qu'on voudrait tant avoir auprès de soi.".
Au début de cette histoire, le comédien Arthur Leander interprète le roi Lear sur la scène d’un théâtre à Toronto et s’écroule sur scène, terrassé par la mort.
Le lendemain, la grippe de Géorgie se répand au Canada, aux Etats-Unis : "La veille, on avait annoncé l'apparition alarmante d'un nouveau virus en république de Géorgie, en avançant des chiffres contradictoires sur le taux de mortalité et le nombre de victimes. On avait donné peu de détails. Les médias avaient baptisé ce virus "la grippe de Géorgie", nom que Jeevan trouvait d'un charme désarmant.", et sème la mort sur son passage, le monde sombre alors dans le chaos : "Il y eut la grippe qui explosa à la surface de la terre, telle une bombe à neutrons, et le stupéfiant cataclysme qui en résulta, les premières années indescriptibles où les gens partirent sur les routes pour se rendre compte qu'il n'existait aucun endroit, accessible à pied, où la vie continuait telle qu'ils l'avaient connu auparavant; ils s'installèrent alors où ils le pouvaient - dans des relais routiers, d'anciens restaurants, des motels délabrés -, en restant groupés par mesure de sécurité.".
"La civilisation, en l'An Vingt, était un archipel de petites localités.", 99% de la population mondiale a été décimée par cette grippe et parmi les rares survivants il y a La Symphonie Itinérante qui parcourt les routes pour jouer Shakespeare.
Cette Symphonie Itinérante est constituée de gens pour la plupart jeunes et n’ayant quasiment connu que le monde d’après la pandémie, et de quelques autres nostalgiques d’une époque et de technologies aujourd’hui révolues : "Et tous ces gens, avec leur collection de petites jalousies, de névroses, de syndromes post-traumatiques non diagnostiqués et de rancœurs brûlantes, vivaient ensemble, voyageaient ensemble, répétaient ensemble, jouaient ensemble trois cent soixante-cinq jours par an, compagnie permanente, en tournée permanente. Mais ce qui rendait la situation supportable, c'était les amitiés, bien sûr, la camaraderie, la musique et Shakespeare, ces moments de beauté et de joie transcendantes où on se moquait de savoir qui avait utilisé le restant de colophane pour frotter son archet ou qui avait couché avec qui, même si quelqu'un - probablement Sayid - avait écrit au feutre, à l'intérieur d'une des caravanes, "Sartre : L'enfer, c'est les autres" et qu'un plaisantin avait effacé le mot "autres" pour le remplacer par "flûtes".".
Au milieu du chaos et de la désolation, cette Symphonie Itinérante est l’un des derniers bastions de l’espoir et de l’humanité.

Il y a des livres dont la lecture marque profondément, viscéralement, à tel point que l’on ne sait pas trop comment en parler, même plusieurs semaines après.
A part dire que l’on a aimé.
Beaucoup.
Mais cela paraît totalement inapproprié face aux émotions qui m’ont habitée pendant cette lecture.
L’apocalypse a peut-être eu lieu mais l’auteur ne tombe pas dans le piège de la facilité et des visions d’horreur.
Le livre est bâti comme un miroir, un côté reflétant la réalité d’hier et l’autre celle d’aujourd’hui. Emily St John Mandel tisse son histoire en alternant le passage d’une époque à une autre, d’un personnage à l’autre.
Véritable récit choral les personnages sont soit restés prisonniers et figés à jamais d’un côté du miroir, soit ils n’ont connu que l’autre, soit ils sont passés de l’un à l’autre, à l’image d’une Alice qui au lieu de se retrouver au pays des merveilles aurait emprunté un chemin vers le pays du chaos.
La chute de la civilisation a quasiment eu lieu, les rares survivants sont restés désemparés, ils ont dû réapprendre à survivre, à chasser pour se nourrir, à vivre sans toute la technologie que nous connaissons : plus d’avion, plus de train, plus d’électricité, plus d’eau courante, plus de routes entretenues, plus de magasin, plus d’usines pour produire des armes, des munitions, de la nourriture, des vêtements, plus de poste, plus de communication possible d’un continent à l’autre ou encore d’endroits situés à quelques kilomètres les uns des autres.
Et encore, ce n’est là qu’une liste réduite de tout ce qui disparaîtrait en cas de pandémie.
Non seulement les êtres n’ont plus de repères, mais livrés à eux-mêmes certains révèlent un caractère bestial et retournent à un état quasi sauvage tandis que d’autres luttent pour garder un semblant d’humanité.
Cet aspect est ici particulièrement mis en valeur car l’auteur alterne entre le monde post-apocalyptique et ce qu’il était avant, le contraste est donc flagrant.
Le monde a explosé en éclats, à l’image d’un Arthur Leander détruit par le succès et ses échecs conjugaux.
Ce nouveau monde voit aussi l’émergence de gourous habités d’une vision dans laquelle ils entraînent des personnes et contribuent encore plus à la destruction de l’humanité.
Ou ce qu’il en reste.
Tandis qu’une rumeur circule qu’il existe quelque part un Musée de la Civilisation que la Symphonie Itinérante cherche à rallier, l’une de ses membres fait également circuler une bande dessinée titrée "Station Eleven" qui évoque de façon troublante, pour ne pas dire divinatoire, l’avenir de l’Homme.
Le message fort de ce roman, c’est que face au chaos, à la solitude, au deuil, au doute, l’art permet de survivre, tel est le message que véhicule la Symphonie Itinérante.
La plume d’Emily St John Mandel est d’une mélancolie sublime, elle arrive habilement à constituer un monde futur en le mêlant à celui passé et entraîne avec elle le lecteur.
Il m’a été difficile de lâcher cette lecture une fois commencée tant j’ai été emportée par le style et l’univers de l’auteur.
Elle a su mettre une tension dans son récit et j’ai beaucoup attendu la confrontation finale, et c’est là le seul petit reproche que j’aurai à lui faire : après tant d’attente celle-ci est expédiée un peu trop rapidement à mon goût.
Mais que de messages sous-jacents sont cachés dans cette histoire, voilà un roman que je relirai sans doute dans quelques années.

"Station Eleven" est un livre à nul autre pareil, qui résonne comme un écho longtemps après l’avoir refermé, un énorme coup de cœur pour ma part et une très belle découverte : celle d’Emily St John Mandel dont je vais me hâter de découvrir les précédents romans.

mardi 28 mars 2017

Sage femme de Martin Provost

     
     

Claire est la droiture même. Sage-femme, elle a voué sa vie aux autres. Déjà préoccupée par la fermeture prochaine de sa maternité, elle voit sa vie bouleversée par le retour de Béatrice, ancienne maîtresse de son père disparu, femme fantasque et égoïste, son exacte opposée. (AlloCiné)


Claire (Catherine Frot) est sage-femme et mène une vie tranquille, partageant sa vie entre son travail qu’elle effectue consciencieusement, son appartement à  Mantes-La-Jolie, son jardin et son fils Simon (Quentin Dolmaire) qu’elle a élevé seule et qui poursuit des études de médecine à Paris.
Et puis un beau jour elle trouve un message sur son téléphone : une femme, Béatrice (Catherine Deneuve), a partagé il y a plus de trente ans la vie de son père, et donc la sienne, et refait surface après avoir disparu du jour au lendemain.
Claire ne sait trop quoi faire face à cette femme avec qui elle a partagé beaucoup il y a plusieurs dizaines d’années mais qui l’a aussi trahie, ainsi que son père, et a été responsable du grand drame de sa vie : le suicide de son père.
Si Claire est calme, posée, très portée sur le bio, prenant soin d’elle et ne buvant jamais, Béatrice est tout son contraire : égoïste, fantasque, mordant la vie à pleine dents.
Dans le même temps, Claire voit aussi sa vie bouleversée par sa rencontre avec Paul (Olivier Gourmet), son voisin de jardin chauffeur routier international.


Il faut reconnaître que la bande annonce de ce film a le mérite de bien le présenter sans en dire trop et que l’intrigue réserve quelques surprises, bien que les ficelles soient grosses et se devinent facilement.
Le pitch est à l’image de l’histoire, gentil, et ce n’est pas ce qui m’a attirée à aller voir ce film ni ce que j’en garderai.
Le personnage de Claire fait bien évidemment penser à "Candide" de Voltaire qui proclame qu’ "il faut cultiver notre jardin".
Claire a apparemment connu la richesse dans sa jeunesse, depuis elle mène une vie plus frugale mais qui la satisfait.
Néanmoins, il faut reconnaître que ce personnage est lisse et ne savoure que partiellement la vie, sans le personnage de Béatrice pour le contrebalancer il serait même ennuyeux.
C’est clairement ce qui marche le mieux dans ce film, l’antagonisme des deux personnages qui pourtant sont irrésistiblement attirés l’un vers l’autre, ils finissent par être complémentaires et apportent un grain de folie pour Claire et une forme d’apaisement pour Béatrice.
Et bien évidemment, ce qui fait la grande force de ce film, ce sont les deux Catherine, Frot et Deneuve, se donnant la réplique pour la première fois au cinéma.
Catherine Frot est une actrice que j’aime beaucoup, même si elle demeure à jamais gravée dans mon esprit comme le personnage qu’elle incarnait dans le film "La Dilettante", elle est toujours juste dans son interprétation, sans excès, et n’est jamais de mauvais ton dans les rôles qu’elle campe.
Face à elle, une Catherine Deneuve resplendissante qui me fait dire à chacune de ses apparitions : mais quelle grande actrice, et quelle femme avec de la classe.
Car non seulement elle est impeccable dans ce rôle, mais c’est une femme qui a une classe folle et qui porte divinement la toilette.
J’aime bien voir Catherine Deneuve s’encanailler dans ce genre de personnage, ici elle fréquente les tripots clandestins de cartes, se laisse porter par l’air du temps et comme le dit à un moment donné, elle ne regrette rien de sa vie car elle a profité.
L’ensemble est très classique, aussi bien dans l’intrigue que dans la mise en scène, et même le personnage d’Olivier Gourmet ne change pas grand-chose à la monotonie de l’ensemble.
Je n’irai pas jusqu’à dire que je me suis ennuyée, mais il n’y a pas de surprise, pas d’innovation.
C’est gentil mais sans plus, et peut-être qu’un téléfilm aurait suffi.



"Sage femme" est un film un peu trop sage de Martin Provost qui vaut surtout pour son duo de comédiennes qui porte le film.


     
     

     
     

dimanche 26 mars 2017

Des chauves-souris, des singes et des hommes de Paule Constant


Dans un village africain, une fillette heureuse cajole une chauve-souris. De jeunes garçons rapportent fièrement de la forêt le cadavre d’un beau singe au dos argenté. Ainsi débute une série d’événements qui frappent tour à tour les protagonistes de cette histoire : habitants des cases, coupeurs d’hévéas, marchands ambulants, piroguiers, soignants, et même primatologues en mission. 
Un mal pernicieux se propage silencieusement au pied de la Montagne des nuages, et le long d’une rivière sur laquelle glisseront bientôt les pirogues funèbres. La plupart l’ignorent superbement, d’autres en cherchent vainement l’explication dans la magie, la science ou la nature. (Gallimard)

"Imaginez une épidémie qui dévasterait les villages en les traversant les uns après les autres tout le long du fleuve, une chaîne de contamination qui la conduirait jusqu'à la Mégalo, qui entrerait dans la ville par les bidonvilles, ferait cent, mille malades ... arriverait à l'aéroport international et embarquerait pour toutes les destinations du monde le même jour !", tel est le postulat de départ de Paule Constant dans ce roman.
Si vous vous intéressez quelque peu aux virus, le titre devrait, comme moi, vous mettre sur la piste de la maladie dont il va être question : la maladie à virus Ebola, autrefois appelée fièvre hémorragique à virus Ebola, du nom d'une rivière près de la ville de Yambuku dans le nord de la République Démocratique du Congo (ex Zaïre) où le virus a été identifié pour la première fois en 1976.
Le titre reprend l'hypothèse du cycle de ce virus encore mal connu : les chauves-souris seraient des porteuses saines, elles contamineraient les singes, les humains chassant en forêt se feraient contaminer en mangeant de la viande de brousse ou les chauves-souris, ainsi qu'en rencontrant les singes.
Il est ici question des grands singes, proches de l'Homme, et il est communément admis que "Les épidémies chez les singes précèdent généralement les épidémies humaines.", ce qui est particulièrement vrai avec le virus Ebola.
Dès qu'il resurgit chez les singes, il précède une épidémie chez les humains, dont la dernière en date s'est étalée sur plus d'une année et sur plusieurs d'Afrique de l'Ouest, c'est à ce jour l'épidémie qui a produit le plus de cas et de décès que toutes les précédentes réunies.
Je me demandais donc quand ce virus serait abordé en littérature, il faut croire que cette dernière flambée de 2014-2015 a inspiré Paule Constant.

L'auteur a bâti son histoire et ses personnages sur le postulat connu à ce jour du cycle de la maladie.
Dans un village, la petite Olympe boude car les garçons sont partis chasser et ont refusé une nouvelle fois de l'emmener avec eux.
Mais la fillette fait une découverte extraordinaire à ses yeux : une chauve-souris au sol, qu'elle prend, cajole, tente de nourrir pour la maintenir en vie.
Les garçons, quant à eux, reviennent fièrement de la chasse avec le cadavre d'un grand singe au dos argenté.
Aussitôt le village se met en ébullition et prépare cette viande dans une grande fête.
Ce que les garçons ne disent pas tout de suite, c'est que le singe était déjà mort quand ils l'ont trouvé.
Dans le même temps, Agrippine, médecin pour Médecins Sans Frontières, arrive pour procéder à une campagne de vaccination.
Elle trouve sur place les sœurs de la mission qui l'abrite ainsi que Virgile, un jeune Européen contre les vaccins et ayant fait une thèse sur le sujet.
Une équipe de primatologues est également à observer les grands singes, les Silverbacks.
Et bientôt, un mal pernicieux commence à se propager dans le pays de la Montagne des nuages.
Le nom d'Ebola ne sera prononcé qu'une seule fois, par une primatologue qui se désole que les grands singes soient de nouveau chassés par les humains alors qu'ils se relèvent d'une épidémie de fièvre hémorragique, le reste du temps il ne sera pas nommé, les gens en souffrant et tombant les uns après les autres comme des nuages ne savent pas ce qui leur arrive.
Il sera également fait référence à une chambre d'hôpital à pression négative, la seule façon de confiner de manière sûre les personnes atteintes de ce mal.
Le reste du temps, l'auteur restera dans la flou, à l'image de toutes ces personnes qui savent pas, et ne comprennent pas, ce qui leur arrive.
La plume de Paule Constant a une certaine poésie qui rend cette lecture particulièrement agréable, elle a aussi recours à un certain humour qui dédramatise la situation.
Tout cela donne une impression générale de légèreté, presque de nonchalance dans la façon de traiter le sujet qui, paradoxalement, permet de partager toute la douleur des personnes et le drame qui se joue.
Belle façon de faire qui évite ainsi à l'auteur de tomber dans la facilité ou dans les pièges que ce type d'histoire peut engendrer.
La fin n'en est d'ailleurs pas vraiment une, et alors que d'ordinaire cela m'aurait gênée j'ai trouvé qu'ici c'était au contraire une forme d'ouverture sur le monde et sur un avenir d'apparence sombre mais également porteur d'espoir.

Outre le thème abordé, le roman "Des chauves-souris, des singes et des hommes" vaut d'être lu pour la très belle plume de Paule Constant que je découvrais pour la première fois.

vendredi 24 mars 2017

The Lost City of Z de James Gray

     
     
L’histoire vraie de Percival Harrison Fawcett, un des plus grands explorateurs du XXe siècle. Percy Fawcett est un colonel britannique reconnu et un mari aimant. En 1906, alors qu’il s’apprête à devenir père, la Société géographique royale d'Angleterre lui propose de partir en Amazonie afin de cartographier les frontières entre le Brésil et la Bolivie. Sur place, l’homme se prend de passion pour l’exploration et découvre des traces de ce qu’il pense être une cité perdue très ancienne. De retour en Angleterre, Fawcett n’a de cesse de penser à cette mystérieuse civilisation, tiraillé entre son amour pour sa famille et sa soif d’exploration et de gloire. (AlloCiné)


Après avoir disséqué l'âme humaine dans ses précédents films plutôt sombres, James Gray revient ici dans un tout autre genre, en portant à l'écran les aventures de l'explorateur Britannique Percival Fawcett, avec Charlie Hunnam dans le rôle titre, secondé de Robert Pattinson dans le rôle de Henry Costin son aide de camp ainsi que Sienna Miller dans le rôle de Nina Fawcett, l'épouse très aimante et méritante de Percy.
Pour la première fois depuis "Little Odessa" dans la filmographie de James Gray Joaquin Phoenix est absent du casting, c'est aussi la première fois que le réalisateur filme en dehors de New York.
James Gray a décidé de porter à l’écran le roman La cité perdue de Z de David Grann, le livre s’inspirant des aventures de l’explorateur Percy Fawcett qui a fini par disparaître mystérieusement dans la jungle Brésilienne en cherchant à trouver une cité perdue datant de l’Atlantide. Depuis le temps qu’il en rêvait, de son film d’aventure, il l’a fait James Gray. Et plutôt brillamment, comme ses précédents films.


Les lumières viennent de s’éteindre, la salle est plongée dans l’obscurité, mais l’écran reste noir.
Puis, des bruits commencent à se faire entendre un peu partout dans la salle : des insectes, des oiseaux, la végétation.
Cela dure une minute, deux minutes, plusieurs minutes, avant un changement radical de décors et une chasse à courre.
La première impression que je garde de ce film, c’est l’ambiance dans laquelle le réalisateur plonge le spectateur. Sans images à l’écran, on se retrouve dans la jungle, et le ton du film est donné.
A noter que la dernière image du film rappelle elle aussi la jungle si chère à Percy et clôture de très belle façon l’histoire : la femme de Percy, sans nouvelles de son mari et de son fils aîné depuis plusieurs années, vient d’apporter une pièce à la Société de Géographie de Londres qui pourrait les conduire à relancer une nouvelle expédition pour retrouver les deux disparus, tandis qu’elle descend l’escalier et regarde dans un miroir c’est la jungle que l’on y voit et dans laquelle elle-même disparaît.
Rien que pour les scènes d’ouverture et de clôture, ce nouvel opus de James Gray mérite d’être vu.
Mais ce film renferme d’autres qualités et moments forts.


Je dois avouer que je ne connaissais pas ce colonel Britannique envoyé en Amazonie pour cartographier les frontières entre le Brésil et la Bolivie, les deux pays se disputant la culture du caoutchouc et qui, au cours d’une de ses expéditions va avoir vent d’une cité perdue qu’il va se mettre en tête de découvrir.
Ce pauvre Percy sera sa vie durant déchiré entre sa famille, qu’il aime profondément, et sa quête d’une cité antique mythique ; ainsi qu’entre son devoir de soldat et celui d’homme.
Percival est avant tout humain, il voit et dénonce les conditions auxquelles sont réduites les indiens, il est profondément humaniste et défend une certaine égalité entre l’homme et la femme.
Peut-être ce dernier point est-il spéculatif, en tout cas le film le présente comme un homme plutôt moderne et ouvert d’esprit. Cette histoire de quête et d’aventure permet de dresser le portrait intime d’un homme, au cœur de sa famille, de l’armée, puis de son expédition ainsi que dans les tranchées de la Première Guerre Mondiale.
Outre les relations avec sa femme, personne admirable et digne, il est aussi question des relations avec ses enfants, particulièrement son fils aîné qui rejettera son père et ses trop nombreuses absences avant de parvenir à une certaine compréhension et à le pousser à repartir en expédition, avec lui à ses côtés cette fois-ci.
Finalement, ce film traite notamment des relations filiales, nous sommes donc bien chez James Gray tant il aurait été facile de l’oublier.


Si la mise en scène est brillante, le casting l’est tout autant et m’a permis de découvrir Charlie Hunnam dans le rôle de Percy Fawcett, un rôle qu’il habite particulièrement bien et qui semble tailler à sa mesure, un rôle pour lequel il aura poussé loin le souci de coller à la réalité.
Il y a également Sienna Miller que j’ai pu apprécier dans American Sniper, elle semble abonner aux rôles de femme forte de caractère et soutenant leur mari mais il faut dire que cela lui va bien et j’aime mis un petit moment avant de la reconnaître.
Mais l’acteur que j’ai le plus cherché, c’est Robert Pattinson.
Et j’ai mis un certain temps, pour ne pas dire un temps certain, avant de l’identifier formellement dans le rôle de Henry Costin, l’aide de camp de Percy.
Non seulement Robert Pattinson n’est pas facilement identifiable, mais en plus il joue bien.
Si, si, vraiment, il a ici l’un des meilleurs rôles de sa carrière, si ce n’est le meilleur.
J’ai déjà parlé de la mise en scène mais j’aimerai une nouvelle fois revenir dessus : comme d’habitude avec James Gray elle est particulièrement soignée, mais ici il est un peu plus difficile de reconnaître sa patte car il a pris le risque de s »’éloigner de son confort cinématographique habituel, et c’est une prise de risque qu’il réussit haut la main et qui paye.
Et que dire de la lumière de Dharius Khondji, elle illumine le film et lui donne une réelle dimension, ainsi qu’une ambiance qui plonge et transporte le spectateur.


The Lost City of Z est le film d’un réalisateur ayant été au bout de son rêve sur un homme ayant tout fait pour atteindre le sien et qui y aura probablement laissé la vie, un très beau moment de cinéma.


     
     

     
     

     
     

dimanche 19 mars 2017

La route de Cormac McCarthy


L’apocalypse a eu lieu. Le monde est dévasté, couvert de cendres et de cadavres. Parmi les survivants, un père et son fils errent sur une route, poussant un caddie rempli d’objets hétéroclites. Dans la pluie, la neige et le froid, ils avancent vers les côtes du Sud, la peur au ventre : des hordes de sauvages cannibales terrorisent ce qui reste de l’humanité. Survivront-ils à leur voyage ? (Points)

Depuis que j'ai lu un excellent roman post-apocalyptique (i.e. "Station Eleven" d'Emily St John Mandel) j'ai eu envie de continuer dans cette voie littéraire, je me suis enfin décidée à sortir du rayonnage de bibliothèque ce roman de Cormac McCarthy.
Peut-être aurai-je dû le sortir plus tôt, avant de découvrir le roman d'Emily St John Mandel, ainsi je l'aurai sans doute encore plus apprécié qu'aujourd'hui.
Car si je reconnais à ce roman de grandes qualités, je l'ai trouvé un cran en-dessous de "Station Eleven", disons qu'il n'a pas la même répercussion émotionnelle.
Il faut dire que "La route" se caractérise par un dépouillement stylistique, constitué de courts paragraphes non découpés en chapitres, ce roman tourne exclusivement autour de deux personnages qui ne sont nommés que le père et l'enfant.
Difficile de s'attacher ainsi à eux sans pouvoir mettre sur eux un prénom, et pourtant il est tout aussi difficile de rester indifférent à leur sort.
L'apocalypse a donc eu lieu : quelle forme a-t-elle prise, quelles conséquences, tout cela n'est qu'effleuré.
Apparemment il y a eu de grands incendies, le ciel reste toujours gris et ponctue les journées d'averses voire d'orages, les villes ne sont plus, une bonne partie de la population a disparu, quant à celle restante elle est divisée en petits groupes dont la plupart sont dangereux et une infime minorité est du côté des gentils.
Le phénomène a-t-il touché exclusivement les Etats-Unis ou le monde entier ?
Là encore, le mystère reste entier, tout comme ce qui s'est passé avec la mère de l'enfant.
Il y a donc un père et son fils, ils marchent, ils se protègent, ils se méfient, en somme ils survivent.
Mais ce que j'aime tout particulièrement dans les romans post-apocalyptiques, c'est qu'il y a toujours un fond mythologique (je garde encore un souvenir profond de "Je suis une légende" de Richard Matheson).
D'ailleurs, pour faire une brève parenthèse avec ce roman, il est là aussi question de savoir si l'on est le dernier homme sur terre et comment on peut en être sûr.
Ici, il est à la fois question d'une quête sans fin, celle du paradis perdu, ainsi que du mythe de Sisyphe, puisque tel cet homme poussant inlassablement au sommet d'une montagne une pierre qui redescend sitôt le sommet atteint ce père et son fils doivent inlassablement reprendre la route.
Pas étonnant que bien souvent le père ait envie que tout soit fini : "Il y avait toujours une part de lui-même qui souhaitait que ce fût fini.", car lui encore plus que son fils a connu le monde passé et voit ce qu'il est devenu : une terre hostile où le danger est omniprésent, c'est pourquoi il envie les morts, ceci incluant sa propre femme et mère de leur enfant : "Rares étaient les nuits où allongé dans le noir il n'avait pas envié les morts.".
Outre cet aspect mythologique, ce roman repose aussi grandement sur la relation père-fils qui y est développée, cet homme qui s'acharne à maintenir en vie son fils et à la protéger, cet homme qui repousse chaque jour ses limites uniquement pour l'amour de ce petit être qui est à ses côtés : "Il y avait des moments où il était pris d'irrépressibles sanglots quand il regardait l'enfant dormir mais ce n'était pas à cause de la mort. Il n'était pas sûr de savoir à cause de quoi mais il pensait que c'était à cause de la beauté ou à cause de la bonté.", cet homme qui même malade ne renonce pas et continue vers le but qu'il s'est fixé.
Malgré son sérieux et une certaine gravité pour son âge, l'enfant n'a pas toujours envie de lui obéir, il ne comprend pas non plus tout le temps les motivations de son père, il est encore naïf avec un cœur tendre et s'oppose parfois violemment à son père.
Cette relation m'a fait penser à celle au centre du roman "Room" d'Emma Donoghue, si les circonstances sont différentes il y a aussi des points communs.
Si le fond et la forme de l'histoire ont su me séduire, je dois aussi reconnaître que ce livre déstabilise par son apparente froideur et son détachement des personnages.
Il y a aussi beaucoup de mystères, ainsi l'auteur ne donne que quelques indices quant aux groupes qui errent sur les routes et desquels il faut se méfier, tout ce qui est au-delà du père et de l'enfant reste elliptique, de quoi quelque peu frustrer car j'ai été piquée par la curiosité d'en savoir un peu plus.
Pour cela il va peut-être falloir regarder l'adaptation cinématographique qui en a été faite, mais j'ai la nette impression qu'elle ne répondra pas à beaucoup de questions.
Toutefois je suis curieuse de la voir car ce roman, de prime abord, me paraît délicat à transposer à l'écran.

"La route" de Cormac McCarthy fait partie de ces romans de science-fiction post-apocalyptique qui marquent le lecteur et que l'on a envie de relire dans quelques années car bien souvent toutes les subtilités qui le composent ne nous ont pas été révélées à la première lecture.

samedi 18 mars 2017

Le bouc émissaire de Daphné du Maurier


John, un historien anglais en vacances en France, rencontre au Mans par hasard son sosie parfait, Jean de Gué. Les deux hommes font connaissance : l'un est solitaire, sans famille, l'autre, épicurien désinvolte, se plaint de la sienne qui l'étouffe. Le lendemain matin, John se réveille, vêtu des affaires de Jean, qui a disparu. À la porte, le chauffeur l’attend pour le ramener au château. John prend alors la place de Jean. (Le Livre de Poche)

Un soir au Mans, John un historien Anglais parfaitement bilingue en vacances en France croise son sosie parfait, Jean de Gué.
Les deux hommes intrigués prennent un verre, parlent, se confient : "J'avais l'impression que je pouvais tout confier à cet homme, que lui parler était la même chose que me parler à moi-même.".
Si l'un est célibataire et solitaire, John, l'autre désinvolte étouffe au sein de sa famille.
Jean piège John : il le drogue, échange leurs vêtements et le laisse dans une chambre d'hôtel où il se réveille le lendemain sans comprendre tout de suite ce qui lui arrive.
John, piqué par la curiosité, va finalement prendre la place de Jean et vivre une semaine dans la famille de ce dernier.
Et John pourrait bien faire les frais de cette farce : "Être complice d'une farce compliquée n'impliquait pas que je dusse accepter d'en être la victime. C'était l'inverse qui aurait dû se produire, me semblait-il, c'était à eux d'en faire les frais et non à moi. Rien ne m'attachait à eux.".

J'ai lu ce livre il doit bien y avoir quinze ans, j'en gardais d'ailleurs un bon souvenir.
Comme quoi parfois il vaut mieux rester sur une bonne impression plutôt que se lancer dans une relecture qui au final laisse un goût légèrement amer.
Il faut dire qu'à l'époque de cette première lecture, je n'avais pas encore découvert "L'inconnu du Nord-Express" de Patricia Highsmith, la référence en matière d'échange d'identité et de thriller psychologique.
Et après ce roman, il faut bien avouer que celui de Daphné du Maurier apparaît comme suranné, même s'il a des qualités indéniables.
J'ai longtemps attendu qu'il se passe vraiment quelque chose dans ce roman, à part l'échange d'identité contraint et forcé du début et le dénouement final il faut reconnaître que l'ensemble est très psychologique, sans doute un peu trop, et qu'un peu d'action n'aurait pas nui.
John et Jean ont beau partager des caractéristiques physiques en commun, ce sont des antagonistes.
Jean est clairement un personnage imbuvable, égoïste, manipulateur, désinvolte, prenant plaisir à rabaisser les gens et trompant allègrement sa femme; à l'inverse John se prend d'une réelle sympathie pour cette famille, qu'il va d'ailleurs contribuer grandement à réconcilier les uns avec les autres, ainsi que pour la verrerie familiale qu'il va réussir à remettre sur les rails contrairement à son sosie qui s'en lave au passage totalement les mains qu'elle ferme et laisse sur le carreau les ouvriers y travaillant.
John est vite dépassé par toute cette famille et par les secrets qu'il découvre, il y a beaucoup d'animosité à l'égard de Jean et il va tout faire pour apaiser les tensions, alors qu'il leur est inconnu et sans lien de sang.
Mais parfois tout cela est dur et lui pèse sur la conscience, car il est difficile pour un homme comme lui de se mettre au niveau d'un Jean de Gué, d'autant que ce dernier a la fâcheuse manie de charmer toutes les femmes qui l'entoure et que cela n'est pas sans causer de dégâts : "Jean de Gué avait trop de femmes dans sa vie.".
Au cœur de cette intrigue, Daphné du Maurier en profite pour glisser un hommage à ses ancêtres artisans verriers à travers la verrerie familiale, pour en découvrir plus sur les ancêtres de l'auteur je vous invite à lire "Les souffleurs de verre".
Si l'auteur arrive à dessiner la personnalité de Jean de Gué malgré une absence de ce dernier pendant toute l'intrigue, certains mystères ne sont que partiellement découverts, et ce sont sans doute ces blancs qui m'ont quelque peu déstabilisée.
Jean de Gué aurait pu être un véritable génie du mal, il en a en tout cas de nombreuses qualités, finalement il s'avère être un homme médiocre dont la méchanceté fait pitié, un être humain en somme, et si ce n'était pas le plus beau retournement au final ?
La galerie de personnages présentés dans cette intrigue se divise en deux : ceux qui sont proches de Jean de Gué comme sa mère ou sa fille Marie-Noëlle, et ceux qui lui sont hostiles comme sa sœur Blanche ou son frère Paul.
Si l'on continue à creuser, ce roman est aussi habilement construit : les jours sont proportionnels dans le récit, le style paraît morne et plat car il décrit des actions quotidiennes et des habitudes de la vie courante, mais avec un certain recul ce roman s'inscrit finalement bien dans l'oeuvre de Daphné du Maurier, de par la complexité des relations entre les personnages et l'univers malsain mis en place dès les premières pages.
Alfred Hitchcock n'aurait certainement pas renié cet univers et cette histoire, pourtant ce n'est pas lui qui l'a pourtant à l'écran mais Robert Harmer, un film qui n'a pas eu un succès durable et dont apparemment il n'existe même pas de version en DVD.
Il en reste une adaptation télévisée de 2012 pour une chaîne Britannique.

Cette seconde relecture du roman "Le bouc émissaire" de Daphné du Maurier a perdu de son charme par rapport à la première fois, néanmoins en y réfléchissant bien, il est tout à fait dans la veine du style et de l'univers qui ont fait la réputation de Daphné du Maurier.

Livre lu dans le cadre du Club des Lectrices


dimanche 12 mars 2017

Oh, boy ! de Marie-Aude Murail


Ils sont frère et sœurs. Depuis quelques heures, ils sont orphelins. Ils ont juré qu'on ne les séparerait pas. Il y a Siméon Morlevent, 14 ans. Maigrichon. Yeux marron. Signe particulier: surdoué, prépare actuellement son bac. Morgane Morlevent, 8 ans. Yeux marron. Oreilles très décollées. Première de sa classe, très proche de son frère. Signe particulier: les adultes oublient tout le temps qu'elle existe. Venise Morlevent, 5 ans. Yeux bleus, cheveux blonds, ravissante. La petite fille que tout le monde rêve d'avoir. Signe particulier: fait vivre des histoires d'amour torrides à ses Barbie. Ils n'ont aucune envie de confier leur sort à la première assistante sociale venue. Leur objectif est de quitter le foyer où on les a placés et de se trouver une famille. À cette heure, deux personnes pourraient vouloir les adopter. Pour de bonnes raisons. Mais aussi pour de mauvaises. L'une n'est pas très sympathique, l'autre est irresponsable, et... Ah, oui! ces deux personnes se détestent. (L'école des loisirs)

Siméon, Morgane et Venise Morlevent sont frère et sœurs, et leur vie vient de basculer d'un coup : "Leur situation est vraiment tragique. Leur père a disparu dans la nature et leur mère, en pleine dépression nerveuse, vient de se suicider en avalant du Sun Vaisselle.".
Placés temporairement dans un foyer, la juge pour enfant est émue de cette fratrie et se démène avec l'assistante sociale pour leur trouver la meilleure situation possible.
Les Morlevent aussi cherchent de leur côté leur famille, car un nom comme Morlevent, ça ne court pas les rues.
Et voilà qu'ils en trouvent deux : Josiane, 37 ans, mariée sans enfant et ophtalmologue, et Barthélémy, 26 ans, magnifique, homosexuel, frivole et se laissant porter par la vie.
Il s'avère que Josiane et Barthélémy ont la même mère, mais que Josiane a été adoptée par leur père, et que ce dernier s'est bien évidemment débiné du foyer au bout de quelques années sans même prendre la peine de connaître son fils Barthélémy et en laissant une Josiane dévastée : "Ces quatre-là étaient les enfants de l'homme qui avait dévasté son enfance. Quelque chose les unissait dont elle resterait exclue. Et peut-être, pour ne pas s'y briser le cœur, devait-elle l'accepter.".
Et au passage, tous les deux se détestent.
Si Josiane craque instantanément pour Venise, la petite fille si belle qui fait vivre des histoires d'amour torrides à ces poupées Barbie, elle est plus réservée vis-à-vis de Morgane et de Siméon le surdoué, en terminale à quatorze ans.
Quant à Barthélémy, malgré son insouciance il s'attache très vite à cette fratrie qui lui est tombée du ciel mais dont il sait pourtant qu'il ne peut être la meilleure solution quant à leur garde : "C'était drôle, ce cadeau que la vie lui avait fait, cette fratrie un instant offerte et qui, maintenant, lui passait sous le nez. Depuis le début, avant même d'être né, il avait déjà tout perdu.".
Mais c'était sans compter le nouveau drame qui tombe sur la famille Morlevent, la maladie de Siméon, qui pourrait soit les diviser définitivement soit les rapprocher.

Comme dans "Simple", Marie-Aude Murail a le chic pour dresser le portrait d'une famille à la dérive, composée uniquement de jeunes enfants ou d'adolescents qui découvrent bien malgré eux la dure réalité de la vie et l'affrontent en se serrant les coudes.
Cette fratrie Morlevent est très attachante, Siméon est un surdoué mais qui tient aussi beaucoup à conserver l'unité de sa famille, il est un modèle pour Morgane et tous veillent jalousement sur leur magnifique petite sœur Venise, qui fait craquer tout le monde d'un simple regard.
Barthélémy, même si on aurait parfois envie de le secouer un peu pour qu'il grandisse, est lui aussi attachant, c'est sans doute le personnage qui va le plus évoluer dans cette histoire et gagner une certaine maturité.
Du bon copain il va finalement s'imposer comme un grand frère et développer une tendre relation avec Siméon, veillant sur lui tout au long de sa maladie, quitte à agacer le personnel hospitalier pour parvenir à ses fins.
Au passage, Marie-Aude Murail en profite pour astucieusement traiter de l'homosexualité dans un roman à destination des adolescents.
Le seul personnage que j'ai eu du mal à cerner reste celui de Josiane, je l'ai tantôt vu comme une femme prête à tout pour récupérer la petite Venise, tantôt comme une femme au final désespérée de ne pouvoir avoir d'enfant et remerciant le ciel de cette fratrie qui lui est tombée dessus.
Marie-Aude Murail choisit aussi de ne pas tomber dans la simplicité d'une histoire triste avec une fin heureuse, mais écrit une historie triste avec une fin réelle, comme cela serait le cas dans la "vraie" vie.
J'ai apprécié également la façon dont l'auteur arrive à dédramatiser la situation de la famille Morlevent, certes le père est parti et la mère s'est suicidée, mais en avalant du Sun Vaisselle.
Cela permet de rendre la situation moins triste avec cet aspect quelque peu comique, l'auteur utilise d'ailleurs le même procédé avec la maladie de Siméon.
Et puis, il y a Barthélémy avec sa fameuse et récurrente exclamation de "Oh, boy !" qui donne d'ailleurs son titre au roman.
Et c'est plutôt malin car très bien fait tout en véhiculant des émotions.
Car des émotions, il y en a dans ce roman, et je ne suis pas surprise de voir les nombreux prix qu'il a reçus.
A noter que ce livre a également été adapté à la télévision, tout comme "Simple", je suis au passage curieuse de voir ce que donne cette adaptation, ainsi qu'au théâtre.

Marie-Aude Murail est décidément une auteur incontournable que j'apprécie à chaque fois plus au cours de mes lectures, son "Oh, boy !" est un petit bijou d'émotions et de tendresse où il est question d'amour, de tolérance mais aussi de maladie et de mort.

lundi 6 mars 2017

Un de Baumugnes de Jean Giono


À la Buvette du Piémont, un vieux journalier est attiré par un grand gars qui paraît affreusement triste ; il provoque ses confidences : Albin vient de la montagne, de Baumugnes. Trois ans auparavant, il était tombé amoureux fou d’une fille qui s’est laissé séduire par le Louis, « un type de Marseille, un jeune tout creux comme un mauvais radis». Le Louis ne lui avait pas caché que son intention était de mettre la fille sur le trottoir. Depuis, Albin est inconsolable, traînant de ferme en ferme, sans se résoudre à remonter à Baumugnes. 
Alors le vieux, qui n’est que bonté, décide d’aider Albin. (Le Livre de Poche)

J'ai lu un livre qui était beau comme du Giono.
Ecrit dans un Français qui n'est plus, dans un patois qui ne subsiste encore que partiellement et traitant d'une histoire d'amour comme il n'en existe plus.
Il y a trois ans, Albin, celui qui est de la montagne, là-bas, de Baumugnes, il a croisé une fille et il en est tombé fou amoureux.
Sauf qu'elle, elle s'est laissée séduire par le Louis qui après l'avoir déflorée l'a collée à faire le tapin.
Mais l'Albin, il y a pensé chaque jour à Angèle : "Tu sais, vieux, les choses si simples, si claires, quand c'est pour le bien, tant mieux, mais quand c'est pour le mal, ça fait de suite penser au couteau : ça entre un peu plus profond chaque jour et ça coupe.".
C'est ce qu'il raconte au vieil Amédée qui décide alors d'aider le garçon en se faisant embaucher dans la ferme des parents d'Angèle, la Douloire.
Car Angèle, il paraît qu'elle y est revenue à la Douloire, mais personne ne la voit ni ne l'entend.
Amédée, il finit par s'attacher autant à la Doulorie qu'à Albin : "Eh bien, voyez-vous, moi, je m'attache aux choses et aux gens. Plus aux choses. Cette Douloire, c'était dans ma peau.", mais il met au point un plan permettant à Albin de s'enfuir avec son Angèle.
Car Amédée, il comprend que l'Albin soit tombé fou amoureux de l'Angèle : "Une femme comme ça, c'était un morceau de la terre, le pareil d'un arbre, d'une colline, d'une rivière, d'une montagne. Ça faisait partie du rond ensemble. Ça durerait autant que les étoiles !".
Plusieurs fois, mes yeux ont vrillé en lisant les lignes de cette vieille édition dont certains caractères commencent à s'effacer, plusieurs fois j'ai lu et relu une même phrase, pour mieux la savourer mais aussi en saisir le sens profond car cette langue qui narre l'histoire n'a plus court en littérature.
Je vous parle d'un temps que les moins de cent ans ne peuvent pas connaître, et pourtant la plume est intemporelle, tout comme l'histoire.
J'ai senti le soleil de Provence caresser ma peau, humé les odeurs de foin, aperçu au loin la montagne de Baumugnes, je me suis mise à l'ombre pour faire une sieste, j'ai douté que l'Albin arrive à ses fins et j'ai frissonné face à une si belle histoire d'amour, si simple, comme surgie du passé pour se rappeler au bon souvenir des gens.
Un parmi tant d'autres, un de là-bas, de Baumugnes, un autre récit qui me marquera pour longtemps.

J'ai lu un roman beau comme du Giono.
Normal, me direz-vous, puisque c'était de Jean Giono.