samedi 10 juin 2017

La servante écarlate de Margaret Atwood


La « servante écarlate », c'est Defred, une entreprise de salubrité publique à elle seule. 
En ces temps de dénatalité galopante, elle doit mettre au service de la république de Gilead, récemment fondée par des fanatiques religieux, son attribut le plus précieux : sa matrice. 
Vêtue de rouge écarlate, elle accomplit sa tâche comme une somnambule, et le soir, en regagnant sa chambre à l'austérité monacale, elle songe au temps où les femmes avaient le droit de lire, d'échanger des confidences, de dépenser de l'argent, d'avoir un travail, un nom, des amants... 
Defred doit-elle céder à la révolte et tenter de corrompre le système ? (Robert Laffont) 

A quoi reconnaît-on un bon roman ? Un coup de cœur ?
A l’écho du livre après sa lecture.
Et "La servante écarlate" est un roman qui résonne encore en moi des semaines après sa lecture. Pénétrant est un adjectif qui qualifie à merveille ce roman, auquel on peut y adjoindre les qualificatifs de lugubre, féroce, engagé, féministe et paradoxalement le terme sensé.
"La servante écarlate", c’est tout d’abord une utopie : dans un futur plus ou moins proche l’ordre des choses tel que nous le connaissons n’existe plus, c’est la république de Gilead qui gouverne, il faut entendre par là que c’est la religion qui gouverne la politique dans une coalition totalitaire.
Suite à une grave pollution, la fertilité a fortement diminué, si bien que les femmes sont en quelque sorte une espèce en voie de disparition (particulièrement celles susceptibles d’enfanter) et se classent selon trois catégories : les Epouses, celles qui détiennent le pouvoir en étant mariées à des personnages importants de la république de Gilead ; les Marthas, celles qui entretiennent les maisons, font la cuisine, le ménage ; et les Servantes écarlates dont le rôle est la reproduction.
L’héroïne du roman, rebaptisée Defred, appartient à cette troisième catégorie : "Notre fonction est la reproduction ; nous ne sommes pas des concubines, des geishas ni des courtisanes. Au contraire : tout a été fait pour nous éliminer de ces catégories. Rien en nous ne doit séduire, aucune latitude n’est autorisée pour que fleurissent des désirs secrets, nulle faveur particulière ne doit être extorquée par des cajoleries, ni de part ni d’autre ; l’amour ne doit trouver aucune prise. Nous sommes des utérus à deux pattes, un point c’est tout : vases sacrés, calices ambulants.".
C’est elle qui raconte aux lecteurs des bribes de sa vie présente, ainsi que de sa vie passée, lorsqu’elle se remémore son mari Luke, leur fille, sa mère, sa meilleure amie Moira : "Cela m’arrive, ces attaques du passé, comme une faiblesse, une vague qui me déferle par-dessus la tête. Parfois c’est à peine supportable. Que faire, que faire ? Il n’y a rien à faire.".
Mais Defred pourrait aussi choisir de se révolter et de se rebeller contre le système.

Ce roman de science-fiction a l’énorme qualité de mettre mal à l’aise le lecteur.
Car oui, je considère bien cela comme une qualité.
Bien plus qu’une simple utopie, celle-ci est négative et tient aisément la comparaison avec d’autres du même genre à l’image de "1984" de George Orwell ou "Le meilleur des mondes" d’Aldous Huxley.
Le malaise se ressent très vite, par les propos de la narratrice à travers les scènes qu’elle décrit. J’ai tout bonnement halluciné en lisant la scène du coït mensuel entre Defred (nom marquant qu’elle est la propriété de Fred et qui changera lorsqu’elle quittera cette maison pour une autre), son maître et la femme de ce dernier, c’est à la limite du viol et c’est d’autant plus insupportable que toutes les Servantes écarlates ont été conditionnées à leur rôle.
La religion est omni-présente, c’est elle qui, soit-disant, guide les préceptes de cette République, la religion est surtout le prétexte à bien des comportements inadmissibles.
Une autre scène complètement hallucinante est celle de l’accouchement d’une Servante écarlate, avec toutes les autres en communiant dans la même pièce qu’elle et sa maîtresse mimant les souffrances de l’accouchement, comme si c’était elle qui subissait le travail.
Sans doute que dans d’autres circonstances de telles scènes prêteraient à sourire, voire à rire, mais l’ambiance du roman est tel que c’est une angoisse sans fin qui s’empare du lecteur.
Et c’est sans parler des scènes d’exécution publiques et du mur où sont affichés les cadavres des traîtres au régime. Defred est un personnage particulièrement difficile à saisir, sans doute parce qu’elle se livre de façon quasi déshumanisée, auquel le lecteur s’attache pourtant car c’est dans les moments où elle est le plus vulnérable, en se remémorant son passé, qu’elle devient accessible et sort de sa tenue de Servante écarlate pour enfin être vue du lecteur telle qu’elle est véritablement, et non comme un utérus sur pattes.
Si vous vous posez la question de savoir ce que sont devenues les autres femmes (comprendre : celles incapables d’avoir des enfants ou trop vieilles ou malades), elles sont tout simplement envoyées dans les Colonies, des endroits très "sympathiques" où elles manipulent des déchets toxiques.
Comme dans ce type de régime, il y a bien évidemment une certaine forme de résistance qui voit le jour, mais à l’image du reste de l’histoire, tout cela n’est qu’effleuré.
Car c’est un roman frustrant, il y a des choses dites mais le fond reste inexpliqué, il y a énormément de suppositions et c’est un roman ouvert à l’imagination du lecteur, et je crois bien que tout dépend de l’humeur dans laquelle on le lit car on peut faire des suppositions aussi bien positives que négatives.
La postface du roman est particulièrement éclairante sur certains aspects de l’histoire, mais pour ma part elle a également un côté frustrant qui fait que je continue encore de penser au roman.
J’ai également trouvé que c’était un roman féministe, mais pas au sens classique du terme.
La république de Gilead est en quelque sorte issue d’une dérive du féminisme : puisque les femmes étaient en danger, se faisaient agresser etc. il a été décidé de les ranger par caste et de créer des Servantes écarlates dont le visage est caché au monde par un système de cornette, habillées uniformément et qui ne doivent ni ressentir ni inspirer un quelconque sentiment.
En uniformisant les femmes, certaines personnes ont cru que tous les problèmes allaient se résoudre, sauf qu’intérieurement la plupart de ces femmes continuent de vivre, de penser par elles-mêmes.
On a beau les emprisonner elles n’en demeurent pas moins des êtres humains doués de sentiments et de pensées, et c’est sans doute toute la force de ce roman de dépeindre tout cela à travers le personnage de Defred.
L’histoire montre aussi l’échec de l’héritage féministe, entre la mère de Defred, militante engagée, qui se désole de voir le peu d’intérêt montré par sa fille dans ce combat.
Cette nouvelle génération s’étant en quelque sorte endormie sur les lauriers de la précédente se trouve vite dépouillée de tous droits par le nouveau régime en place : comptes en banque, travail, etc.
Ce roman est un savant mélange de puritanisme Américain, de régime Stalinien et de chasse aux sorcières à Salem.
Une véritable claque littéraire salvatrice et qui, malheureusement, ne se démode pas et reste d’actualité.

"La servante écarlate" est un sublime roman de science-fiction féministe signé Margaret Atwoot qui connaît aujourd’hui un regain de ventes Outre-Atlantique et dont la phrase clé à retenir est sans nul doute : Nolites te salopardes exterminorum.

vendredi 9 juin 2017

Le grand marin de Catherine Poulain


Une femme rêvait de partir. 
De prendre le large. 
Après un long voyage, elle arrive à Kodiak (Alaska). 
Tout de suite, elle sait : à bord d’un de ces bateaux qui s’en vont pêcher la morue noire, le crabe et le flétan, il y a une place pour elle. 
Dormir à même le sol, supporter l’humidité permanente et le sel qui ronge la peau, la fatigue, la peur, les blessures… 
C’est la découverte d’une existence âpre et rude, un apprentissage effrayant qui se doit de passer par le sang. 
Et puis, il y a les hommes. 
À terre, elle partage leur vie, en camarade. Traîne dans les bars. 
En attendant de rembarquer. 
C’est alors qu’elle rencontre le Grand Marin. (Editions de l’Olivier) 

C’est l’histoire d’une femme, Lili, pas très grande, plutôt frêle, qui décide un beau jour de quitter Manosque-les-Couteaux pour vivre une grande aventure.
Elle se retrouve à Kodiak en Alaska et embarque sur un bateau pour pêcher la morue noire et le flétan : "Embarquer, c’est comme épouser le bateau le temps que tu vas bosser pour lui. T’as plus de vie, t’as plus rien à toi.", et très vite elle aime cela : "J’avais marié un bateau. Je lui avais donné ma vie.".
Mais Lili, c’est une runaway, elle a envie de bouger, d’aller encore plus loin, au bout du monde : "C’est pas grave de partir tu sais, c’est la vie qui veut ça. Faut toujours s’arracher. Quand tu dois y aller, faut y aller.", sauf que Lili prend goût à la pêche, et à ce grand marin qu’elle a rencontré sur le bateau et qui la fascine tant : "Je pense qu’il est beau. Je pense qu’il est le plus beau, le plus grand, le plus brûlant. Il voudrait que je l’aime encore. Jamais il ne sera rassasié d’amour, de sexe, d’alcool.".
Lili pêche, Lili aime, et Lili veut aussi rester libre : "J’aime juste être libre d’aller où je veux. Je veux juste qu’on me laisse courir.".

Lili, c’est Catherine Poulain, qui avec ce premier roman se raconte en grande partie.
Comme Lili, elle a commencé à voyager très jeune, elle a bourlingué à travers le monde, a exercé foultitude de boulots, a pêché dix ans en Alaska, avant de retourner dans sa Provence pour y être bergère et ouvrière viticole.
Pour être honnête, je ne me suis pas rendue compte tout de suite en lisant ce roman qu’il était en grande partie autobiographique.
Je l’ai découvert après, au gré de mes errances pour en apprendre plus sur cette auteur.
Parce que dès les premiers mots, Catherine Poulain m’a embarquée avec sa Lili, par son style et sa plume mais aussi cette histoire folle de petite femme qui part à l’autre bout du monde à la poursuite d’un rêve de pêche.
Il est évident comme le nez au milieu du visage qu’il y a du Jean Giono là-dedans, et effectivement, le style de Catherine Poulain se rapproche de celui de ce dernier.
Et c’est ce qui rend la lecture d’autant plus intéressante. Grâce au style, j’ai été bercée par les mots et emportée avec Lili sur les flots.
On ne sait pas grand-chose de ce personnage, mais elle devient vite attachante avec sa volonté de fer, celle de bien faire à bord du bateau, et tout comme un homme.
J’ai aimé l’atmosphère de ce roman, l’ambiance qui s’en dégage et donne corps aux gens et aux événements, ainsi que la camaraderie et l’entraide entre les hommes et ce petit bout de femme bien décidée à aller là où elle veut pour faire ce qu’elle a envie.

"Le grand marin" est un premier roman très réussi et une belle invitation au voyage qui mérite amplement tous les prix reçus.

mercredi 7 juin 2017

Le maître du haut château de Philip K. Dick


1948, fin de la Seconde Guerre mondiale et capitulation des Alliés ; le Reich et l'Empire du Soleil levant se partagent le monde. Vingt ans plus tard, dans les États-Pacifiques d'Amérique sous domination nippone, la vie a repris son cours. L'occupant a apporté avec lui sa philosophie et son art de vivre. À San Francisco, le Yi King, ou Livre des mutations, est devenu un guide spirituel pour de nombreux Américains, tel Robert Chidan, ce petit négociant en objets de collection made in USA. Certains Japonais, comme M. Tagomi, grand amateur de culture américaine d'avant-guerre, dénichent chez lui d'authentiques merveilles. D'ailleurs, que pourrait-il offrir à M. Baynes, venu spécialement de Suède pour conclure un contrat commercial avec lui ? Seul le Yi King le sait. Tandis qu'un autre livre, qu'on s'échange sous le manteau, fait également beaucoup parler de lui : Le poids de la sauterelle raconte un monde où les Alliés, en 1945, auraient gagné la Seconde Guerre mondiale. (J’ai Lu)

"Le maître du haut château" est une uchronie dont le postulat de départ est que la Seconde Guerre Mondiale a été remportée par l’Allemagne nazie et le Japon et qu’ils se sont partagés le monde : "Nous vivons dans une société où règnent la loi et l’ordre, où les Juifs ne peuvent employer leur esprit subtil à exploiter les innocents. Nous sommes protégés.".
Le récit se déroule aux Etats-Unis, dont l’est est occupé par les Allemands et l’ouest par les Japonais, et met en scène différents personnages.
Tout débute à San Francisco où plusieurs personnages entrent en scène : un officier de l’Abwehr en mission secrète, un entrepreneur Japonais, un antiquaire, un ouvrier décidant de monter son entreprise de joaillerie et qui cache le lourd secret de ses origines juives et enfin l’ex-femme de ce dernier habitant désormais dans les Rocheuses.

Le premier souci de ce roman, c’est qu’il y a plusieurs personnages et qu’à aucun moment ils ne se croisent.
Pour être honnête, j’ai arrêté ma lecture avant la fin mais je peux d’ores et déjà vous annoncer qu’ils ne se rencontreront jamais du début à la fin.
Je n’ai rien contre une narration multiple, mais si elle reste sans lien je n’y trouve aucun intérêt et cela me lasse.
Pourtant, le postulat de départ est intéressant et avait tout pour me plaire, j’ai même apprécié au début l’alternance entre les personnages, d’autant que certains sont du côté des vainqueurs et les autres des vaincus, que l’on ressent bien à travers les échanges qu’il y a une réelle suprématie de l’Allemagne et du Japon qui à la limite méprise le reste de la population mondiale quasi asservie à leur cause : "Vous vous tuez avec votre cynisme. Vos idoles vous sont retirées une par une et à présent vous n’avez plus personne à qui donner votre amour.".
Bien évidemment, la traque des Juifs est toujours d’actualité ainsi que les camps d’extermination, sauf que tout cela n’est que rapidement évoqué et même si l’un des personnages cache sa religion le nœud de l’histoire ne porte clairement pas sur cet aspect de la guerre.
Pourtant, on ne peut qu’imaginer avec horreur les suites qui auraient été données aux exterminations si les nazis avaient dominé le monde.
Le deuxième souci, c’est qu’il y a des choses qui à mes yeux ne servent pas à grand-chose dans ce roman, ainsi le recours au Yi King (Livre des transformations) reste un mystère pour moi et je ne comprends pas ce qu’il vient faire dans l’intrigue.
Et le troisième souci qui m’a poussée à arrêter ma lecture (chose rare), c’est qu’en fait j’en suis arrivée à la conclusion que ce roman a mal vieilli.
Lors de sa publication dans les années 60-70 il avait un sens, aujourd’hui son contenu est dépassé et apparaît vieillot, car il n’avait pas à l’époque le côté moderne que peuvent avoir d’autres uchronies qui ne se démodent pas même aujourd’hui (par exemple "1984" de George Orwell).
Le seul point positif dans ce roman, qui n’a pourtant pas suffi à me faire continuer ma lecture, c’est la mise en abyme d’un roman dans le roman, celui de Hawthorne Abendsen "Le poids de la sauterelle", uchronie dans l’uchronie puisque l’auteur s’intéresse au monde si l’Allemagne nazie et le Japon avaient été vaincus : "Suppose qu’ils aient gagné. A quoi ça ressemblerait ? Tu n’as pas à t’en faire ; cet homme a pensé à tout.".
Comme indiqué, j’ai abandonné cette lecture et je ne regrette pas, car la fin constitue elle-même une énigme, et cela aurait eu le don de m’exaspérer prodigieusement.

"Le maître du haut château" est un classique de la science-fiction qui a malheureusement à mes yeux vieilli et contrairement au bon vin, sans se bonifier avec l’âge.
Néanmoins, libre à chacun de le lire et se faire sa propre opinion.

mardi 6 juin 2017

L'éveil de Line Papin


Cela se passe aujourd’hui, mais ce pourrait être il y a longtemps. C’est une histoire d’amour, dont les personnages sont deux garçons et deux filles, dont les voix s’entrechoquent. C’est une histoire d’amour, douloureuse et sensuelle, où les héroïnes ne font que traverser le tumulte de la ville, et se cachent dans l’ombre protectrice des chambres. (Stock)

Quand j’ai entendu parler de ce roman, j’ai tout de suite pensé à "L’amant" de Marguerite Duras.
Une ville lointaine : Hanoï, une jeune femme s’éveillant à la sexualité et à l’amour avec un homme plus âgé. Tous les ingrédients étaient réunis pour un remake de cette histoire.
Enfin, ça c’est ce que je croyais jusqu’à je lise le roman, et que je découvre avec surprise qu’en fait il n’en était rien.
Certes, il y a bien une jeune fille, de bonne famille, qui ressent l’appel du désir dans tout son corps : "Voilà, soudain, c’est le réveil des sens, l’irruption volcanique, l’envie : le désir, jaillit on ne sait d’où, plie son corps.", et qui est attirée par un homme plus âgé qu’elle, croisé au hasard d’une soirée. Cette jeune femme soudain s’éveille : "Ça m’excite, ça m’agace : je suis à l’orée de l’éveil, à l’orée de l’éveil.", découvre l’amour charnel et finit par tomber amoureuse de cet homme : "Parfois, j’ai l’impression de l’avoir sous la peau.", tandis que lui vit cette relation la tête ailleurs.
Car voici une des surprises de cette histoire, c’est qu’il ne s’agit pas que d’un homme et une femme mais de deux hommes et de deux femmes.
Si l’un est l’objet du désir, l’autre est son ami ; quant aux femmes il y a celle qui s’éveille à la sexualité et l’autre, partie de Hanoï et que le premier homme a follement aimé, jusqu’à l’avoir dans la peau et ne penser qu’à elle.

Voilà un premier roman avec du potentiel : quatre personnes qui se croisent, se lient, se délient, dans une ville de Hanoï aux charmes exotiques et voilée de mystère ; une histoire d’amour, ou plutôt deux, puisque l’une est le reflet d’une plus ancienne dont certains personnages portent encore les cicatrices.
La narration se fait à travers ces quatre voix, ces quatre perspectives, où chacun livre son ressenti et ses émotions les plus profondes.
L’histoire est une mise à nu des sentiments que l’auteur a su garder pudique.
C’est aussi un roman d’apprentissage, où une jeune fille bascule dans le monde adulte en découvrant sa sexualité ainsi que l’amour, ou plutôt la passion, tout en gardant les pieds sur terre pour finir par être lucide sur la relation qu’elle vient de vivre : "Notre amourette, ça n’était qu’une insolation.".
L’écriture est sensuelle et dégage une réelle atmosphère, particulièrement l’ambiance de Hanoï assez bien retranscrite et qui donne envie de se plonger à la découverte de cette ville.
J’ai beaucoup apprécié la plume de Line Papin, elle livre un beau premier roman et on sent le potentiel qu’elle a, voilà une lecture découverte que je ne regrette pas.
Au passage, je trouve le titre particulièrement bien choisi car il évoque l’éveil d’une héroïne à la sensualité mais aussi celui d’une jeune écrivain dont je pense que l’avenir est tout tracé.

"L’éveil" de Line Papin a à la fois le charme du premier roman, de la découverte, de l’éveil à l’amour et à la sexualité, et l’exotisme de la ville de Hanoï, une belle surprise de la rentrée littéraire 2016.

lundi 5 juin 2017

Les jours de mon abandon d'Elena Ferrante


Olga, trente-huit ans, un mari, deux enfants. Un bel appartement à Turin, une vie faite de certitudes conjugales et de petits rituels. Quinze ans de mariage. Un après-midi d’avril, une phrase met en pièces son existence. L’homme avec qui elle voulait vieillir est devenu l’homme qui ne veut plus d’elle. (Folio)

Olga est une femme heureuse, mariée depuis de nombreuses années au même homme et mère de deux enfants, mais son univers bascule le jour où son mari la quitte pour une autre, ainsi que son équilibre mental.
Olga commence petit à petit à perdre pied : "Le seul signe extérieur de mon désarroi intérieur fut ma disposition au désordre et la faiblesse de mes doigts : plus l’angoisse montait, moins ils se refermaient solidement autour des choses.", mais résiste et se cache à elle-même la vérité : "Je n’étais pas une femme mise en pièces sous le coup d’une rupture, d’une absence, jusqu’à en devenir folle, jusqu’à en mourir.", jusqu’à basculer dans une folie dangereuse qui la pousse à faire du mal aux autres mais surtout à elle-même : "Un enchevêtrement de rancœurs, un sentiment de revanche, la nécessité de mettre à l’épreuve la puissance offensée de mon corps étaient en train de détruire tout ce qui me restait en fait de bon sens.", quitte à ce qu’Olga se détruise.

Il me fallait découvrir Elena Ferrante sous un autre jour que celui de "L’amie prodigieuse".
La curiosité de voir son style en dehors de cette saga romanesque, mais aussi, il faut bien le reconnaître, voir ce qu’elle avait dans le ventre et sous la plume.
En choisissant ce roman, je n’ai pas été déçue du voyage et sans doute que si j’avais commencé à la lire avec celui-ci je ne me serai pas du tout attendue à la retrouver à écrire une saga Napolitaine.
Car ici on est plutôt loin de la saga de deux jeunes femmes dans une Italie en mouvement, bien qu’il soit question d’une femme blessée qui va aller très loin dans sa folie pour la raison qu’elle a été abandonnée par l’homme qu’elle aime, celui à qui elle a dévoué sa vie et ses plus belles années.
Son héroïne est une battante, c’est une féroce qui a la rage au ventre, c’est une guerrière qui fonce droit en avant sus à l’ennemi : "J’étais intacte, je resterais intacte. A ceux qui me font du mal, je leur rends la pareille. Je suis le huit d’épées, je suis la guêpe qui pique, je suis le serpent sombre. Je suis l’animal invulnérable qui traverse le feu sans se brûler.", mais qui est avant tout humaine.
Et côté tourments, Elena Ferrante ne va pas l’épargner, tant Olga va plonger dans une folie où le lecteur se demande à de nombreuses reprises si elle va réussir à reprendre pied.
Mais il n’y a pas point à douter, c’est bel et bien du Elena Ferrante, j’ai retrouvé dans ce roman sa plume féroce et son regarde exacerbé sur le monde et les tréfonds de l’âme humaine.
Le roman est écrit dans un style très viscéral qui peut gêner et mettre mal à l’aise certains lecteurs, mais quelle puissance.
Ce roman m’a enfermée, dans le bon sens du terme, dans la folie d’Olga, j’ai eu l’impression d’étouffer ou de me trouver dans une pièce close où la clé a été perdue, mais j’ai ainsi pu toucher du doigt les égarements d’Olga, la douleur de cette femme blessée au plus profond de sa chair par amour.
Que cela peut-être cruel, l’amour, mais aussi "Quel écumeux et complexe mélange est un couple.".
Car étrangement, c’est bel et bien de couple qu’il est question dans ce roman, même si Olga est seule avec ses enfants pendant la quasi intégralité du récit et que le mari, le salopard maudit, ne fait que de brèves apparitions.

Avec "Les jours de mon abandon", Elena Ferrante met sa plume au service de la folie d’une femme bafouée et livre un roman viscéral qui remuera sans nul doute le cœur et les tripes des lecteurs.

dimanche 4 juin 2017

Django d'Etienne Comar

     
     

En 1943 pendant l’occupation allemande, le tsigane Django Reinhardt, véritable “guitare héros”, est au sommet de son art. Chaque soir il fait vibrer le tout Paris aux Folies Bergères avec sa musique swing alors qu’en Europe, ses frères sont pourchassés et massacrés. Lorsque la propagande allemande veut l’envoyer à Berlin pour une série de concerts, il sent le danger et décide de s’évader en Suisse aidé par une de ses admiratrices, Louise de Klerk. Pour passer, il se rend à Thonon-les-Bains, sur les bords du lac Léman, avec sa femme enceinte, Naguine et sa mère Negros. Mais l’évasion est plus compliquée que prévue, Django et ses proches se retrouvent plongés dans la guerre. Pendant cette période dramatique, il n’en demeure pas moins un musicien exceptionnel qui résiste avec sa musique, son humour, et qui cherche à approcher la perfection musicale. (AlloCiné)


Si ce n’est pas la première fois que Django Reinhardt se retrouve sur les écrans de cinéma, c’est en tout cas une première réalisation pour Etienne Comar.
Et la première fois que Django fait l’objet d’un film centré autour de sa personne.
Il y aurait beaucoup à dire de ce génial musicien, mais le réalisateur a choisi de ne pas faire un biopic à proprement parler mais d’axer son scénario sur une période bien précise de sa vie : celle en 1943 où Django finit par fuir Paris et se rend à Thonon-les-Bains avec sa mère Negros et sa femme Naguine en attendant de passer en Suisse, tandis que dans le même temps le peuple Tsigane disparaît.
La mise en scène d’Etienne Comar est bien faite et se distingue par une scène d’ouverture particulièrement efficace et porteuse du message sous-jacent à cette histoire : l’extermination du peuple Tsigane dans la relative indifférence de la population, le tout dans un paysage de brouillard.
Le réalisateur récidive sur ce point de l’Histoire, un génocide peu souvent abordé au cinéma, en ayant recours à une métaphore de l’expression "Nuit et brouillard" lorsque le camp des Tsiganes de Thonon-les-Bains est évacué alors que le jour n’est pas encore levé et qu’il disparaît dans un nuage de brouillard puis de fumée des incendies le ravageant, tandis que ses occupants sont emmenés pour une "destination inconnue".
Il y a un réel esthétisme dans la mise en scène de ce film que j’ai apprécié et qui contribue à son charme.


Outre le génocide du peuple Tsigane, ce film montre aussi l’éveil de la conscience d’un homme face aux atrocités qui l’entourent et qu’il refuse dans un premier temps de voir, se contentant de son confort, sa sécurité, sans se soucier de savoir ce qui se passe en dehors de chez lui ou des cabarets dans lesquels il se produit.
Django est en cela égoïste, il a bien évidemment ses raisons pour agir et de la sorte et nul ne peut le blâmer, et c’est le personnage de Louise de Klerk, personnage imaginaire alors que j’ai cru à son existence, qui va jouer le rôle de conscience pour Django et lui permettre d’ouvrir les yeux sur la réalité de l’époque et de ce qui s’y passe.
Louise est une femme de caractère à qui le qualificatif de tête-brûlée va à merveille, elle n’hésite pas à se mettre en péril pour ses idéaux et même si elle évolue dans le monde festif de la nuit, elle porte en elle une immense tristesse et une langueur qui lui permettent de s’attirer les bonnes grâces des spectateurs.
Pour la créer, le cinéaste s’est inspiré de l’Américaine Lee Miller, une femme libre évoluant dans le milieu artistique, notamment Français, et côtoyant les célébrités de l’époque.
La musique ne se contente pas non plus d’être une simple bande son, elle permet à Django de s’extraire du monde et le rend totalement hermétique à ce qui se passe et à la disparition de son peuple, mais à l’inverse elle va aussi lui permettre de créer une œuvre sublime qui ne sera jouée qu’une fois à la Libération et dont la partition complète est aujourd’hui égarée : le "Requiem pour mes frères Tziganes".


Qui dit musique dit entraînement, pour ce rôle Reda Kateb s’est entraîné pendant un an à la guitare pour acquérir l’aisance et les attitudes, et même s’il se fait doubler pour les scènes où il est filmé de près, il a su reproduire à merveille les attitudes et le comportement de cet artiste, et a également dû s’adapter à la prothèse permettant de reproduire le handicap dont souffrait Django Reinhardt : non seulement il était un musicien exceptionnel mais il ne jouait qu’avec trois doigts suite à une grave brûlure lors d’un incendie.
Dans un souci d’authenticité, et dieu sait qu’il y en a dans ce film, les actrices incarnant Negros (Bimbam Merstein) et Naguine (Beata Palya) ne sont pas des actrices professionnelles mais respectivement une Tsigane et une chanteuse Tsigane d’origine Hongroise.
Et cela se voit à l’écran en rendant ses personnages plus vrais que nature. Cécile de France est également à la hauteur de son personnage créé de toute pièce et qui pourtant aurait pu facilement exister.
Elle retrouve ici un rôle intéressant ainsi qu’une place à l’écran, alors qu’elle avait pu être quelque peu transparente dans certains de ses derniers rôles.
Mais celui qui bluffe, celui qui émerge, celui qui crève littéralement l’écran, c’est Reda Kateb.
Quel acteur et quelle performance !
 Voilà sans doute le rôle qu’il lui fallait pour définitivement percer au cinéma et sortir des seconds rôles. Si pour ma part cela ne faisait pas de doute, ce rôle devrait remettre les pendules à l’heure et lui permettre, espérons-le, d’autres grands rôles.


"Django" est un film sensible qui évoque non seulement la vie de ce musicien de talent pendant la Seconde Guerre Mondiale mais aborde aussi d’une façon très belle et très touchante le génocide Tsigane.


     
     

samedi 3 juin 2017

Aurore de Blandine Lenoir

     
     

Aurore est séparée, elle vient de perdre son emploi et apprend qu’elle va être grand-mère. La société la pousse doucement vers la sortie, mais quand Aurore retrouve par hasard son amour de jeunesse, elle entre en résistance, refusant la casse à laquelle elle semble être destinée. Et si c’était maintenant qu’une nouvelle vie pouvait commencer ? (AlloCiné)


Aurore (Agnès Jaoui) a la cinquantaine, des bouffées de chaleur parce qu’elle est en période de retour d’âge – la ménopause donc, la période où l’on est plus vraiment une femme, en fait on ne sait pas trop ce que l’on est –, un nouveau patron qui l’exaspère et à cause de qui elle quitte son boulot, son aînée qui lui annonce qu’elle va être grand-mère et ne voilà t’y pas qu’elle croise complètement par hasard Christophe (Thibault de Montalembert), dit Totoche, son amour de jeunesse.
Et si la nouvelle vie d’Aurore ne faisait que commencer ?


Avant la sortie du film, j’étais sceptique : beaucoup de louanges, des qualificatifs comme coup de cœur, je craignais l’arnaque à plein nez.
Et puis, j’ai vu la bande annonce, qui m’a arraché quelques sourires. Et je me suis rappelée que par un curieux hasard que je n’explique pas, Agnès Jaoui avait le don de m’exaspérer lorsqu’elle écrit et réalise ses films mais que je la trouvais géniale lorsqu’elle n’était qu’interprète (ou alors co-scénariste, comprendre : sans Jean-Pierre Bacri).
Notez que je vis ce même phénomène avec Jean-Pierre Bacri, les deux ensemble ça ne passe pas, pris séparément aucun problème.
Donc, un film apparemment féministe qui traite de la vie d’une femme à la cinquantaine, point de départ plutôt rare, c’était pour moi.


Et bien oui, je valide, je redis oui, ce film m’a beaucoup plu.
Et pas uniquement parce qu’il a été tourné en Charente Maritime et que je frétillais sur mon siège en reconnaissant quelques endroits de La Rochelle.
Mais bel et bien parce que "Aurore" est un beau portrait de femme dans la fleur de l’âge, pas la chronique d’une mort annoncée mais au contraire l’ouverture vers une nouvelle vie, de nouvelles expériences, bref, la ménopause n’est pas la fin de tout.
Mais ce film ne s’arrête pas à ce sujet, il aborde aussi beaucoup de thèmes comme le harcèlement de rue (avec deux scènes très savoureuses), la sexualité à tout âge, la précarité, bien que ce dernier thème ne soit malheureusement qu’effleuré.
Le sujet aurait pu être lourd et traité gravement, fort heureusement Blandine Lenoir a fait le choix de la comédie, un genre qui va très bien pour véhiculer certains messages.


La réalisatrice a offert un très beau rôle à Agnès Jaoui, je l’ai littéralement adoré dans ce personnage, elle a su lui apporter de la luminosité, de la fantaisie, un humour et une ironie grinçante.
J’ai été obnubilée par la présence d’Agnès Jaoui à l’écran, c’est sans doute la première fois que j’ai autant pu apprécier son jeu d’actrice.
Il faut dire qu’un personnage comme Aurore apporte du piment et du soleil à la vie de tous les jours.
Tout comme son amie Mano (pascale Arbillot), le duo formé avec Aurore est toujours drôle et on sent un réel soutien et entraide entre ces deux femmes.
Certaines scènes m’ont franchement fait rire, comme celle avec la conseillère Pôle Emploi qui pète un câble sur les femmes se retrouvant sans droit après avoir travaillé pendant des années pour leur mari, d’autres m’ont touchée, notamment celles musicales où Aurore danse et repense aux années passées lorsque ses enfants étaient plus jeunes.
Parlons-en de la musique, elle a un rôle dans ce film et j’ai également apprécié le choix des chansons.
Evidemment, il n’y a pas que des femmes mais aussi quelques hommes, même s’il faut reconnaître qu’ils ont une part moins belle et qu’ils concentrent pour certains quelques gros défauts (pour ne pas citer : Bernard, l’ex-mari d’Aurore).
C’est un feel-good movie diront certains, bien sûr qu’il y a quelques faiblesses dans ce film, mais pour ma part il m’a permis de relativiser sur certaines choses de mon quotidien et de ressortir de la salle en me sentant bien, fraîche et pleine de bonnes résolutions pour croquer la vie à pleine dent.
Que demander de mieux ?


Alors les filles, on se serre les coudes, on est solidaires et on va voir "Aurore" parce que malgré quelques petits défauts ce film est une bouffée d’oxygène libératrice et une ouverture sur la vie et le bonheur.


     
     

     
     

Justice League - Aux origines de Geoff Johns et Jim Lee


Il y a cinq ans, nul ne connaissait l'existence des surhommes, et encore moins celle des super-héros... Avec l'apparition de Superman, Batman, Green Lantern et Wonder Woman, les autorités, effrayées par la puissance de ces individus, les déclarèrent hors-la-loi. Cependant, lorsque Darkseid projeta de conquérir la Terre, les Humains durent se placer sous la protection de leur héros. Voici le récit de la première union des plus grands justiciers qui allait bientôt devenir la célèbre Ligue de Justice. (Urban Comics)

Cet album s'inscrit dans la renaissance des comics, en proposant une nouvelle version de la rencontre de super-héros qui créeront la Justice League. Il y a cinq ans, apparaissaient les premiers surhommes en public : "Il fut un temps où le monde ignorait jusqu'au mot "super-héros". Cette période où personne ne savait qui étaient "Superman" et "Batman", c'était il y a cinq ans.", mais ils ne sont pas aimés : "Personne ne nous aime.", voire même plus : "Tout le monde nous craint, nuance.".
Le monde n’est pas encore prêt à les accepter et à les reconnaître pour ce qu’ils sont : des justiciers protégeant le monde, Batman et Superman sont déjà connus, Wonder Woman travaille avec les militaires, mais d’autres gardent leur identité cachée.
Mais une série événements va avoir lieu et va déjà les amener à se rencontrer et à devoir conjuguer et unir leurs talents pour vaincre un ennemi commun : "Un groupe en apparence solidaire inspirera confiance aux autorités.".

Ce nouvel opus se différencie des précédents par son septième membre : Cyborg en lieu et place de J’onn J’onnz, pour le reste les personnages sont déjà plus ou moins connus de tout un chacun.
J’ai retrouvé une Wonder Woman bien différente de la version comics que j’ai lue il y a peu (ici elle travaille avec des militaires), mais qu’importe car le but était de découvrir la plupart de ces super héros, et de redécouvrir les plus connus, comme Batman ou Superman.
J’ai beaucoup aimé l’intrigue et son déroulement, avec la présentation progressive des différents super-héros et leur rencontre, ainsi que des bribes sur leur genèse.
Le comic serait-il un genre pour lequel je vais me découvrir une passion ?
Et bien peut-être, j’ai trouvé que ce petit opus était une belle façon de revisiter ce mythe ainsi que les personnages, d’autant que le graphisme contient beaucoup de mouvement, donc de vie, ce qui rend la lecture d’autant plus agréable.
La mise en couleur est elle aussi très réussie, il y a de très belles planches que je ne m’attendais pas forcément à trouver dans un format aussi petit et compact.
Si l’histoire relève de la cavalerie lourde, d’un autre côté c’est tout à fait ce à quoi on s’attend avec ce type de roman graphique, j’ai toutefois noté un aspect particulièrement intéressant dans les relations entre les personnages, qu’il s’agisse des super-héros entre eux mais aussi leur rapport avec les gens non dotés de supers pouvoirs (acquis soit parce qu’ils viennent d’une autre planète soit suite à un accident ou une transformation plus ou moins volontaire).
Cette dualité est selon moi le cœur même des comics, c’est aussi l’une des raisons qui nous attire vers eux mais elle est aussi le prétexte pour explorer les relations entre humains et/ou non humains sous un angle différent de l’ordinaire.

"Justice League" est une découverte réjouissante à 1 euro dans le cadre des 48h de la BD, une lecture qui donne envie d’approfondir l’univers des comics Américains que je découvre petit à petit.