mardi 8 août 2017

The Jane Doe Identity (The Autopsy of Jane Doe) d’André Øvredal

     
     

Quand la police leur amène le corps immaculé d’une Jane Doe (expression désignant une femme dont on ignore l’identité), Tommy Tilden et son fils, médecins-légistes, pensent que l’autopsie ne sera qu’une simple formalité. Au fur et à mesure de la nuit, ils ne cessent de découvrir des choses étranges et inquiétantes à l’intérieur du corps de la défunte. Alors qu’ils commencent à assembler les pièces d’un mystérieux puzzle, une force surnaturelle fait son apparition dans le crématorium. (AlloCiné)


Ami(e)s de la flippe, (re)bonjour !
C’est parti pour parler du deuxième film projeté lors de la soirée épouvante au Méliès le 8 juillet (et je n'ai pas encore parlé du premier).
Tommy Tilden (Brian Cox) et son fils Austin (Emile Hirsch) habitent une ravissante maison dans la campagne dont le sous-sol est aménagé en morgue et crématorium (tout de suite, la maison devient nettement moins ravissante).
Un beau soir, la police leur amène le corps immaculé d’une femme inconnue, une Jane Doe selon l’expression Américaine (au masculin : John Doe), retrouvée à moitié ensevelie dans la cave d’une maison où les habitants ont été retrouvés sauvagement assassinés, sans raison apparente.
Il n’est évidemment pas question d’attendre, l’autopsie doit être faire dans la soirée car il faut des réponses dès le lendemain matin pour la presse.
Tandis qu’un orage se déchaîne dehors, l’autopsie qui n’aurait dû être qu’une simple formalité s’avère délicate tandis que les Tilden ne cessent de découvrir des éléments mystérieux dans le corps de Jane Doe et que bientôt une force surnaturelle se déchaîne dans la morgue.


Cela faisait longtemps que je n’avais pas vu un film d’épouvante, je dois dire que celui-ci m’a fait sursauter à deux/trois reprises (je ne m’étendrai pas sur ma voisine et accompagnatrice, elle y a laissé une partie de son âme – je cite).
L’agréable surprise, c’est le retour d’Emile Hirsch à l’écran, après des déboires personnels et judiciaires cet acteur qui a éclot très tôt avait disparu des écrans, il revient sur le devant de la scène avec ce film et à mon avis pour y rester pour de bon cette fois-ci.
J’ai noté que le maquillage de ce personnage a été poussé jusqu’à le faire ressemble à Dexter, ce qui n’est sans doute pas à un hasard.
Le réalisateur a été malin, son film commence par raconter de façon clinique le métier de médecin légiste, puis glisse ensuite dans le thriller avec un orage et le corps d’une mystérieuse inconnue retrouvée sur le lieu d’un double homicide à analyser et qui se met à révéler d’étranges indices, pour finir vers le fantastique pur.
Et tout cela dans un huis-clos, ce qui n’était pas gagné d’avance et qui au final contribue encore plus à renforcer l’atmosphère et l’angoisse de l’histoire.
Si à ce stade vous n’avez toujours pas compris, je le redis : ce film fout les chocottes (d’autant plus lorsqu’on le voit en deuxième partie de soirée).


La mise en scène d’André Øvredal est certes classique mais elle est construite astucieusement, car à partir du moment où le corps de Jane Doe arrive, la caméra ne quittera plus la morgue et baladera le spectateur dans ce lieu confiné et, il faut bien le dire, glauque.
Le réalisateur crée un climat angoissant par des bruits anodins : un bruit dans le couloir, une radio perturbée par la tempête, mais aussi par des objets présents dans la morgue, comme la clochette au pied de chaque cadavre (histoire de vérifier s’ils sont bien morts).
Toutes ces petites choses finissent par s’additionner et commencent à prendre de plus en plus de place dans la tête des protagonistes, d’autant qu’ils sont face au mystère que représente Jane Doe.
Les deux acteurs principaux livrent d’ailleurs une prestation sobre mais efficace.
Sans entrer plus dans les détails, je ne peux que vous dire que ce film se finit en apocalypse de l’horreur et que le retour à l’air libre n’est pas forcément libérateur, mais chut !
La fin pose d’ailleurs de nombreuses questions, preuve que l’histoire est habilement menée.
Il faut aussi noter le travail de maquillage du cadavre, interprété par une actrice, mais qui connaît de nombreuses transformations au cours du film, mutations qui contribuent à l’atmosphère angoissante de l’ensemble.
Ce que je ne m’explique pas, par contre, c’est la raison de traduire un titre Anglais par un autre titre en Anglais, et pour le coup je préfère nettement le titre original.



"The Jane Doe Identity" est un huis-clos de l’horreur maîtrisé du début à la fin que je ne recommande absolument pas aux âmes sensibles mais que j’ai pour ma part grandement apprécié !


     
     

     
     

vendredi 4 août 2017

Ce qui nous lie de Cédric Klapisch

     
     

Jean a quitté sa famille et sa Bourgogne natale il y a dix ans pour faire le tour du monde. En apprenant la mort imminente de son père, il revient dans la terre de son enfance. Il retrouve sa sœur, Juliette, et son frère, Jérémie. Leur père meurt juste avant le début des vendanges. En l’espace d’un an, au rythme des saisons qui s’enchaînent, ces 3 jeunes adultes vont retrouver ou réinventer leur fraternité, s’épanouissant et mûrissant en même temps que le vin qu’ils fabriquent. (AlloCiné)


Jean (Pio Marmai) avait son avenir tout tracé, en tant qu’aîné il devait reprendre le vignoble et la production de vin familial, sauf qu’à l’âge où ses camarades partaient faire des études Jean a refusé de rester dans cet univers et est parti parcourir le monde.
Dix ans plus tard, il revient après avoir appris que son père (Eric Caravaca) est mourant.
C’est sa sœur Juliette (Ana Girardot) qui a pris les rênes du domaine, secondée par leur frère Jérémie (François Civil), jeune papa marié à la fille d’un autre propriétaire vigneron.
Ces trois-là vont devoir réapprendre à se connaître, à travailler ensemble, le temps d’une année où les quatre saisons vont défiler sous les yeux des spectateurs.


Cédric Klapisch m’avait particulièrement déçue avec son "Casse-tête chinois" et son personnage tête-à-claque de Xavier.
A tel point que je me demandais si ce réalisateur allait finir un jour par sortir de l’éternelle adolescence dans laquelle il englue ses personnages.
Et bien oui, le réalisateur a (enfin) mûri et signe ici un film d’adulte, un vrai aussi bien pour ses personnages que pour lui-même.
J’ai particulièrement apprécié le contexte du film : une exploitation familiale en pleine campagne, un jeune homme qui s’y trouve à l’étroit et qui refuse de s’y laisser enfermé et part parcourir le monde, puis revient à ses origines tandis que son père est mourant.
Ce film a été élaboré sur une année, permettant ainsi aux comédiens de travailler dans les vignes, récolter le raison et produire une cuvée.
Authentique est un adjectif qui lui va bien, il l’est aussi bien dans le processus d’élaboration du vin que dans les personnages.
Jean est évidemment touchant, l’histoire est centrée autour de lui et c’est un personnage avec des secrets, des failles, mais un amour inconditionnel pour sa famille et sa terre natale.
Il se retrouvera tiraillé entre son passé qui l’appelle à rester et son présent qui lui offre la possibilité d’un futur, mais ailleurs.
Juliette évoque quant à elle le personnage qui a dû reprendre le flambeau familial alors que son père ne pensait pas du tout à elle, c’est une jeune femme qui a fait des sacrifices et qui en fera encore mais qui ne se plaint pas et semble même heureuse dans la vie qu’elle mène, même si elle est presque là par accident, je dis bien presque.
Quant à Jérémie, c’est le petit dernier, celui qui a toujours été protégé, celui qui n’ose pas s’exprimer, dire ses idées, s’affirmer, celui qui évoluera le plus et qui finira par trouver sa place dans un milieu qu’il pensait ne pas être fait pour lui.
Le père est présenté sous la forme de retours en arrière, j’ai apprécié les esquisses faites de ce personnage et les va-et-vient temporels sont faits intelligemment sans jamais perdre le spectateur.


Outre cette histoire familiale, le réalisateur a su donner un rythme à son histoire, et de la profondeur à ses personnages.
Comme déjà évoqué, il a le mérite de les faire évoluer et grandir, ce qui n’était pas le cas dans ses précédents films, et présente pour la première fois des personnages adultes et non d’éternels adolescents.
Si Cédric Klapisch n’a pas ici le mérite d’avoir découvert de nouveaux talents, il a su s’entourer de comédiens talentueux, à commencer par Pio Marmai qui livre ici une prestation remarquée.
J’ai pour ma part découvert Ana Girardot, que j’ai trouvée juste dans son interprétation.
Les trois comédiens interprétant la fratrie vont bien ensemble et le trio fonctionne à l’écran.
Tout comme les nombreux personnages secondaires gravitant autour d’eux.
L’implantation du film est également bien pensée, le travail autour d’une exploitation viticole est bien représenté et présente des problématiques actuelles auxquelles sont confrontés les vignerons.
Quelle belle idée d’utiliser les quatre saisons pour raconter cette histoire familiale, décidément Cédric Klapisch a été bien inspiré dans son nouveau film.


"Ce qui nous lie" est sans doute le film de la maturité pour Cédric Klapisch dans lequel il traite avec justesse et profondeur des liens du sang et de la vigne. Il faut évidemment déguster un bon verre une fois le film vu !


     
     

mercredi 2 août 2017

Okja de Joon-Ho Bong

     
     

Pendant dix années idylliques, la jeune Mija s'est occupée sans relâche d'Okja, un énorme animal au grand cœur, auquel elle a tenu compagnie au beau milieu des montagnes de Corée du Sud. Mais la situation évolue quand une multinationale familiale capture Okja et transporte l'animal jusqu'à New York où Lucy Mirando, la directrice narcissique et égocentrique de l'entreprise, a de grands projets pour le cher ami de la jeune fille.
Sans tactique particulière, mais fixée sur son objectif, Mija se lance dans une véritable mission de sauvetage. Son périple éreintant se complique lorsqu'elle croise la route de différents groupes de capitalistes, démonstrateurs et consommateurs déterminés à s'emparer du destin d'Okja, tandis que la jeune Mija tente de ramener son ami en Corée. (AlloCiné)


"Okja", c’est l’une des polémiques du Festival de Cannes 2017.
Faut-il crier au loup parce que Netflix se met à produire des films sans les sortir en salle et en les diffusant uniquement à ses abonnés ?
Faut-il boycotter Netflix ?
Quel avenir pour les distributeurs au cinéma ?
J’aurai tendance à dire que si les circuits classiques de distribution sont de plus en plus frileux et refusent d’accorder des financements à certains films et bien oui, que Netflix ou d’autres y mettent les moyens pour leur permettre de voir le jour.
Surtout après avoir vu le résultat avec "Okja", je suis confortée dans cette idée.
Quant aux quelques salles qui ont programmé ce film en France, tandis que d’autres l’ont déprogrammé (Forum des Images, Max Linder Panorama), je dirai également qu’il y a des salles de cinéma, et donc des directeurs/trices de la programmation, qui en ont et d’autres qui sont frileux !
J’ai la chance d’avoir vu le film dans l’unique salle en région parisienne qui a maintenu sa programmation, le Georges Méliès à Montreuil, si j’ai déjà tendance à bénir en temps ordinaire ce cinéma, là je l’ai carrément adoré.
Merci à Stéphane Goudet de s’être battu pour avoir le film et d’avoir maintenu sa programmation.
A ceux qui ont appelé au boycott de ce film et/ou de Netflix, je répondrai par un appel au boycott des MK2, UGC et Pathé-Gaumont qui eux n’ont même pas cherché à le diffuser et affichent donc clairement la couleur : ce n’est pas le cinéma qui les intéresse mais uniquement l’argent.
Je l’ai déjà dit et je le redis, je suis une fervente défenseuse des cinémas indépendants et ce n’est pas près de changer.
Maintenant place au film.


Visuellement, "Okja" est une œuvre atypique, ne serait-ce que par le fameux cochon avec sa peau de pachyderme.
Le film commence par une introduction quasi sympathique, avec l’atypique (décidément !) chef d’entreprise Lucy Mirando (Tilda Swinton) annonçant au monde la création de supers cochons, par le fameux docteur Johnny Wilcox (Jake Gyllenhaal), répartis partout dans le monde pour une durée de dix ans.
Puis l’histoire se découpe en deux parties distinctes, la première est idyllique avec la découverte d’Okja dans les collines de Corée du Sud et sa relation forte avec la jeune Mija (Seo-Hyun Ahn) qui s’est occupée d’elle depuis toujours, et la deuxième nettement plus sombre où Okja est emmenée de force aux Etats-Unis pour servir les desseins de la société de Lucy Mirando tandis que Mija se lance à sa rescousse en acceptant de faire alliance avec un groupe mené par Jay (Paul Dano) et dont le but est de dénoncer les activités de la société Mirando et libérer les animaux.


Je dirai presque heureusement qu’il y a cette première partie pour apporter de la lumière, de la beauté, des moments de tendresse et quelques sourires car la deuxième partie est nettement plus dure et sombre et met en avant les pires côtés de la nature humaine (à tel point que j’ai déconseillé à un collègue de la faire regarder par son fils de sept ans).
Tout commence plutôt bien, les scènes sont grandioses, à l’image des paysages, et la relation entre Mija et Okja ferait fondre le cœur à n’importe qui.
C’est d’ailleurs cette relation qui est le ciment du film, et elle est d’une beauté rare car pure et inconditionnelle.
Le front de libération des animaux (appelons-les comme cela) offre sans doute la scène la plus drôle de tout le film avec une course poursuite en camion qui passerait par de la loufoquerie à grande échelle, et il faut bien profiter de ces derniers instants de sourire car la suite est sombre, très sombre.
J’ai été marquée par le virage que prend le réalisateur dans son histoire, il y a des scènes excessivement dures qui remuent le cœur, même si l’on parle d’animaux génétiquement modifiés les scènes se déroulant à l’abattoir m’ont rappelé l’arrivée des déportés dans les camps de la mort.
Le plus cruel dans tout cela, c’est aussi que cela marque la fin de l’innocence d’Oka et surtout celle de Mija, bien que Jay tente de la préserver.
Cette petite fille va découvrir la noirceur de l’âme humaine et traverser des épreuves qu’elle n’aurait jamais dû avoir à connaître, c’est une façon brutale, mais malheureusement réaliste, de traiter de la fin de l’innocence et la découverte du monde réel, la fin des illusions en quelque sorte.
Derrière l’histoire, le réalisateur a selon moi cherché à véhiculer un message écologique et de paix, c’est en tout cas ce que j’ai ressenti à la fin du film.


"Okja" est véritablement un film de cinéma, à voir sur grand écran pour l’apprécier pleinement (et attendez bien la fin du générique sous faute de rater une dernière scène).
Les paysages sont magnifiques, l’animal est impressionnant, il y a des scènes d’action, d’autres plus sombres, c’est clairement le genre de film qui s’apprécie sur grand écran et non sur un écran de télévision ou pire, d’ordinateur.
La mise en scène est conçue intelligemment, il n’y a pas de temps mort et j’ai également apprécié le traitement des couleurs fait par le réalisateur.
Quant au casting, Tilda Swinton est exceptionnelle (pardon, pléonasme) dans ce rôle où elle est grimée et loin d’être à son avantage, d’autant que son personnage est particulièrement antipathique.
Quelle grande actrice, qui n’hésite pas à se métamorphoser d’un rôle à l’autre et accepte de camper des personnages qui sont pourtant loin d’être glorieux.
Concernant Jake Gyllenhaal, si vous aviez une belle image sexy de cet acteur je ne peux que vous invitez à voir le film, votre regard changera peut-être après l’avoir vu dans ses bermudas et ses chemises ridicules, car lui aussi n’a pas un rôle de gentil mais il livre une prestation comme rarement je lui ai connue.
Le casting pour les seconds rôles est lui aussi intéressant, mention toute particulière au front de libération des animaux dont le combat (sans violence) et l’attitude m’ont touchée, d’autant que ce groupe apporte un côté décalé au film et un vent de fraîcheur.
Après "The Snowpiercer" Bong Joon-Ho signe un film fort réussi et m’a grandement donné envie de découvrir ses autres réalisations, car voilà un réalisateur à suivre de près qui sait se renouveler et proposer des films originaux.


"Okja" est un grand film de cinéma (je persiste et je signe) et l’une des œuvres cinématographiques les plus ambitieuses qu’il m’ait été donné de voir ces dernières années, l’un des films les plus marquants de l’année 2017 pour ma part.


     
     

     
     

mardi 1 août 2017

Ava de Léa Mysius

     
     

Ava, 13 ans, est en vacances au bord de l'océan quand elle apprend qu'elle va perdre la vue plus vite que prévu. Sa mère décide de faire comme si de rien n’était pour passer le plus bel été de leur vie. Ava affronte le problème à sa manière. Elle vole un grand chien noir qui appartient à un jeune homme en fuite. (AlloCiné)


Ava (Noée Abita) a 13 ans, elle est en vacances avec sa mère Maud (Laure Calamy) lorsqu’à l’occasion d’une visite chez l’ophtalmologue elle apprend qu’elle va perdre la vue plus vite que prévu, que ce n’est qu’une question de semaines.
Ava et sa mère affrontent chacune le problème à leur manière, pour la mère c’est faire comme si de rien n’était tandis que pour Ava c’est s’entraîner à se diriger les yeux bandés.
Et puis Ava croise sur la plage un grand chien noir qui appartient à Juan (Juan Cano), un gitan en marge de sa communauté, et qu’elle finit par voler.


Léa Mysius est à l’origine scénariste, elle signe sa première réalisation avec "Ava", et sans doute l’un des films les plus attachants de cet été.
Pour un premier film, il n’y a finalement pas grand-chose à dire, la mise en scène est bien construite, la réalisatrice joue entre la cécité à venir d’Ava pour laquelle elle se prépare et un monde encore visible à ses yeux sous un chaud soleil d’été.
La façon de traiter cette cécité progressive est bien amenée, avec une Ava dessinant chaque jour un cercle noir, le périmètre de sa vision, qui ne cesse de se réduire de jour en jour.
Il y a Ava et sa mère évanescente, passant d’un flirt à l’autre et pleurant à l’idée que sa fille va prochainement perdre la vue (et sans doute moins pouvoir garder le bébé tandis qu’elle part flirter à droite et à gauche).
Puis, il y a Ava et le grand chien noir, qu’elle n’hésitera pas à voler, pour avoir enfin de la compagnie avec elle et une véritable présence.
Enfin, il y a Ava et Juan, ce jeune gitan en marge de sa famille et en fuite.
Une étrange relation va se nouer entre ces deux-là, et offrir les plus beaux moments et les plus belles images de ce film.
Car d’un sujet sérieux, le film prend une tournure quelque peu différente et part dans une direction quasi fantastique avec Ava et Juan, entraînant le spectateur dans leur folie.
Après cette apothéose, le film reprend un autre chemin, et sans doute que cette fin un peu trop ouverte est la seule faiblesse que j’aurai à lui reprocher.
Pour le reste, le casting est excellent, Noée Abita signe une première prestation remarquée, quant à Laure Calamy j’ai mis un moment à remettre où j’avais déjà vu cette actrice : dans la série "Dix pour cent" évidemment !
Pour camper les gitans, la réalisatrice a fait appel à de véritables gitans et non des acteurs, résultat les personnages et les situations collent parfaitement à la situation et ancrent encore plus le film dans la réalité.
Et puis le film est bercé par cette chanson hypnotique d'Amadou et Mariam.


"Ava" est une première réalisation juste et touchante sur une période charnière où le personnage bascule de l’enfance à l’adolescence, avec les premiers émois amoureux et la découverte de son corps, mais est aussi sur le point de perdre la vue. Léa Mysius est en tout cas une réalisatrice à ne pas perdre de vue.


     
     

     
     

vendredi 28 juillet 2017

L'amant double de François Ozon

     
     
Chloé, une jeune femme fragile, tombe amoureuse de son psychothérapeute, Paul. Quelques mois plus tard, ils s’installent ensemble, mais elle découvre que son amant lui a caché une partie de son identité. (AlloCiné)


Chloé (Marine Vacth) est une jeune femme fragile souffrant de maux de ventre dont les médecins lui disent qu’ils sont psychologiques.
Elle se décide donc à aller consulter un psy, Paul (Jérémie Renier), et tombe amoureuse de ce dernier.
Ils emménagent ensemble, cessent les consultations, et tandis que les jours passent Chloé découvre que son amant lui cache une partie de son identité.
Elle se lance alors dans une quête de vérité qui pourrait ne pas être celle qu’elle croit.


Quelques mois après le superbe "Frantz", François Ozon revient sur les écrans avec son nouveau film : "L’amant double".
Après une présentation Cannoise, où le film est reparti bredouille (alors qu’un Prix d’interprétation pour Marine Vacth n’aurait sans doute pas été volé), il divise dès sa sortie la critique.
Normal, me direz-vous, c’est un film de François Ozon, et outre le fait qu’il soit un réalisateur prolifique, c’est aussi un cinéaste qui dérange en proposant des films à la fois très différents mais toujours avec une forte emprise psychologique et émotionnelle, par rapport à ses personnages mais aussi sur le spectateur, et avec des thèmes récurrents.
Je n’ai jamais caché que j’admire le travail de François Ozon, c’est un réalisateur que je suis depuis de nombreuses années et qui est à mes yeux l’un des plus intéressants de sa génération (mais pourquoi, pourquoi, ne vient-il jamais présenter ses films à mon cinéma ?).
Avec "L’amant double", François Ozon revient dans son domaine de prédilection : la sexo-psychologie.
Et propose, à mes yeux en tout cas, l’un de ses films les plus ambitieux dans la construction de ses plans et séquences.


C’est du François Ozon, donc c’est tordu.
Mais là, c’est du François Ozon de haut niveau, c’est donc particulièrement tordu.
La scène d’ouverture met déjà dans l’ambiance, par contre elle a soulevé une interrogation chez moi qui n’a toujours pas de réponse (alors que pour la majorité c’est la fin qui pose question) : pourquoi la coupe de cheveux ?
J’ai beau chercher, je ne trouve pas la symbolique.
Pour le reste, je dirai qu’il y a quelques surprises mais le twist final ne surprendra pas tout le monde.
Le film repose, de mon point de vue, sur deux aspects qui en font sa réussite : les acteurs et la mise en scène.
Le casting est excellent, mais au-delà de ce sans-faute j’ai été touchée par l’interprétation de Marine Vacth, une jeune actrice qui en impose ici face à la caméra sans concession à l’égard de son personnage de François Ozon.
Il n’y a pas à dire, elle dégage quelque chose et elle a su en prendre au jeu de son personnage particulièrement torturé.
Je n’avais pas vu Jérémie Renier à l’écran depuis un moment, lui aussi a été gâté par François Ozon pour son personnage et il tire son épingle du jeu à merveille.
Pour tout dire, je ne crois pas l’avoir vu dans un rôle de composition de cette envergure, ou alors c’était il y a des années.
Petit plaisir également de voir Jacqueline Bisset à l’écran.
Quant à la mise en scène, c’est en grande partie l’une des raisons pour lesquelles j’apprécie autant le travail de François Ozon.
Ici, il gâte le spectateur, certains diront peut-être qu’il use et abuse des techniques mais au moins il propose un film construit intelligemment et comme à son habitude n’hésite pas à prendre des risques.
J’ai particulièrement aimé les jeux de miroir auxquels il a recours ainsi que le contraste du Palais de Tokyo dans lequel il plante (littéralement) le personnage de Chloé.
Outre l’utilisation qu’il fait de la caméra il sait toujours choisir très justement les décors dans lesquels il fait évoluer ses personnages.
Non seulement François Ozon est productif, mais il sait se renouveler et proposer à chaque fois un cinéma différent, ce qui n’est pas dû à tout le monde.
Au risque de me répéter, voilà un réalisateur que j’apprécierai de rencontrer afin d’échanger autour de son travail.


"L’amant double" est un bon cru de François Ozon qui retrouve ici des personnages torturés comme il les affectionne et où il déploie toute sa palette de metteur en scène talentueux.








dimanche 2 juillet 2017

Challenge d'été 2017 - Destination PAL par Lili Galipette

Cet été encore, Lili Galipette est heureuse de nous convier à son bord pour une destination d'été vers note PAL.

PAL ?
Pile A Lire (les livres qui s'accumulent, s'accumulent, d'accumulent ...)

Le voyage commence le 1er juin jusqu'au 15 septembre.
Le but : dégommer sa PAL et surtout prendre plaisir à lire !

Cette année, comme en 2016, j'ai choisi de participer avec une PAL d'été, sélectionnée dans mes livres "papier" et numériques.
(Et la tête de linotte que je suis a laissé une partie de sa PAL écrite sur papier ailleurs, bref j'éditerai cette dernière dès que j'aurai remis la main dessus).

Ma PAL papier

La Storia d'Elsa Morante
Une vie entre deux océans de M. L. Stedman
Le bureau des jardins et des étangs de Didier Decoin
Enchantement d'Orson Scott Card
Juvénilia de Jane Austen
Un goût de cannelle et d'espoir de Sarah McCoy
Les douze pendules de Théodule d'Alfred Hitchcock
Les diables de la Jamaïque de Marc Flament
Fais-moi peur de Malika Ferdjoukh
Levius Tome 1 de Haruhisa Nakata
Diabolik Gli ochi nel buio d'Angela et Luciana Giussani
Diabolik Senza passato d'Angela et Luciana Giussani

Ma PAL numérique

L'italienne d'Adriana Trigiani
Les royaumes du nord de Philip Pullman
La métamorphose de Franz Kafka
Dolores Claiborne de Stephen King
La nuit des temps de René Barjavel
La perle et la coquille de Nadia Hashimi
Martin Eden de Jack London
Bellefleur de Joyce Carol Oates
Aquarium de David Vann
La mort est mon métier de Robert Merle
Prête à tout de Joyce Maynard
Ils vivent la nuit de Dennis Lehane
Au revoir là-haut de Pierre Lemaître
La passe-miroir Tome 1 Les fiancés de l'hiver de Christelle Dabos
Dans la forêt de Jean Hegland

Il ne me reste plus qu'à vous souhaiter une douce croisière !

samedi 1 juillet 2017

Le procès du siècle (Denial) de Mick Jackson

     
     

Deborah Lipstadt, historienne et auteure reconnue, défend farouchement la mémoire de l’Holocauste. Elle se voit confrontée à un universitaire extrémiste, avocat de thèses controversées sur le régime nazi, David Irving, qui la met au défi de prouver l’existence de la Shoah. Sûr de son fait, Irving assigne en justice Lipstadt, qui se retrouve dans la situation aberrante de devoir prouver l’existence des chambres à gaz. Comment, en restant dans les limites du droit, faire face à un négationniste prêt à toutes les bassesses pour obtenir gain de cause, et l’empêcher de profiter de cette tribune pour propager ses théories nauséabondes ? (AlloCiné)


Après un silence de quatorze ans, Mick Jackson, réalisateur de "Bodyguard", revient à la réalisation en portant à l’écran le procès véridique intenté par David Irving sur l’historienne Deborah Lipstadt et sa maison d’édition, en la mettant au défi de prouver l’existence de la Shoah.
Pour se faire, le réalisateur s’est basé sur le livre de Deborah Lipstadt "Denial : Holocaust History on Trial" dans lequel elle retrace le procès en diffamation que lui a intenté David Irving.
(Les livres de Deborah Lipstadt ne sont apparemment pas encore traduits en Français)
Et le scénariste David Hare a fait un formidable travail de documentation en lisant toutes les minutes du procès afin d’être totalement crédible et ne pas se faire accuser de réécrire l’Histoire.
Les dialogues des séquences de prétoire sont d’ailleurs mot pour mot les échanges consignés dans les registres officiels.
Il a aussi travaillé avec la véritable Deborah Lipstadt.


Prouver l’existence de la Shoah, c’est à vomir de savoir que certaines personnes remettent en cause cette partie de l’Histoire, ça l’est encore plus quand on demande d’apporter des preuves matérielles et scientifiques, et que de simples photographies ne suffisent pas.
Photographiquement parlant, les seules preuves de l’extermination sont quatre photos prises en août 1944 par des membres du Sonderkommando dans le camp d’Auschwitz-Birkenau.
Et encore, elles ne sont pas à proprement parler des preuves de l’extermination. On y voit un groupe de femmes menées sans doute au Krematorium V, sur deux photos la crémation de cadavres dans une fosse d’incinération et la dernière représente des arbres à contre-jour.
Aucune photo, je dis bien aucune, n’a été prise dans les chambres à gaz durant les gazages.
Et pourtant, on sait ce qui s’y est passé et que cela a bien eu lieu.
Peu d’études scientifiques et chimiques ont été faites, alors comment démontrer que ces chambres servaient bien à gazer les personnes ?
Voilà l’un des propos les plus intéressants de ce film, et une source de frustration pour les avocats chargés de la défense de Deborah Lipstadt, d’autant plus qu’en droit Anglo-saxon c’est à eux d’apporter les preuves et non à David Irving.
Non seulement il ne vaut pas tripette en historien mais il est malin … .
Je n’avais jamais pensé à la Shoah sous cet aspect aussi matériel, il faut dire que ce n’est pas la première chose qui vient à l’esprit lorsque l’on évoque cette période, d’un autre côté ce n’est pas non plus la préoccupation première qui me vient à l’esprit lorsque je m’intéresse à la Shoah.
Mais tout cela, c’est parce que je n’ai pas un esprit de négationniste, les personnes qui le sont ne reculent devant aucune bassesse pour propager leurs théories nauséabondes, voilà l’un des aspects les plus intéressants de ce film.


Sur le fond, la mise en forme est très classique et sans recherche, mais l’important du film réside bien dans son sujet et non dans sa mise en scène. Les scènes de prétoire rendent bien, je suis un peu plus partagée sur le pseudo-esthétisme voulu pour les scènes se passant à Auschwitz-Birkenau, les deux camps étant d’ailleurs allègrement mélangés, ce qui prête à confusion lorsque l’on ne connaît pas leur configuration exacte.
Les deux acteurs principaux, Rachel Weisz et Timothy Spall, livrent une prestation formidable, il est sans doute plus aisé d’être la femme droite dans ses bottes que le négationniste nauséabond, mais j’ai énormément apprécié leur prestation.
Le rythme n’est pas toujours égal, certaines parties sont plus longues que d’autres, il y a toutefois quelques beaux échangés entre Deborah et son avocat, particulièrement vers la fin.
Tout comme celles de Tom Wilkinson et Andrew Scott dans les avocats principaux de Deborah Lipstadt.
Pour retrouver l’intégralité du procès, des documents, je vous invite à consulter le site internet créé par Deborah Lipstadt et ses collègues : https://www.hdot.org/


"Le procès du siècle" est un film essentiel en cette époque de folie, de mensonge, d’excès et de violence, et où malheureusement le négationnisme existe encore.


     
     

     
     

     
     

     
     

dimanche 25 juin 2017

Ces douleurs que l'on cache de Carine Petit


Xavier vit avec Luce une relation belle sous tous rapports. Il est loin de penser qu’elle a tout fait pour cacher certaines choses qui auraient pu entacher leur relation. Lorsqu’elle tombera dans le coma, après un accident de voiture, il découvrira une femme qui ne correspond pas à ce qu’il a connu d’elle jusque-là. Et l’angoisse prendra part de sa vie, au fur et à mesure que les faits se présenteront à lui. (Editions Persée) 

Luce et Xavier s'aiment d'amour, c'est le bonheur fou, mais voilà que Luce a un accident de voiture et sombre dans la coma, Xavier découvre alors une Luce différente de celle qui connaît, avec des secrets qu'il va tenter de percer tout en priant que sa bien-aimée revienne à lui.

C'est sirupeux, c'est mielleux, et comme le dit la chanson : "Ça dégouline d'amour, c'est beau mais c'est insupportable. C'est un pudding bien lourd, de mots doux à chaque phrase".
Alors je vais annoncer tout de suite la couleur : je n'ai pas aimé, mais alors pas du tout.
Ce n'est pas le thème que je reproche à ce roman, quoique c'est téléphoné et pas traité de la plus judicieuse des façons, mais la façon de le traiter : bourrée de condescendance, enfonçant des portes ouvertes, assommant de phrases toutes faites : "La volonté nous permet d'accomplir tellement de choses.", ou encore "Avec des si, on pourrait refaire le monde." et les brandissant tel des étendards du savoir et de la pensée correcte.
Encore une fois, comme le dit la chanson : "Avec des si on mettrait Paris en bouteille, avec des si on ferait parler les abeilles".
Parmi toutes les choses que je ne supporte pas, il y en a une omniprésente dans ce roman : l'auteur impose sa vision des choses (et avec des phrases frôlant la niaiserie ...).
Donc il faut obligatoirement se marier, et quand on est marié le but ultime (le seul d'ailleurs), c'est d'avoir des enfants sinon la vie de couple n'a aucun sens, ni aucune raison d'être.
Pardon, mais heureusement qu'il n'y a pas qu'une vision de la vie et qu'un chemin à suivre !
Clairement, je ne rentre pas dans les cases de l'auteur, en tout cas dans ce qu'elle a écrit dans ce roman et j'ai du mal à distinguer l'auteur de ce qu'elle raconte, car pour moi il y a une partie de sa façon de penser dans ce roman et dans ce qu'elle fait dire à ses personnages.
Pour continuer dans les propos de ce livre, il y a un autre point qui m'a particulièrement agacée : tout est très tranché, le rose c'est pour les filles, le bleu pour les garçons, et donc Calogero c'est un chanteur pour midinettes.
Ô peuchère ...
Ici rien ne va : le fond, la forme, ce n'est clairement pas un roman pour moi et il conviendra sans doute mieux à d'autres lecteurs.
Et j'arrête là le massacre.

Sur ce, je vais ressortir "The Cheap Show" d'Anais, le seul avantage de ce roman c'est qu'il m'a fait penser à cet excellent album qui ne se démode pas, et ne se prend pas au sérieux.

samedi 10 juin 2017

La servante écarlate de Margaret Atwood


La « servante écarlate », c'est Defred, une entreprise de salubrité publique à elle seule. 
En ces temps de dénatalité galopante, elle doit mettre au service de la république de Gilead, récemment fondée par des fanatiques religieux, son attribut le plus précieux : sa matrice. 
Vêtue de rouge écarlate, elle accomplit sa tâche comme une somnambule, et le soir, en regagnant sa chambre à l'austérité monacale, elle songe au temps où les femmes avaient le droit de lire, d'échanger des confidences, de dépenser de l'argent, d'avoir un travail, un nom, des amants... 
Defred doit-elle céder à la révolte et tenter de corrompre le système ? (Robert Laffont) 

A quoi reconnaît-on un bon roman ? Un coup de cœur ?
A l’écho du livre après sa lecture.
Et "La servante écarlate" est un roman qui résonne encore en moi des semaines après sa lecture. Pénétrant est un adjectif qui qualifie à merveille ce roman, auquel on peut y adjoindre les qualificatifs de lugubre, féroce, engagé, féministe et paradoxalement le terme sensé.
"La servante écarlate", c’est tout d’abord une utopie : dans un futur plus ou moins proche l’ordre des choses tel que nous le connaissons n’existe plus, c’est la république de Gilead qui gouverne, il faut entendre par là que c’est la religion qui gouverne la politique dans une coalition totalitaire.
Suite à une grave pollution, la fertilité a fortement diminué, si bien que les femmes sont en quelque sorte une espèce en voie de disparition (particulièrement celles susceptibles d’enfanter) et se classent selon trois catégories : les Epouses, celles qui détiennent le pouvoir en étant mariées à des personnages importants de la république de Gilead ; les Marthas, celles qui entretiennent les maisons, font la cuisine, le ménage ; et les Servantes écarlates dont le rôle est la reproduction.
L’héroïne du roman, rebaptisée Defred, appartient à cette troisième catégorie : "Notre fonction est la reproduction ; nous ne sommes pas des concubines, des geishas ni des courtisanes. Au contraire : tout a été fait pour nous éliminer de ces catégories. Rien en nous ne doit séduire, aucune latitude n’est autorisée pour que fleurissent des désirs secrets, nulle faveur particulière ne doit être extorquée par des cajoleries, ni de part ni d’autre ; l’amour ne doit trouver aucune prise. Nous sommes des utérus à deux pattes, un point c’est tout : vases sacrés, calices ambulants.".
C’est elle qui raconte aux lecteurs des bribes de sa vie présente, ainsi que de sa vie passée, lorsqu’elle se remémore son mari Luke, leur fille, sa mère, sa meilleure amie Moira : "Cela m’arrive, ces attaques du passé, comme une faiblesse, une vague qui me déferle par-dessus la tête. Parfois c’est à peine supportable. Que faire, que faire ? Il n’y a rien à faire.".
Mais Defred pourrait aussi choisir de se révolter et de se rebeller contre le système.

Ce roman de science-fiction a l’énorme qualité de mettre mal à l’aise le lecteur.
Car oui, je considère bien cela comme une qualité.
Bien plus qu’une simple utopie, celle-ci est négative et tient aisément la comparaison avec d’autres du même genre à l’image de "1984" de George Orwell ou "Le meilleur des mondes" d’Aldous Huxley.
Le malaise se ressent très vite, par les propos de la narratrice à travers les scènes qu’elle décrit. J’ai tout bonnement halluciné en lisant la scène du coït mensuel entre Defred (nom marquant qu’elle est la propriété de Fred et qui changera lorsqu’elle quittera cette maison pour une autre), son maître et la femme de ce dernier, c’est à la limite du viol et c’est d’autant plus insupportable que toutes les Servantes écarlates ont été conditionnées à leur rôle.
La religion est omni-présente, c’est elle qui, soit-disant, guide les préceptes de cette République, la religion est surtout le prétexte à bien des comportements inadmissibles.
Une autre scène complètement hallucinante est celle de l’accouchement d’une Servante écarlate, avec toutes les autres en communiant dans la même pièce qu’elle et sa maîtresse mimant les souffrances de l’accouchement, comme si c’était elle qui subissait le travail.
Sans doute que dans d’autres circonstances de telles scènes prêteraient à sourire, voire à rire, mais l’ambiance du roman est tel que c’est une angoisse sans fin qui s’empare du lecteur.
Et c’est sans parler des scènes d’exécution publiques et du mur où sont affichés les cadavres des traîtres au régime. Defred est un personnage particulièrement difficile à saisir, sans doute parce qu’elle se livre de façon quasi déshumanisée, auquel le lecteur s’attache pourtant car c’est dans les moments où elle est le plus vulnérable, en se remémorant son passé, qu’elle devient accessible et sort de sa tenue de Servante écarlate pour enfin être vue du lecteur telle qu’elle est véritablement, et non comme un utérus sur pattes.
Si vous vous posez la question de savoir ce que sont devenues les autres femmes (comprendre : celles incapables d’avoir des enfants ou trop vieilles ou malades), elles sont tout simplement envoyées dans les Colonies, des endroits très "sympathiques" où elles manipulent des déchets toxiques.
Comme dans ce type de régime, il y a bien évidemment une certaine forme de résistance qui voit le jour, mais à l’image du reste de l’histoire, tout cela n’est qu’effleuré.
Car c’est un roman frustrant, il y a des choses dites mais le fond reste inexpliqué, il y a énormément de suppositions et c’est un roman ouvert à l’imagination du lecteur, et je crois bien que tout dépend de l’humeur dans laquelle on le lit car on peut faire des suppositions aussi bien positives que négatives.
La postface du roman est particulièrement éclairante sur certains aspects de l’histoire, mais pour ma part elle a également un côté frustrant qui fait que je continue encore de penser au roman.
J’ai également trouvé que c’était un roman féministe, mais pas au sens classique du terme.
La république de Gilead est en quelque sorte issue d’une dérive du féminisme : puisque les femmes étaient en danger, se faisaient agresser etc. il a été décidé de les ranger par caste et de créer des Servantes écarlates dont le visage est caché au monde par un système de cornette, habillées uniformément et qui ne doivent ni ressentir ni inspirer un quelconque sentiment.
En uniformisant les femmes, certaines personnes ont cru que tous les problèmes allaient se résoudre, sauf qu’intérieurement la plupart de ces femmes continuent de vivre, de penser par elles-mêmes.
On a beau les emprisonner elles n’en demeurent pas moins des êtres humains doués de sentiments et de pensées, et c’est sans doute toute la force de ce roman de dépeindre tout cela à travers le personnage de Defred.
L’histoire montre aussi l’échec de l’héritage féministe, entre la mère de Defred, militante engagée, qui se désole de voir le peu d’intérêt montré par sa fille dans ce combat.
Cette nouvelle génération s’étant en quelque sorte endormie sur les lauriers de la précédente se trouve vite dépouillée de tous droits par le nouveau régime en place : comptes en banque, travail, etc.
Ce roman est un savant mélange de puritanisme Américain, de régime Stalinien et de chasse aux sorcières à Salem.
Une véritable claque littéraire salvatrice et qui, malheureusement, ne se démode pas et reste d’actualité.

"La servante écarlate" est un sublime roman de science-fiction féministe signé Margaret Atwoot qui connaît aujourd’hui un regain de ventes Outre-Atlantique et dont la phrase clé à retenir est sans nul doute : Nolites te salopardes exterminorum.

vendredi 9 juin 2017

Le grand marin de Catherine Poulain


Une femme rêvait de partir. 
De prendre le large. 
Après un long voyage, elle arrive à Kodiak (Alaska). 
Tout de suite, elle sait : à bord d’un de ces bateaux qui s’en vont pêcher la morue noire, le crabe et le flétan, il y a une place pour elle. 
Dormir à même le sol, supporter l’humidité permanente et le sel qui ronge la peau, la fatigue, la peur, les blessures… 
C’est la découverte d’une existence âpre et rude, un apprentissage effrayant qui se doit de passer par le sang. 
Et puis, il y a les hommes. 
À terre, elle partage leur vie, en camarade. Traîne dans les bars. 
En attendant de rembarquer. 
C’est alors qu’elle rencontre le Grand Marin. (Editions de l’Olivier) 

C’est l’histoire d’une femme, Lili, pas très grande, plutôt frêle, qui décide un beau jour de quitter Manosque-les-Couteaux pour vivre une grande aventure.
Elle se retrouve à Kodiak en Alaska et embarque sur un bateau pour pêcher la morue noire et le flétan : "Embarquer, c’est comme épouser le bateau le temps que tu vas bosser pour lui. T’as plus de vie, t’as plus rien à toi.", et très vite elle aime cela : "J’avais marié un bateau. Je lui avais donné ma vie.".
Mais Lili, c’est une runaway, elle a envie de bouger, d’aller encore plus loin, au bout du monde : "C’est pas grave de partir tu sais, c’est la vie qui veut ça. Faut toujours s’arracher. Quand tu dois y aller, faut y aller.", sauf que Lili prend goût à la pêche, et à ce grand marin qu’elle a rencontré sur le bateau et qui la fascine tant : "Je pense qu’il est beau. Je pense qu’il est le plus beau, le plus grand, le plus brûlant. Il voudrait que je l’aime encore. Jamais il ne sera rassasié d’amour, de sexe, d’alcool.".
Lili pêche, Lili aime, et Lili veut aussi rester libre : "J’aime juste être libre d’aller où je veux. Je veux juste qu’on me laisse courir.".

Lili, c’est Catherine Poulain, qui avec ce premier roman se raconte en grande partie.
Comme Lili, elle a commencé à voyager très jeune, elle a bourlingué à travers le monde, a exercé foultitude de boulots, a pêché dix ans en Alaska, avant de retourner dans sa Provence pour y être bergère et ouvrière viticole.
Pour être honnête, je ne me suis pas rendue compte tout de suite en lisant ce roman qu’il était en grande partie autobiographique.
Je l’ai découvert après, au gré de mes errances pour en apprendre plus sur cette auteur.
Parce que dès les premiers mots, Catherine Poulain m’a embarquée avec sa Lili, par son style et sa plume mais aussi cette histoire folle de petite femme qui part à l’autre bout du monde à la poursuite d’un rêve de pêche.
Il est évident comme le nez au milieu du visage qu’il y a du Jean Giono là-dedans, et effectivement, le style de Catherine Poulain se rapproche de celui de ce dernier.
Et c’est ce qui rend la lecture d’autant plus intéressante. Grâce au style, j’ai été bercée par les mots et emportée avec Lili sur les flots.
On ne sait pas grand-chose de ce personnage, mais elle devient vite attachante avec sa volonté de fer, celle de bien faire à bord du bateau, et tout comme un homme.
J’ai aimé l’atmosphère de ce roman, l’ambiance qui s’en dégage et donne corps aux gens et aux événements, ainsi que la camaraderie et l’entraide entre les hommes et ce petit bout de femme bien décidée à aller là où elle veut pour faire ce qu’elle a envie.

"Le grand marin" est un premier roman très réussi et une belle invitation au voyage qui mérite amplement tous les prix reçus.

mercredi 7 juin 2017

Le maître du haut château de Philip K. Dick


1948, fin de la Seconde Guerre mondiale et capitulation des Alliés ; le Reich et l'Empire du Soleil levant se partagent le monde. Vingt ans plus tard, dans les États-Pacifiques d'Amérique sous domination nippone, la vie a repris son cours. L'occupant a apporté avec lui sa philosophie et son art de vivre. À San Francisco, le Yi King, ou Livre des mutations, est devenu un guide spirituel pour de nombreux Américains, tel Robert Chidan, ce petit négociant en objets de collection made in USA. Certains Japonais, comme M. Tagomi, grand amateur de culture américaine d'avant-guerre, dénichent chez lui d'authentiques merveilles. D'ailleurs, que pourrait-il offrir à M. Baynes, venu spécialement de Suède pour conclure un contrat commercial avec lui ? Seul le Yi King le sait. Tandis qu'un autre livre, qu'on s'échange sous le manteau, fait également beaucoup parler de lui : Le poids de la sauterelle raconte un monde où les Alliés, en 1945, auraient gagné la Seconde Guerre mondiale. (J’ai Lu)

"Le maître du haut château" est une uchronie dont le postulat de départ est que la Seconde Guerre Mondiale a été remportée par l’Allemagne nazie et le Japon et qu’ils se sont partagés le monde : "Nous vivons dans une société où règnent la loi et l’ordre, où les Juifs ne peuvent employer leur esprit subtil à exploiter les innocents. Nous sommes protégés.".
Le récit se déroule aux Etats-Unis, dont l’est est occupé par les Allemands et l’ouest par les Japonais, et met en scène différents personnages.
Tout débute à San Francisco où plusieurs personnages entrent en scène : un officier de l’Abwehr en mission secrète, un entrepreneur Japonais, un antiquaire, un ouvrier décidant de monter son entreprise de joaillerie et qui cache le lourd secret de ses origines juives et enfin l’ex-femme de ce dernier habitant désormais dans les Rocheuses.

Le premier souci de ce roman, c’est qu’il y a plusieurs personnages et qu’à aucun moment ils ne se croisent.
Pour être honnête, j’ai arrêté ma lecture avant la fin mais je peux d’ores et déjà vous annoncer qu’ils ne se rencontreront jamais du début à la fin.
Je n’ai rien contre une narration multiple, mais si elle reste sans lien je n’y trouve aucun intérêt et cela me lasse.
Pourtant, le postulat de départ est intéressant et avait tout pour me plaire, j’ai même apprécié au début l’alternance entre les personnages, d’autant que certains sont du côté des vainqueurs et les autres des vaincus, que l’on ressent bien à travers les échanges qu’il y a une réelle suprématie de l’Allemagne et du Japon qui à la limite méprise le reste de la population mondiale quasi asservie à leur cause : "Vous vous tuez avec votre cynisme. Vos idoles vous sont retirées une par une et à présent vous n’avez plus personne à qui donner votre amour.".
Bien évidemment, la traque des Juifs est toujours d’actualité ainsi que les camps d’extermination, sauf que tout cela n’est que rapidement évoqué et même si l’un des personnages cache sa religion le nœud de l’histoire ne porte clairement pas sur cet aspect de la guerre.
Pourtant, on ne peut qu’imaginer avec horreur les suites qui auraient été données aux exterminations si les nazis avaient dominé le monde.
Le deuxième souci, c’est qu’il y a des choses qui à mes yeux ne servent pas à grand-chose dans ce roman, ainsi le recours au Yi King (Livre des transformations) reste un mystère pour moi et je ne comprends pas ce qu’il vient faire dans l’intrigue.
Et le troisième souci qui m’a poussée à arrêter ma lecture (chose rare), c’est qu’en fait j’en suis arrivée à la conclusion que ce roman a mal vieilli.
Lors de sa publication dans les années 60-70 il avait un sens, aujourd’hui son contenu est dépassé et apparaît vieillot, car il n’avait pas à l’époque le côté moderne que peuvent avoir d’autres uchronies qui ne se démodent pas même aujourd’hui (par exemple "1984" de George Orwell).
Le seul point positif dans ce roman, qui n’a pourtant pas suffi à me faire continuer ma lecture, c’est la mise en abyme d’un roman dans le roman, celui de Hawthorne Abendsen "Le poids de la sauterelle", uchronie dans l’uchronie puisque l’auteur s’intéresse au monde si l’Allemagne nazie et le Japon avaient été vaincus : "Suppose qu’ils aient gagné. A quoi ça ressemblerait ? Tu n’as pas à t’en faire ; cet homme a pensé à tout.".
Comme indiqué, j’ai abandonné cette lecture et je ne regrette pas, car la fin constitue elle-même une énigme, et cela aurait eu le don de m’exaspérer prodigieusement.

"Le maître du haut château" est un classique de la science-fiction qui a malheureusement à mes yeux vieilli et contrairement au bon vin, sans se bonifier avec l’âge.
Néanmoins, libre à chacun de le lire et se faire sa propre opinion.

mardi 6 juin 2017

L'éveil de Line Papin


Cela se passe aujourd’hui, mais ce pourrait être il y a longtemps. C’est une histoire d’amour, dont les personnages sont deux garçons et deux filles, dont les voix s’entrechoquent. C’est une histoire d’amour, douloureuse et sensuelle, où les héroïnes ne font que traverser le tumulte de la ville, et se cachent dans l’ombre protectrice des chambres. (Stock)

Quand j’ai entendu parler de ce roman, j’ai tout de suite pensé à "L’amant" de Marguerite Duras.
Une ville lointaine : Hanoï, une jeune femme s’éveillant à la sexualité et à l’amour avec un homme plus âgé. Tous les ingrédients étaient réunis pour un remake de cette histoire.
Enfin, ça c’est ce que je croyais jusqu’à je lise le roman, et que je découvre avec surprise qu’en fait il n’en était rien.
Certes, il y a bien une jeune fille, de bonne famille, qui ressent l’appel du désir dans tout son corps : "Voilà, soudain, c’est le réveil des sens, l’irruption volcanique, l’envie : le désir, jaillit on ne sait d’où, plie son corps.", et qui est attirée par un homme plus âgé qu’elle, croisé au hasard d’une soirée. Cette jeune femme soudain s’éveille : "Ça m’excite, ça m’agace : je suis à l’orée de l’éveil, à l’orée de l’éveil.", découvre l’amour charnel et finit par tomber amoureuse de cet homme : "Parfois, j’ai l’impression de l’avoir sous la peau.", tandis que lui vit cette relation la tête ailleurs.
Car voici une des surprises de cette histoire, c’est qu’il ne s’agit pas que d’un homme et une femme mais de deux hommes et de deux femmes.
Si l’un est l’objet du désir, l’autre est son ami ; quant aux femmes il y a celle qui s’éveille à la sexualité et l’autre, partie de Hanoï et que le premier homme a follement aimé, jusqu’à l’avoir dans la peau et ne penser qu’à elle.

Voilà un premier roman avec du potentiel : quatre personnes qui se croisent, se lient, se délient, dans une ville de Hanoï aux charmes exotiques et voilée de mystère ; une histoire d’amour, ou plutôt deux, puisque l’une est le reflet d’une plus ancienne dont certains personnages portent encore les cicatrices.
La narration se fait à travers ces quatre voix, ces quatre perspectives, où chacun livre son ressenti et ses émotions les plus profondes.
L’histoire est une mise à nu des sentiments que l’auteur a su garder pudique.
C’est aussi un roman d’apprentissage, où une jeune fille bascule dans le monde adulte en découvrant sa sexualité ainsi que l’amour, ou plutôt la passion, tout en gardant les pieds sur terre pour finir par être lucide sur la relation qu’elle vient de vivre : "Notre amourette, ça n’était qu’une insolation.".
L’écriture est sensuelle et dégage une réelle atmosphère, particulièrement l’ambiance de Hanoï assez bien retranscrite et qui donne envie de se plonger à la découverte de cette ville.
J’ai beaucoup apprécié la plume de Line Papin, elle livre un beau premier roman et on sent le potentiel qu’elle a, voilà une lecture découverte que je ne regrette pas.
Au passage, je trouve le titre particulièrement bien choisi car il évoque l’éveil d’une héroïne à la sensualité mais aussi celui d’une jeune écrivain dont je pense que l’avenir est tout tracé.

"L’éveil" de Line Papin a à la fois le charme du premier roman, de la découverte, de l’éveil à l’amour et à la sexualité, et l’exotisme de la ville de Hanoï, une belle surprise de la rentrée littéraire 2016.

lundi 5 juin 2017

Les jours de mon abandon d'Elena Ferrante


Olga, trente-huit ans, un mari, deux enfants. Un bel appartement à Turin, une vie faite de certitudes conjugales et de petits rituels. Quinze ans de mariage. Un après-midi d’avril, une phrase met en pièces son existence. L’homme avec qui elle voulait vieillir est devenu l’homme qui ne veut plus d’elle. (Folio)

Olga est une femme heureuse, mariée depuis de nombreuses années au même homme et mère de deux enfants, mais son univers bascule le jour où son mari la quitte pour une autre, ainsi que son équilibre mental.
Olga commence petit à petit à perdre pied : "Le seul signe extérieur de mon désarroi intérieur fut ma disposition au désordre et la faiblesse de mes doigts : plus l’angoisse montait, moins ils se refermaient solidement autour des choses.", mais résiste et se cache à elle-même la vérité : "Je n’étais pas une femme mise en pièces sous le coup d’une rupture, d’une absence, jusqu’à en devenir folle, jusqu’à en mourir.", jusqu’à basculer dans une folie dangereuse qui la pousse à faire du mal aux autres mais surtout à elle-même : "Un enchevêtrement de rancœurs, un sentiment de revanche, la nécessité de mettre à l’épreuve la puissance offensée de mon corps étaient en train de détruire tout ce qui me restait en fait de bon sens.", quitte à ce qu’Olga se détruise.

Il me fallait découvrir Elena Ferrante sous un autre jour que celui de "L’amie prodigieuse".
La curiosité de voir son style en dehors de cette saga romanesque, mais aussi, il faut bien le reconnaître, voir ce qu’elle avait dans le ventre et sous la plume.
En choisissant ce roman, je n’ai pas été déçue du voyage et sans doute que si j’avais commencé à la lire avec celui-ci je ne me serai pas du tout attendue à la retrouver à écrire une saga Napolitaine.
Car ici on est plutôt loin de la saga de deux jeunes femmes dans une Italie en mouvement, bien qu’il soit question d’une femme blessée qui va aller très loin dans sa folie pour la raison qu’elle a été abandonnée par l’homme qu’elle aime, celui à qui elle a dévoué sa vie et ses plus belles années.
Son héroïne est une battante, c’est une féroce qui a la rage au ventre, c’est une guerrière qui fonce droit en avant sus à l’ennemi : "J’étais intacte, je resterais intacte. A ceux qui me font du mal, je leur rends la pareille. Je suis le huit d’épées, je suis la guêpe qui pique, je suis le serpent sombre. Je suis l’animal invulnérable qui traverse le feu sans se brûler.", mais qui est avant tout humaine.
Et côté tourments, Elena Ferrante ne va pas l’épargner, tant Olga va plonger dans une folie où le lecteur se demande à de nombreuses reprises si elle va réussir à reprendre pied.
Mais il n’y a pas point à douter, c’est bel et bien du Elena Ferrante, j’ai retrouvé dans ce roman sa plume féroce et son regarde exacerbé sur le monde et les tréfonds de l’âme humaine.
Le roman est écrit dans un style très viscéral qui peut gêner et mettre mal à l’aise certains lecteurs, mais quelle puissance.
Ce roman m’a enfermée, dans le bon sens du terme, dans la folie d’Olga, j’ai eu l’impression d’étouffer ou de me trouver dans une pièce close où la clé a été perdue, mais j’ai ainsi pu toucher du doigt les égarements d’Olga, la douleur de cette femme blessée au plus profond de sa chair par amour.
Que cela peut-être cruel, l’amour, mais aussi "Quel écumeux et complexe mélange est un couple.".
Car étrangement, c’est bel et bien de couple qu’il est question dans ce roman, même si Olga est seule avec ses enfants pendant la quasi intégralité du récit et que le mari, le salopard maudit, ne fait que de brèves apparitions.

Avec "Les jours de mon abandon", Elena Ferrante met sa plume au service de la folie d’une femme bafouée et livre un roman viscéral qui remuera sans nul doute le cœur et les tripes des lecteurs.

dimanche 4 juin 2017

Django d'Etienne Comar

     
     

En 1943 pendant l’occupation allemande, le tsigane Django Reinhardt, véritable “guitare héros”, est au sommet de son art. Chaque soir il fait vibrer le tout Paris aux Folies Bergères avec sa musique swing alors qu’en Europe, ses frères sont pourchassés et massacrés. Lorsque la propagande allemande veut l’envoyer à Berlin pour une série de concerts, il sent le danger et décide de s’évader en Suisse aidé par une de ses admiratrices, Louise de Klerk. Pour passer, il se rend à Thonon-les-Bains, sur les bords du lac Léman, avec sa femme enceinte, Naguine et sa mère Negros. Mais l’évasion est plus compliquée que prévue, Django et ses proches se retrouvent plongés dans la guerre. Pendant cette période dramatique, il n’en demeure pas moins un musicien exceptionnel qui résiste avec sa musique, son humour, et qui cherche à approcher la perfection musicale. (AlloCiné)


Si ce n’est pas la première fois que Django Reinhardt se retrouve sur les écrans de cinéma, c’est en tout cas une première réalisation pour Etienne Comar.
Et la première fois que Django fait l’objet d’un film centré autour de sa personne.
Il y aurait beaucoup à dire de ce génial musicien, mais le réalisateur a choisi de ne pas faire un biopic à proprement parler mais d’axer son scénario sur une période bien précise de sa vie : celle en 1943 où Django finit par fuir Paris et se rend à Thonon-les-Bains avec sa mère Negros et sa femme Naguine en attendant de passer en Suisse, tandis que dans le même temps le peuple Tsigane disparaît.
La mise en scène d’Etienne Comar est bien faite et se distingue par une scène d’ouverture particulièrement efficace et porteuse du message sous-jacent à cette histoire : l’extermination du peuple Tsigane dans la relative indifférence de la population, le tout dans un paysage de brouillard.
Le réalisateur récidive sur ce point de l’Histoire, un génocide peu souvent abordé au cinéma, en ayant recours à une métaphore de l’expression "Nuit et brouillard" lorsque le camp des Tsiganes de Thonon-les-Bains est évacué alors que le jour n’est pas encore levé et qu’il disparaît dans un nuage de brouillard puis de fumée des incendies le ravageant, tandis que ses occupants sont emmenés pour une "destination inconnue".
Il y a un réel esthétisme dans la mise en scène de ce film que j’ai apprécié et qui contribue à son charme.


Outre le génocide du peuple Tsigane, ce film montre aussi l’éveil de la conscience d’un homme face aux atrocités qui l’entourent et qu’il refuse dans un premier temps de voir, se contentant de son confort, sa sécurité, sans se soucier de savoir ce qui se passe en dehors de chez lui ou des cabarets dans lesquels il se produit.
Django est en cela égoïste, il a bien évidemment ses raisons pour agir et de la sorte et nul ne peut le blâmer, et c’est le personnage de Louise de Klerk, personnage imaginaire alors que j’ai cru à son existence, qui va jouer le rôle de conscience pour Django et lui permettre d’ouvrir les yeux sur la réalité de l’époque et de ce qui s’y passe.
Louise est une femme de caractère à qui le qualificatif de tête-brûlée va à merveille, elle n’hésite pas à se mettre en péril pour ses idéaux et même si elle évolue dans le monde festif de la nuit, elle porte en elle une immense tristesse et une langueur qui lui permettent de s’attirer les bonnes grâces des spectateurs.
Pour la créer, le cinéaste s’est inspiré de l’Américaine Lee Miller, une femme libre évoluant dans le milieu artistique, notamment Français, et côtoyant les célébrités de l’époque.
La musique ne se contente pas non plus d’être une simple bande son, elle permet à Django de s’extraire du monde et le rend totalement hermétique à ce qui se passe et à la disparition de son peuple, mais à l’inverse elle va aussi lui permettre de créer une œuvre sublime qui ne sera jouée qu’une fois à la Libération et dont la partition complète est aujourd’hui égarée : le "Requiem pour mes frères Tziganes".


Qui dit musique dit entraînement, pour ce rôle Reda Kateb s’est entraîné pendant un an à la guitare pour acquérir l’aisance et les attitudes, et même s’il se fait doubler pour les scènes où il est filmé de près, il a su reproduire à merveille les attitudes et le comportement de cet artiste, et a également dû s’adapter à la prothèse permettant de reproduire le handicap dont souffrait Django Reinhardt : non seulement il était un musicien exceptionnel mais il ne jouait qu’avec trois doigts suite à une grave brûlure lors d’un incendie.
Dans un souci d’authenticité, et dieu sait qu’il y en a dans ce film, les actrices incarnant Negros (Bimbam Merstein) et Naguine (Beata Palya) ne sont pas des actrices professionnelles mais respectivement une Tsigane et une chanteuse Tsigane d’origine Hongroise.
Et cela se voit à l’écran en rendant ses personnages plus vrais que nature. Cécile de France est également à la hauteur de son personnage créé de toute pièce et qui pourtant aurait pu facilement exister.
Elle retrouve ici un rôle intéressant ainsi qu’une place à l’écran, alors qu’elle avait pu être quelque peu transparente dans certains de ses derniers rôles.
Mais celui qui bluffe, celui qui émerge, celui qui crève littéralement l’écran, c’est Reda Kateb.
Quel acteur et quelle performance !
 Voilà sans doute le rôle qu’il lui fallait pour définitivement percer au cinéma et sortir des seconds rôles. Si pour ma part cela ne faisait pas de doute, ce rôle devrait remettre les pendules à l’heure et lui permettre, espérons-le, d’autres grands rôles.


"Django" est un film sensible qui évoque non seulement la vie de ce musicien de talent pendant la Seconde Guerre Mondiale mais aborde aussi d’une façon très belle et très touchante le génocide Tsigane.