mardi 10 juin 2014

Les fleurs de lune de Jetta Carleton


Début du XXe siècle. Dans leur ferme du Missouri, Matthew et Callie Soames élèvent leurs quatre filles, aux personnalités différentes mais au caractère bien trempé : Jessica leur brisera le cœur en s’enfuyant dès sa dix-huitième année, Leonie tombera amoureuse de l’homme dont il ne fallait pas s’amouracher, Mary Jo s’arrachera au cocon familial pour aller faire carrière à New York, et le destin de Mathy, l’enfant sauvage, se conclura par la plus terrible des tragédies. Ces années durant, malgré chagrins et déceptions, les Soames parviendront, malgré tout, à préserver les liens d’amour, qui forment le ciment même de leur famille. Une magnifique chronique romanesque, toute imprégnée des odeurs de l’Amérique profonde. (Le livre de poche)

En ce début du 20ème siècle, Mathhew et Callie ont eu quatre filles : Jessica, Leonie, Mathy et Mary Jo, qu'ils ont élevées du mieux qu'ils ont pu dans une ferme du Missouri.
Mais chacune de ces quatre filles va être amenée à vivre son destin, à partir de la maison, à briser parfois le cœur de ses parents, à se brûler les ailes, parfois un peu trop.
Ce roman s'ouvre par la narration de Mary Jo qui présente la famille : ses parents et ses deux sœurs, l'une d'elles étant décédée depuis plusieurs années.
L'impression qui s'en dégage est de la joie, un bonheur familial de se retrouver durant l'été à la ferme et de vivre en harmonie les uns avec les autres, profitant de petits riens qui offrent de grands bonheurs, tout en sachant que cette harmonie arrivera d'ici peu à sa fin avec le décès des patriarches : "Il ne pourrait plus y en avoir tant; nous étions une famille qui vieillissait. Et comment pourrais-je apprendre à vivre sans ces êtres ? Moi qui avais si peu besoin d'eux que je restais toute l'année à l'écart, que ferais-je sans eux ?".
Mais cette belle machine finit par se dérégler à la faveur d'un pique-nique qui ne peut finalement avoir lieu, les membres de la famille Soames étant appelés à honorer la mort d'un de leurs voisins.
L'histoire est alors découpée en parties successives à travers la vision des membres de la famille, et comme bien souvent, il suffit de gratter le vernis pour qu'aussitôt la vérité apparaisse : rien n'est tout rose dans cette famille Soames qui a vécu son lot de drames.
La force de Jetta Carleton est de dépeindre des personnages aux antipodes les uns des autres : entre Jessica qui quitte le domicile familial par amour pour un ouvrir itinérant, la trop sage Leonie qui finit par sortir de son carcan et l'intrépide et risque-tout Mathy, il y a plusieurs mondes.
Pourtant, c'est le même sang qui coule dans leurs veines.
Et que dire du couple formé par Callie et Matthew, l'envers du décors n'est pas toujours beau à voir.
Mais à voir toute cette famille au début du roman, le lecteur a l'impression qu'elle vit dans un jardin d'Eden, déconnectée du monde extérieur et de sa réalité.
Il se dégage de l'ensemble de ce récit une nostalgie de l'Amérique profonde telle qu'elle a existé à une époque, à travers les descriptions qui en sont faites mais également à travers les personnages : "Il y avait des choses qu'on désirait toute son existence sans pouvoir les obtenir, et soudain, un jour, on s'apercevait qu'on n'en avait plus le temps.".
Il y a également beaucoup de sentimentalisme, le sentiment amoureux étant au cœur de ce récit à travers ces jeunes filles qui ont écouté leur cœur et se sont laissées guider par lui.
Un homme a gravité autour de cette famille en y laissant des séquelles : Ed.
Mari de Mathy, l'enfant sauvage, il devient plus tard celui de Leonie, et même s'il mûrit au fil du récit il n'en reste pas moins le rouage qui vient grever la mécanique de cette famille, avec son caractère si particulier qui le rend tout à la fois attachant et agaçant : "C'était toujours le compromis : tout vouloir, ne rien donner et ne rien posséder complètement. Il se refusait à payer le prix, et se contentait du peu, du sûr, de l'insuffisant. Et l'insuffisant est aussi l'insatisfaisant.".
Il est intéressant de voir que chaque personnage a choisi de vivre sa vie : ils sont liés les uns aux autres et le reconnaissent volontiers, pourtant cela ne les empêche pas de vivre éloignés les uns des autres pendant onze mois de l'année; ils font des choix et les assument tout en sachant pertinemment qu'ils vont les éloigner de la cellule familiale.
Voilà une réflexion profonde sur le sens de la famille qui met en lumière toutes les problématiques et contradictions de ce lien familial si profond qui ploie mais jamais ne se rompt.
C'est extrêmement bien écrit et le récit est bâti chronologiquement de façon intelligente et intéressante.
J'ai été surprise de la facilité avec laquelle Jetta Carleton s'est glissée dans la peau de tous ces personnages, comment elle a réussi à les mettre tous en lumière tout en jouant sur leurs caractères différents.
Elle livre ici une véritable autopsie familiale redoutable de précision, un instantané photographique ayant su saisir et figer à jamais dans la littérature toute une page de l'histoire campagnarde américaine, reflet d'une époque en évolution et d'une génération qui s'émancipait.

Jetta Carleton a de toute sa vie écrit et publié un seul roman : "Les fleurs de lune".
Véritable chronique romanesque, ce récit est tout simplement un bijou, une perle rare à découvrir et à savourer avec plaisir car il est extrêmement rare qu'un premier et unique roman frappe aussi fort et pour longtemps les esprits.
Un premier essai directement transformé en coup de maître, pour ne pas dire de génie, et dont il est à déplorer qu'il constitue la seule trace de celle qui aurait été, sans l'ombre d'une doute, une très grande romancière américaine.

Livre lu dans le cadre du Challenge Romancières américaines


Livre lu dans le cadre du Plan Orsec 2014 pour PAL en danger


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