jeudi 12 février 2015

Petits oiseaux de Yôko Ogawa


Il est le seul à pouvoir apprendre la langue pawpaw afin de communiquer avec son frère aîné, cet enfant rêveur qui ne parle que le langage des oiseaux, n’emploie que ces mots flûtés oubliés depuis longtemps par les humains. 
Après la mort de leurs parents, les deux hommes demeurent ensemble dans la maison familiale. D’une gentillesse extrême, l’aîné, qui ne travaille pas, se poste chaque jour tout contre le grillage de la volière de l’école maternelle. Peu à peu, la directrice remarque son calme rassurant pour les oiseaux, sa façon subtile de les interpeller, et lui confie l’entretien de la cage. 
Quant au cadet, régisseur de l’ancienne résidence secondaire d’un riche propriétaire du pays, le jardin de roses, les boiseries des salons, la transparence des baies vitrées sont à la mesure de son attachement pour les lieux de mémoire. Parfois, les deux frères décident de “partir en voyage”. Valises en main, ils font halte devant la volière. Ravis de palabrer avec les moineaux de Java, les bengalis ou les canaris citron, ils oublient dans l’instant tout projet de départ. Un jour pourtant le calme du quartier semble en danger, une enfant de l’école disparaît. (Actes Sud)

D'habitude, la magie de Yôko Ogawa opère sur moi, avec force.
Ici, ça n'a pourtant pas été le cas, pas aussi fort que d'ordinaire, et je n'arrive pas à m'expliquer vraiment pourquoi.
"Petits oiseaux", c'est l'histoire de ce cadet qui est le seul à comprendre son aîné qui s'exprime dans la langue powpow, la langue des oiseaux, c'est leur histoire à tous les deux, un quotidien fait de gestes répétés inlassablement toujours aux mêmes heures, toujours aux mêmes endroits, leur passion pour les oiseaux en toute genre et leurs chants, un rituel ininterrompu qui va pourtant cesser le jour de la mort brutale du frère aîné, laissant un vide dans le cœur et la vie du cadet : "Avec la mort brutale de son frère avaient disparu toutes sortes d'habitudes qu'ils avaient établies ensemble : les sandwichs et la soupe du midi, la radio du soir et les bagages de leurs voyages imaginaires, de sorte que l'entretien de la volière vint combler ses lacunes.".
Mais c'est aussi l'histoire de la vie de ce cadet après la disparition de son frère, de son travail à la volière de l'école qu'il entretient avec passion et soin, mais là encore ce rituel va un beau jour s'interrompre après la disparition d'une petite fille; de sa soif de littérature sur les oiseaux et de l'étrange relation qui va se nouer entre lui et la bibliothécaire; de sa vie après la volière de l'école et de sa mise à la retraite, complètement désœuvrée jusqu'au jour où il sauvera un petit oiseau et qu'il lui apprendra tous les rudiments du chant de son espèce, un oiseau qu'il gardera précieusement avec lui en cage, car contrairement à l'enfermer celle-ci lui procurera la liberté : "La cage n'enferme pas l'oiseau. Elle lui offre la part de liberté qui lui convient.".

C'est joli tout cela, il n'y a que des bons sentiments, beaucoup d'amour, une vie simple faite de petits riens qui finissent par former une grande chose, un amour profond qui lie les deux frères entre eux mais également avec les oiseaux, sauf que je suis toujours à chercher le sens métaphorique de tout cela comme il est de coutume dans les récits de Yôko Ogawa, et que je n'arrive pas à mettre le doigt dessus, me laissant l'impression que j'ai raté quelque chose au cours de ma lecture.
"Tous les chants d'oiseaux sont des chants d'amour.", peut-être que dans le fond il n'y a rien d'autre que beaucoup d'amour et de poésie, ce qui n'est pas rien, et que je suis à chercher désespérément à voir plus loin que le bonheur présent sous mes yeux, un bonheur que les deux personnages principaux de ce récit ont su saisir dès leur plus jeune âge.
La Béatitude : "Heureux les cœurs purs, car ils verront Dieu", illustre finalement très bien ce roman mettant en scène deux hommes qui passeront leur vie repliés sur eux-mêmes, inconscients du monde extérieur qui les entoure et qui change, uniquement préoccupés par les oiseaux et leurs chants.
Dans ce roman, le temps n'existe pas, il n'a ni saveur, ni odeur, ni unité temporelle, il ne se mesure pas.
C'est sans doute cette inconscience qui préserve autant les deux frères, puis le cadet uniquement.
Il est seul mais ce n'est pas une solitude triste, c'est une solitude riche de voyages intérieurs et de moments partagés entre lui seul et la nature.
Bien sûr, j'ai espéré que sa solitude allait se rompre, j'ai espéré qu'il y aurait un petit déclic avec la bibliothécaire mais non, Yôko Ogawa a pris le parti de faire évoluer son personnage dans un monde où il est condamné à être seul, mais la peine est douce et ne semble pas avoir de prise sur lui.
J'ai fini par ressentir au cours de ma lecture une sensation de claustrophobie, ce personnage, et par ricochet cette histoire, sont bien trop autistes pour moi, à tel point que j'ai fini par avoir l’impression d'être enfermée avec lui dans sa vie, je n'étais plus lectrice mais l'oiseau en cage.
Et si je ne peux pas dire avoir été totalement transportée par cette histoire, la plume de Yôko Ogawa est tout de même assez poétique, bien que je l'ai connue plus inspirée dans d'autres de ses romans et dans un certain sens plus accessible que dans ce récit.

"Petits oiseaux" de Yôko Ogawa est un roman doux prônant la différence et les vertus de la solitude mais qui n'a pas la puissance et la portée d'autres œuvres de cette auteur dont ma lecture la plus forte reste à ce jour "Cristallisation secrète".

Livre lu dans le cadre du Prix des Lectrices 2015


Livre lu dans le cadre du Challenge Petit Bac 2015 - Catégorie Taille : PETITS

mardi 10 février 2015

Top Ten Tuesday #87


Le Top Ten Tuesday (TTT) est un rendez-vous hebdomadaire dans lequel on liste notre top 10 selon le thème littéraire défini.

Ce rendez-vous a été créé initialement par The Broke and the Bookish et repris en français par Iani.

Les 10 choses que vous aimez / n'aimez pas dans les romances

J'aime : 

1) Que l'amour triomphe à la fin (comme le dirait Jane Austen : que le cœur l'emporte sur la raison);
2) Que les personnages soient proches de nous et de notre façon d'être;
3) Que les personnages rencontrent des obstacles qu'ils doivent franchir;
4) Que le suspens perdure jusqu'à un certain moment, en somme que la fin heureuse ne soit pas trop prévisible et qu'un doute subsiste;
5) Un contexte historique permettant d'ancrer l'histoire;

Je n'aime pas : 

6) Les personnages creux et prévisibles;
7) Les fins heureuses trop faciles;
8) Les descriptions langoureuses qui n'en finissent pas;
9) Les scénarios des romances Harlequin ou assimilé;
10) Trop de niaiseries dans l'histoire et/ou les personnages.

samedi 7 février 2015

Petite (vraiment !) descente en librairie en ce samedi 7 février 2015


J'avais dit que je ne ferai pas de descente en librairie en 2015 ("Fontaine, bla bla bla, de ton eau"), en tout cas c'était mon objectif, mais j'ai bien dû me décider à y aller car j'ai (enfin !) décidé de me booster les fesses pour songer à mes voyages de cette année (ne nous emballons pas, il me reste encore à retenir les-dites vacances).
C'est bien beau de dire que je souhaite faire Prague et Budapest, mais avec des guides c'est mieux ! Surtout pour creuser un peu plus la liaison entre ces deux villes.
Et surtout ce que je souhaite y faire et y voir.

Bref, me voilà partie remplie d'espoir que je vais trouver sans trop de problèmes des guides de voyage récents d'occasion, avant la sortie des nouvelles éditions.
Alors je vous parle désormais d'expérience, en cette saison c'est une mauvaise idée et j'ai bien failli faire chou blanc sur toute la ligne !
Par contre en septembre ma moisson avait été bonne, je retiens donc qu'il faut viser les retours de congés d'été pour trouver des guides d'occasion et non le début de l'année.

J'ai donc fait Gibert Jeune (un Routard 2014/2015 Budapest et le cartoville de Prague d'occasion), Gibert Joseph (Lonely Planet Prague d'occasion), Boulinier - le grand (un Routard 2012/2013 sur la République Tchèque et la Slovénie, faute de grives on mange des merles comme le dit le proverbe, il y a bien 150 pages dédiées à Prague, ça me suffira; et un livre axé sur l'histoire de Prague), et Boulinier - le petit ( des fois que le Lonely Planet de Budapest me saute dans les mains ... mais non, pour celui-là je peux repasser).


Pourquoi ai-je évoqué le petit Boulinier ?
Parce que jusque là j'avais été très sage, un vrai modèle, si un livre me tentait je le reposais (oui, ça peut arriver).
Et puis j'ai craqué.
J'ai acheté le dernier livre de Marc Lévy.
"Elle et lui" quoi ! Parce que c'était lui, parce que c'était moi, Cary Grant, l'Empire State Building, toussa, toussa.

Non mais sérieusement, vous y avez cru ne serait-ce qu'une demi-seconde ?
J'ai bien craqué, mais pour deux ensembles de livres dont Boulinier a le secret (et je remercie cette boutique de grouper ainsi les séries lorsqu'elles sont complètes, et de les vendre à des prix aussi intéressants).
Je suis repartie avec "Les Eygletière" de Henri Troyat et la trilogie "Nord et Sud" de John Jakes, qui n'est plus éditée et dont j'avais presque oublié l'existence, j'avais eu envie de la lire après avoir vu le feuilleton télé qui en avait été tiré il y a plusieurs années mais impossible de trouver le livre en librairie (commande refusée car livres plus édités) ou en bibliothèque.
Je remercie également la charmante caissière de Boulinier (le petit) qui, voyant que j'avais du Henri Troyat, m'a demandé si j'étais intéressée par d'autres livres de cet auteur car elle venait d'en recevoir pleins (mais que j'avais soit déjà en stock soit déjà lus).



Voilà, il ne me reste plus qu'à réserver mes voyages désormais, feuilleter les guides et en profiter d'ici quelques mois !

jeudi 5 février 2015

Les lumières de la ville de Charles Chaplin



Charlot vagabond vient en aide à une jeune fleuriste aveugle et se fait passer pour un homme riche. A force de travail il réunit assez d'argent pour que la jeune fille recouvre la vue. (AlloCiné)


Ce film est non seulement en noir et blanc, mais il est aussi sans dialogue (et non pas muet).
La nuance est de taille car comme moi vous risquez de vous interroger pour savoir si la façon de parler des personnages au début du film est normale ou non.
Et il est signé par le grand Charles Chaplin, qui se met en scène dans les aventures de Charlot qui vient cette fois en aide à une jeune fleuriste aveugle.


Le pitch est simple, le film est court et les gags se succèdent les uns aux autres, dans un scénario qui aurait pu se contenter d'être simplement drôle mais qui contient aussi de l'émotion et de bons sentiments.
Charlot est un personnage attachant, à la fois drôle, gaffeur, sensible.
Au cours de ses mésaventures qui commencent joliment lors de l'inauguration d'une nouvelle statue, il va croiser le chemin d'une jeune femme (Virginia Cherrill) vendant des fleurs qui souffre d'un problème aux yeux l'empêchant de voir, une femme pour qui Charlot va faire son possible pour lui dénicher l'argent lui permettant de voir, quitte à se faire passer pour l'homme riche qu'il n'est pas; ainsi qu'un millionnaire suicidaire (Harry Myers) qui a la fâcheuse tendance de le trouver son ami la nuit lorsqu'il est bourré et de ne plus se souvenir de rien le matin venu.
Certaines scènes sont vraiment très drôles, telle celle de l'élévateur devant un magasin d'antiquités ou encore celle du combat de boxe qui enchaîne les gags à la suite.
Il y a beaucoup de gesticulation et de mime dans ce film, la gestuelle y a un rôle d'importance et autant dire que ce n'était pas gagné d'avance de réussir à faire passer autant d'émotion et à rendre l'histoire compréhensible sans recourir à la parole.
J'aime beaucoup la mise en scène de Charles Chaplin, elle paraît simpliste au premier abord mais elle a dû demander énormément de travail, c'est là toute la magie de ce film : j'ai eu l'impression d'avoir devant moi une suite de gags bien orchestrés qui se déroulaient les uns après les autres sans pouvoir me rendre compte du travail qu'il y a eu derrière (et effectivement, du travail il y en a eu : 534 jours de tournage, une production qui s'est étalée sur trois ans).
L'histoire est vraiment belle, pleine d'humanité et de bons sentiments, le jeu des acteurs est merveilleux car ils arrivent à faire passer toutes leurs émotions sans jamais dire un seul mot, une prouesse dont je ne suis pas sûre qu'elle pourrait encore être réalisée de nos jours.
J'ai pris en tout cas beaucoup de plaisir à le découvrir, d'autant que la musique, également signée par Charles Chaplin, est magnifique et contribue pour beaucoup à la beauté et à la tendresse de ce film dont je ne regrette que la fin un peu trop évasive.


"Les lumières de la ville" est un film drôle et tendre mettant en scène un irrésistible Charlot qui séduit petits et grands, voilà un film qui ne se démode finalement pas et qui met du baume au cœur quand on le regarde.
Un film considéré à juste titre comme l'un des plus réussis de Charles Chaplin.

mardi 3 février 2015

Top Ten Tuesday #86


Le Top Ten Tuesday (TTT) est un rendez-vous hebdomadaire dans lequel on liste notre top 10 selon le thème littéraire défini.

Ce rendez-vous a été créé initialement par The Broke and the Bookish et repris en français par Iani.

Les 10 livres que vous n'en revenez pas de n'avoir toujours pas lus car ce sont des "must have" de tel ou tel genre

1) "Hunger Games" de Suzanne Collins
2) "La ferme aux animaux" de George Orwell
3) "Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur" de Harper Lee
4) "Le cœur est un chasseur solitaire" de Carson McCullers
5) "Le lys dans la vallée" de Honoré de Balzac
6) "Les piliers de la terre" de Ken Follett
7) "Le Silmarillion" de J.R.R Tolkien
8) "Voyage au bout de la nuit" de Louis Ferdinand Celine
9) "Si c'est un homme" de Primo Levi
10) "Le deuxième sexe" de Simone de Beauvoir

lundi 2 février 2015

Chante ton bac d'abord de David André



Chante ton bac d’abord raconte l’histoire tumultueuse d’une bande de copains de Boulogne-sur-Mer, une ville durement touchée par la crise. Un an entre rêves et désillusion. Imaginées par ces adolescents issus du monde ouvrier ou de la classe moyenne, des chansons font basculer le réel dans la poésie, le rire et l’émotion. (AlloCiné)


C'est avec un peu de retard que je vous parle de ce beau documentaire atypique puisqu'il est sorti sur les écrans fin octobre 2014.
Le pitch est simple : ce documentaire suit un groupe d'amis durant l'année de leur bac avec pour fil conducteur Gaëlle, dix-sept ans.
Entre rêves, désillusions, espoirs, interrogations, c'est un quotidien touchant que suit le spectateur ainsi que les errements de cette jeunesse dans un Boulogne-sur-Mer ravagé par la crise, où chacun sait, y compris les parents, que l'avenir de ces jeunes est ailleurs.
La curiosité de ce documentaire, c'est que des chansons y ont été insérées, interprétées par chaque membre de la bande de copains et servant à traduire leur état d'esprit à un moment donné.
Outre cet aspect comédie musicale qui m'a séduite, j'ai aussi beaucoup apprécié les interrogations et les réponses de ces jeunes, sans doute parce que je me suis revue aux même âge qu'eux et que j'avais les mêmes doutes, les mêmes pensées, les mêmes certitudes.
En quelque sorte, j'ai eu l'impression que l'époque où je passais mon bac n'était pas si lointaine que ça finalement, car comme eux, à dix-sept je n'avais aucune idée de ce que j'allais faire de ma vie, d'où j'allais m'orienter, quel métier me conviendrait, autant de questions auxquelles il faut répondre à cet âge pour choisir une orientation étudiante qui détermine ensuite celle professionnelle.
A mon âge je trouve toujours cela aussi stupide, d'autant que j'ai mis très longtemps à entrevoir le chemin que j'allais prendre.
J'aime le côté innocent de tous ces jeunes, sûrs d'eux que la vie est devant eux, sûrs de comment ils vont vivre leur vie et de leur définition du bonheur.
J'aimerai avoir toujours autant d’innocence, malheureusement les années qui passent font tomber une à une les belles certitude de notre jeunesse et j'avais aussi un peu mal au cœur à la pensée que ces jeunes allaient dans quelques années découvrir que les choix ne s'arrêtaient pas à ceux pour les études mais qu'il leur faudrait se poser tout autant de questions pour le choix de l'entreprise, la spécialisation etc.
Dans ce documentaire, les parents interviennent également : ils doutent, ils ont peur pour leurs enfants, ils craignent les mauvais choix et essayent de les raisonner, de les mettre dans ce qu'ils considèrent le droit chemin.
Car toutes ces familles ont pour point commun de tirer le diable par la queue, de vivre dans une région où le chômage est de plus en plus important et où le bassin d'emplois se raréfie.
Ce sont des parents qui espèrent un avenir meilleur pour leurs enfants, des parents qui savent être à l'écoute de leurs enfants mais qui manquent bien souvent de devenir fous à cause d'eux également.
Si je me suis retrouvée dans la peau de ces jeunes j'ai aussi pris un peu plus conscience de l'envers du décors en vivant cette année du bac du côté des parents.
Il y a donc dans ce documentaire une dimension humaine, une dimension sociale et également une certaine forme d'esthétisme avec cette ville représentative du Nord de la France où le désenchantement est en train de rogner petit à petit la part de rêve qui pouvait encore y subsister.


"Chante ton bac d'abord" est un touchant documentaire qui met parfaitement en lumière les envies, les doutes et les peurs des adolescents dans cette année charnière de leur vie qu'est le baccalauréat, le tout sur fond musical, un documentaire quelque peu atypique qui mérite le coup d’œil.

dimanche 1 février 2015

Moi René Tardi prisonnier de guerre au stalag IIB Tome 2 Mon retour en France de Jacques Tardi


Le second volume de ce grand récit de guerre reprend là où le premier s’était arrêté, toujours sous le regard attentif de l’alter ego enfantin de Tardi : la longue marche des prisonniers dans un dénuement total et sous des températures extrêmes, la violence des garde-chiourme, la peur que suscitent les troupes russes toutes proches, les expédients pour s’assurer les meilleures chances de survie, les velléités d’évasion et ici et là quelques rares moments de récupération, comme la miraculeuse douche chaude négociée dans les locaux d’une ancienne brasserie… 
Autant de péripéties authentiques directement inspirées du carnet tenu au fil des jours à la mine de plomb sur « un cahier d’écolier coupé en quatre » par René Tardi, que l’on suit avec ses compagnons d’infortune tout au long de leur marche harassante à travers l’Europe dévastée, en direction de la France et de leurs foyers si longtemps espérés. (Casterman)

Dans le premier tome, Jacques Tardi racontait à partir des carnets de son père René l'emprisonnement de ce dernier pendant plus de quatre ans au Stalag IIB, qu'il définissait comme un "cul-de-basse-fosse poméranien".
Et faisait presque oublier par là-même qu'il s'était illustré jusqu'alors en mettant en histoire et en image la Première Guerre Mondiale.
Ici, il est question de la terrible marche des prisonniers dans laquelle son père se trouve : les Alliés approchent, les Allemands vident les camps et se lancent sur les routes avec leurs prisonniers, avançant, reculant, tournant en boucle, dans une fuite en avant qui n'a plus aucun sens puisque ce n'est que reculer pour mieux sauter car la guerre est presque finie, mais les Allemands ne partagent pas cette pensée : "Les Boches, lorsqu'on leur disait que le Grand Reich n'existait plus et qu'ils étaient foutus, qu'il serait temps de laisser tomber, d'arrêter les acharnements imbéciles, de se rendre à l'évidence, ils ne se vexaient pas. Ils attendaient les armes de représailles annoncées. La situation allait changer. Jusqu'au bout, ils restèrent confiants. S'avouer vaincu ? Jamais ! Ça dénotait d'une dose stupéfiante d'optimisme ou d'abrutissement total.".
Dérisoire, ridicule, meurtrier, autant de termes pour désigner ces mois d'errance à travers un pays en ruine : des campagnes qui survivent comme elles le peuvent et des villes rayées de la carte.
A cette marche forcée synonyme de dernier soubresaut d'honneur des soldats Allemands, René Tardi n'en peut plus, il n'a pas le moral, il est épuisé physiquement de ces mois de captivité, ses godasses rendent l'âme tout comme ses vêtements usés et rapiécés : "Ces uniformes, que nous avions sur le dos depuis cinq ans, usés et élimés jusqu'à la corde, sans cesse rapiécés tant bien que mal, nous protégeaient à peine du froid. Je portais sur moi plusieurs couches de hardes, tout ce que j'avais pu trouver au camp pour avoir moins froid. J'avais même coupé des bandes dans la longueur d'une couverture et les avais enroulées autour de mon torse et de mon bide sous ma vareuse, en guise de coupe-vent. J'avais le moral bien au-dessous de zéro.", et il en est de même pour tous ces camarades d'infortune.
Derrière le mince espoir de revoir sa famille, il y a beaucoup de désespoir, beaucoup d'horreurs aperçues au cours de ces marches également : des "marches de la mort" croisées de déportés que les Allemands jettent sur les routes, un passage à proximité du camp de Bergen-Belsen ravagé par le typhus, des forêts inquiétantes où sourdent les voix des morts qui y ont été exécutés : "Nous avons traversé des forêts qui donnaient la sale impression que si l'on creusait un peu le sol marécageux, on mettrait à jour des charniers regorgeant de cadavres, suite au passage des Einsatzgruppen.", beaucoup de questionnements, mais aussi beaucoup de révolte face aux gardiens qui continuent de leur mener une vie d'enfer, certains le paieront d'ailleurs de leur vie : "Cinq salauds au bout d'une corde ... Pour l'exemple ! Et les autres avaient bien compris.".
Une nouvelle fois j'ai été émue par ce récit, par la douleur qui s'en dégage mais aussi par la justesse des propos de René Tardi et par la clairvoyance de ce dernier.
Ainsi, il dit à un jeune Jacques Tardi qui se représente aux côtés de son père sur les routes d'Allemagne sans doute l'une des plus importantes vérités de cette guerre : "Tu dis que je ne lis que des livres sur la guerre ... mais ce dont je te parle ce n'est pas de la guerre, mais d'une entreprise sans précédent dans l'histoire de l'humanité pourtant riche en atrocités ! L'anéantissement total des Juifs d'Europe et, on peut l'imaginer sans peine, une fois la victoire finale assurée - Adolf n'en doutait pas - l'extermination des "untermenschen" du monde entier, et aussi des handicapés physiques et mentaux "inesthétiques", dont "la vie ne méritait pas d'être vécue". De multiples organisations et bureaux fonctionnaires aux ordres, avaient établi des listes et fait circuler des trains bondés jusqu'aux chambres à gaz !".
Il a sans doute réussi à mettre le doigt sur l'une des raisons pour lesquelles la période de la Seconde Guerre Mondiale m'intéresse autant : le fait que ce qui s'y est passé est sans précédent dans l'histoire de l'Humanité.
Les dialogues entre René et Jacques Tardi sont rythmés et riches : l'un se raconte tandis que l'autre l'interroge, sans doute une chose que Jacques Tardi a peu voire pas pu du tout faire du vivant de son père; ces échanges sont également ponctués de repères historiques sur les événements qui se déroulaient dans le même temps, parfois à quelques kilomètres de là.
René Tardi est toujours aussi lucide sur la situation, la défaite de l'Allemagne : "L'Allemagne nazie qui avait réduit en esclavage et colonisé une grande partie de l'Europe était à son tour totalement envahie, occupée, humiliée, exsangue, sonnée et détruite, laissant les cadavres de 5,3 millions de soldats pour fertiliser les champs de bataille de Cherbourg à Stalingrad et de Memel à Tobrouk.", et sur la nature humaine.
Au-delà de l'énorme travail de recherches historiques fait par Jacques Tardi et sa femme, aidés d'un couple d'amis, pour retracer le parcours de son père, car parfois ses notes comprenaient des erreurs d'estimation ou de ville, l'auteur a également soigné la mise en forme de sa bande dessinée : utilisation exclusive du noir, du blanc et de nuances de gris pour décrire l'errance à travers l'Allemagne, il faut attendre la fin et le retour en France pour que la couleur refasse son apparition.
Et puis il y a le trait de crayon si reconnaissable de Jacques Tardi que j'apprécie beaucoup, surtout lorsqu'il raconte aussi bien et de façon aussi touchante l'histoire de son père.
A noter que les notes en fin de bande dessinée présentent d'un côté tout le travail de recherche effectué par Jacques Tardi ainsi que le pélerinage effectué avec sa femme et un couple d'amis pour retrouver ce qu'il reste du terrible Stalag IIB ainsi que pour refaire le chemin suivi par son père presque soixante dix ans en arrière; et de l'autre le ressenti de Dominique Grange, la femme de Jacques Tardi, elle-même fille d'un prisonnier de guerre qui n'en a que peu parlé sa vie durant mais qui en a été marqué à jamais et qui a eu beaucoup de mal à se réadapter à la vie civile.

Les prisonniers de guerre sont un peu les oubliés de ces personnes meurtries dans leur chair et dans leur âme de la Seconde Guerre Mondiale : raillés par les anciens combattants du fait de leur emprisonnement durant la guerre et moins bien voire pas reconnus comme victimes du régime nazi, ils trouvent avec cette bande dessinée une juste place dans la mémoire collective.
Parce qu'elle est écrite avec tout l'amour d'un fils pour son père, "Moi René Tardi prisonnier de guerre au Stalag IIB - Mon retour en France" est une magnifique bande dessinée qui touche le lecteur au plus profond de son âme et, comme le laisse présager les derniers mots de la fin, un troisième tome est sans doute à venir !

Je remercie Babelio et les éditions Casterman pour l'envoi de cette bande dessinée dans le cadre de l'opération Masse Critique.

Retour sur les lectures de Janvier 2015


Ayant débuté janvier au lit malade, cela m'a donné l'occasion d'avancer dans mes lectures et surtout de faire diminuer ma PAL, et puis après, ma foi des soucis professionnels ont gâché mon envie et mon plaisir de lecture, j'espère que ça ira mieux en février sur ce plan-là (pour la lecture, parce que les soucis il va falloir apprendre à faire avec car j'ai comme l'impression que ce n'est pas demain la veille que l'horizon va se dégager).
En janvier, j'ai renoué avec le policier / roman noir également, mais je retiens surtout ma découverte d'un auteur Slovène : Drago Jančar.

En janvier, qu'ai-je lu ?

Plan Orsec pour PAL en danger / Chute de PAL

"Le rouge et le noir" de Djian, Toni Fezjula, Jocelyne Charrance d'après Stendhal
"Bilbo le Hobbit" de J.R.R Tolkien
"La pluie de néon" de James Lee Burke

Service Presse

"Moi René Tardi prisonnier de guerre au stalag IIB Tome 2 Mon retour en France" de Jacques Tardi

Emprunté à la bibliothèque

"Cette nuit, je l'ai vue" de Drago Jančar

Autre

"Un dernier verre avant la guerre" de Dennis Lehane
"Petits oiseaux" de Yôko Ogawa