jeudi 21 juin 2012

Alack Sinner Mémoires d'un privé de José Muñoz et Carlos Sampayo


Né dans un quartier pauvre de New York, Alack Sinner a quitté les flics à cause de leur propension à effectuer des expéditions punitives, voire des massacres, et est devenu détective privé. Solitaire, lucide et sarcastique, il évolue dans le milieu des industriels véreux et des avocats marrons. Sa bouée de sauvetage : l’amitié dont il a fait une éthique. Voici les circonstances précises de sa démission de la police, ainsi que ses premières enquêtes à son compte. (Casterman)

Ce volume raconte, à travers trois histoires, les raisons de la démission de la police d'Alack Sinner et ses premières enquêtes à son compte.

La première, intitulée "Conversation avec Joe", revient sur les motivations d'Alack Sinner de quitter la police face aux expéditions punitives qu'il ne supportait pas et à l'attitude plus générale des policiers, ses collègues.
"C'est une histoire pas propre.", c'est ainsi qu'Alack Sinner débute son récit à son ami barman, et cette histoire n'est effectivement pas propre, tout comme les deux suivantes.
Il faut entrer dans la bande dessinée et dans l'histoire, car pendant plusieurs planches il n'y a aucun dialogue, juste un décor qui est planté, et les graphismes deviennent rapidement violents.
Le fait que les dessins soient en noir et blanc accentuent également ce côté sombre, violent, voire oppressant.
L'univers d'Alack Sinner est loin d'être le New-York glamour des beaux quartiers, c'est au contraire l'envers du décor : des ruelles sombres, des affrontements entre bandes, et une violence présente partout.
Cette première histoire ne comporte pas d'intrigue mais permet d'enchaîner directement sur la deuxième.

Il s'agit de la première enquête d'Alack Sinner : "L'affaire Webster".
Même si la violence de la police n'est plus présente, l'histoire commençant par la remise en liberté d'Alack Sinner : "Merci, Nick. Par moment, tu as presque l'air humain.", le fond de l'histoire est extrêmement sanglant, avec un double meurtre horrible et dont aucun détail n'est épargné au lecteur.
Là encore, j'ai été frappée par le côté plutôt cru de la part des auteurs, les meurtres sont d'une violence extrême, et la fin l'est tout autant, dans un registre plus psychologique avec un personnage qui sombre définitivement dans la folie.
Je reprocherai une enquête un peu lente au début et qui s'accélère trop à la fin, il n'empêche il y a des rebondissements et la narration d'Alack Sinner que je perçois comme monotone prend en fait le lecteur au jeu : plus il avance dans son récit plus le lecteur a envie de connaître la suite.
Du point de vue graphique, j'ai plus apprécié que la première histoire, les personnages masculins ont des traits moins arrondis donnant une impression de chair flasque, par contre les personnages féminins m'ont déçue lorsqu'ils sont dessinés de profil, je n'ai pas aimé le coup de crayon.
Même si l'intrigue se passe dans une famille riche et donc dans les quartiers chics, le New-York présenté par les auteurs est encore celui des quartiers pauvres, notamment avec les premières images montrant des enfants près de poubelles débordant de déchets.

La troisième enquête, intitulée "Fillmore" est à mon sens la plus réussie, sur tous les plans.
Katty Fillmore, nouvelle cliente d'Alack Sinner, lui demande d'enquêter car elle soupçonne ses parents de séquestrer son grand-mère dans une clinique d'internement : "Je devais la voir le soir même, chez elle ... mais pas de la façon la plus orthodoxe : au cours d'une soirée, en faisant semblant d'être un de ses invités. Je me dis que le bon whisky me faciliterait l'interprétation. Erreur. Je n'ai pas la dégaine d'un ami de Katty. Et pas l'âge non plus."
L'histoire ne connaît aucun temps mort, j'ai même trouvé qu'elle avait un véritable côté "enquêteur privé" que les autres n'avaient pas.
Cela est peut-être lié au fait que le lecteur s'est habitué à Alack Sinner et connaît de mieux en mieux le personnage.
Cette fois-ci je n'ai rien à dire sur les dessins, ils sont réussis et j'ai trouvé qu'Alack Sinner prenait plus corps que dans les précédents, d'autant plus que le personnage de Katty est réussi et ne connaît pas les défauts de la précédente histoire.
Le côté glauque de New-York est moins présent, l'histoire se passe plus dans des lieux glamours, par contre la violence est toujours présente, cette fois-ci à l'encontre d'une personne âgée.
L'histoire se conclue d'une façon intéressante et clôt les mémoires d'Alack Sinner pour cet opus.

Alack Sinner est un personnage en décalé : "Je suis d'une génération qui a du mal à surmonter les choses.", il n'était pas à l'aise dans la police, il l'est un peu moins en étant détective privé, mais il reste toujours en marge du monde, évoluant dans sa sphère, arpentant les rues d'un New-York pauvre, violent, parfois glauque.
Loin du glamour, des strass et des paillettes, José Muñoz et Carlos Sampayo ont créé un personnage ressemblant fort à un anti-héros mais auquel le lecteur finit par s'attacher.
Privilégiant le noir et blanc à la couleur, et n'omettant aucun détail des crimes ou de la violence physique, ils ont choisi de s'attacher à un personnage solitaire, sarcastique et lucide et le font évoluer dans les sphères plus ou moins reluisantes de New-York, le confrontant à des enquêtes dont il est difficile d'arrêter la lecture avant la fin.
A découvrir pour le personnage d'Alack Sinner, l'ambiance et les graphismes des auteurs, et une autre vision de New-York.

Ce livre a été lu dans le cadre du challenge New-York en littérature 2012


mardi 19 juin 2012

La petite pièce hexagonale de Yoko Ogawa


Dans les vestiaires d'une piscine, une jeune femme est soudain attirée par une inconnue. Banale, sans aucun intérêt, cette silhouette effacée et silencieuse vient d'entrer dans sa vie. Banale, sans aucun intérêt, cette silhouette effacée et silencieuse vient d'entrer dans sa vie. Quelques jours plus tard elle la retrouve accompagnée d'une vieille dame, marchant dans la rue et, de nouveau, la jeune femme est fascinée. D'abord discrètement puis beaucoup plus naturellement elle les suit longtemps. Dans une loge de gardien, les deux femmes sont assises sur des chaises, elles semblent attendre leur tour. La plus vieille se lève, entre dans une grande armoire hexagonale : la petite pièce à raconter. (Actes Sud)

Sous couvert d'une histoire simple et somme toute banale, Yoko Ogawa a écrit une métaphore philosophique de la psychanalyse.

L'héroïne est une femme un peu perdue qui n'est pas très heureuse dans sa vie, particulièrement sentimentale, et qui va croiser une femme mystérieuse à l'allure banale à la piscine qu'elle fréquente pour des problèmes de mal de dos et qu'elle va suivre dans la rue.
C'est par cette femme qu'elle découvrira l'existence de la petite pièce dans laquelle celui qui le souhaite peut s'y enfermer le temps nécessaire pour raconter ce qui lui pèse sur le coeur, bien que comme le dit l'un des personnages :"La profondeur du coeur humain est sans limites."
Pourtant, comme le dit l'un des protagonistes :"C'est difficile d'expliquer son utilité, voyez-vous.", elle apparaît dans une ville pendant un certain temps, puis elle disparaît comme elle est venue pour se retrouver ailleurs, elle va là où les personnes ont besoin d'elle.
Mieux que des séances chez un psychanalyste, cette pièce va se révéler un excellent exutoire pour l'héroïne qui finira par y livrer le secret qui lui pèse sur l'esprit et sur la conscience et qui avait déclenché de façon insidieuse don mal de dos.
Ce récit est court mais d'une précision nette, il n'y aucun superflu, l'auteur a su aller droit à l'essentiel.
Le style de Yoko Ogawa est extrêmement plaisant à lire et revêt une forme de caractère envoûtant qui fait qu'une fois ce livre entamé il est impossible de le lâcher et que le lecteur se trouve autant attiré par cette pièce à raconter que l'héroïne.
A travers cette pièce à raconter ambulante, l'auteur livre une belle métaphore philosophique de la psychanalyse, et d'une façon plus générale de la façon dont un secret peut influer sur notre vie quotidienne. Dans le cas de l'héroïne, c'est un mal de dos persistant malgré les soins recommandés par le médecin et les séances à la piscine.
J'ai beaucoup aimé le concept de cette pièce et des deux personnes l'accompagnant. La première, rencontrée à la piscine est tout ce qu'il y a de plus banal, mais elle dégage un charisme, une attirance, qui fait que les personnes ayant besoin de la pièce à raconter le sentent et se mettent à la suivre pour pouvoir y accéder.
Ces deux personnes sont en quelque sorte la personnification du rôle de la pièce à raconter, ils ne sont pas tout à fait psychanalystes mais ils servent de pont entre les personnes mal dans leur peau et la pièce.
Avec la fin, l'auteur a également insufflé une légère dimension fantastique qui n'a pas été pour me déplaire.

"La petite pièce hexagonale" de Yoko Ogawa se lit plus qu'elle ne se raconte.
Il se dégage de ce livre une ambiance envoûtante et la magie de l'écriture de Yoko Ogawa agit comme un puissant addictif à cette auteur.
J'ai non seulement trouvé le concept développé intéressant, mais c'est très bien écrit et j'ai pris beaucoup de plaisir à lire ce livre, d'autant que tout est suggéré et rien n'est dit clairement, il n'y a pas un côté moralisateur ou bien pensant.
Décidément, je suis conquise par Yoko Ogawa et il me tarde de continuer la découverte de cette auteur.

Arria Marcella de Théophile Gautier


" Elle était brune et pâle ; ses cheveux ondés et crêpelés, noirs comme ceux de la Nuit, se relevaient légèrement vers les tempes à la mode grecque, et dans son visage d'un ton mat brillaient des yeux sombres et doux, chargés d'une indéfinissable expression de tristesse voluptueuse et d'ennui passionné ; sa bouche, dédaigneusement arquée à ses coins, protestait par l'ardeur vivace de sa pourpre enflammée contre la blancheur tranquille du masque ; son col présentait ces belles lignes pures qu'on ne retrouve à présent que dans les statues. Ses bras étaient nus jusqu'à l'épaule, et de la pointe de ses seins orgueilleux, soulevant sa tunique d'un rose mauve, partaient deux plis qu'on aurait pu croire fouillés dans le marbre par Phidias ou Cléomène. En regardant cette tête si calme et si passionnée, si froide et si ardente, si morte et si vivace, il comprit qu'il avait devant lui son premier et son dernier amour, sa coupe d'ivresse suprême. " (Le Livre de Poche)

Publiée pour la première fois en 1852 et sous-titrée "Souvenir de Pompéi", "Arria Marcella" est une nouvelle fantastique dont l'histoire se déroule en Campanie, dans la ville de Pompéi.

Trois amis sont en vacances en Italie et lors d'une visite au musée de Naples, suivie de celle de la citéde Pompéi, Octavien tombe amoureux d'une jeune femme en voyant sa silhouette, particulièrement le galbe de son sein, prisonnière à jamais de la cendre.
Car oui, cette femme est morte depuis très longtemps, elle a péri dans l'éruption du Vésuve de 79 après Jésus Christ.
Après un dîner bien arrosé, Octavien retourne en fraude sur le site pour y passer la nuit, c'est alors qu'il traverse le temps pour se retrouver en 79 après JC, quelques temps avant l'éruption.

Théophile Gautier a choisi d'ancrer sa nouvelle fantastique dans le réel, le vérifiable.
La villa d'Arrius Diomèdes existe bel et bien, par contre elle ne se visite plus (en tout cas pour ma part elle était fermée et non accessible au public, juste visible à travers les grilles de la porte), comme d'ailleurs la majorité des plus belles villas de Pompéi, elle se situe en périphérie de la ville, juste avant la célèbre Villa des Mystères et 18 corps y ont été retrouvés.


La villa entre 1812 et 1834

Mais ce récit est avant tout une nouvelle fantastique, et cela se ressent rien qu'au champ lexical utilisé par l'auteur tout au long du récit et ce dès le début : "Il faisait une de ces heureuses journées si communes à Naples, où par l'éclat du soleil et la transparence de l'air les objets prennent des couleurs qui semblent fabuleuses dans le Nord, et paraissent appartenir plutôt au monde du rêve qu'à celui de la réalité."
Le basculement dans le fantastique se fait à la faveur de la nuit et Octavien se retrouve alors dans une Pompéi entièrement de bout et qui s'anime.
A partir de ce moment, il vit son rêve, se mêle à la population, assiste à une pièce de théâtre, rencontre la fameuse femme dont il est tombé amoureux et suit son esclave pour la rejoindre dans sa villa le plus simplement du monde et sans poser aucune question :"Ma maîtresse vous aime, suivez-moi."
Octavien se laisse complètement porter par les évènements et ne maîtrise plus rien. Pour expliquer cette situation et son retour à la vie, Arria Marcella lui déclare :"Ton désir m'a ramenée à la vie", ponctuée d'autres déclarations au caractère fort romantique : "la croyance fait le dieu, et l'amour fait la femme", ou encore : "Rien ne meurt, tout existe toujours; nulle force ne peut anéantir ce qui fut une fois."
J'ai été frappée par l'obéissance aveugle d'Octavien à cette femme, il est littéralement sous son charme, ne pense plus et se laisse entièrement happée par cette femme d'un autre siècle (et morte, ne l'oublions pas).
Durant une scène de repas entre ces deux personnages, le côté fantastique laisse place à un côté romantique.
Et puis, comme bien souvent dans le genre fantastique, l'auteur se rappelle au souvenir du lecteur en introduisant la peur, car si Octavien semble avoir oublié, le lecteur lui se souvient que cette femme est morte et s'interroge sur les motivations qui la poussent à agir ainsi.
J'ai trouvé qu'il se dégageait du personnage d'Arria Marcella un côté sombre et inquiétant, comme si elle allait brusquement se transformer en serpent et avaler tout cru Octavien.
C'est là que de façon très intelligente Théophile Gautier réintroduit le fantastique, cette fois-ci par le biais du père d'Arria Marcella, et de façon plus crue : "Arria, Arria, dit le personnage austère sur un ton de reproche, le temps de ta vie n'a-t-il pas suffi à tes déportements, et faut-il que tes infâmes amours empiètent sur les siècles qui ne t'appartiennent pas ? Ne peux-tu laisser les vivants dans leurs sphères ? Ta cendre n'est donc pas encore refroidie depuis le jour où tu mourus sans repentir sous la pluie de feu du volcan ? eux mille ans de mort ne t'ont donc pas calmée, et tes bras voraces attirent sur ta poitrine de marbre, vide de coeur, les pauvres insensés enivrés par tes philtres."
C'est dit très clairement, Arria Marcella est morte, lui-même est mort, et ce moment de romantisme revêt alors la forme d'un piège.
Puis c'est le retour à la réalité, soit par le biais d'Arrius Diomèdes et de sa déclaration soit par le biais du son de cloche, cela n'est pas défini clairement mais l'enchantement est brisé.


Théophile Gautier maîtrise de bout en bout le fantastique ce qui donne une nouvelle des plus agréables.
C'est non seulement très bien écrit, mais c'est aussi très maîtrisé et bien défini, que ce soit les paysages, les lieux de l'action ou les personnages avec leurs caractères différents.
J'ai beaucoup apprécié cette maîtrise et j'ai littéralement dévoré cette nouvelle.
En plus, je trouve l'histoire originale et intéressante, tout comme le lieu de l'action.
Revenant d'ailleurs il y a peu de Campanie, et ayant bien entendu été à Pompéi (deux fois plutôt qu'une), j'ai retrouvé lors de cette lecture certaines de mes impressions et de mon ressenti de la ville mais de façon plus générale des paysages de la Campanie et du Golfe de Naples : "Quiconque a vu une fois cette lumière d'or et d'azur en emporte au fond de sa brume une incurable nostalgie.", ce que je ne peux que confirmer.


"Arria Marcella" réunit tous les ingrédients d'une bonne histoire fantastique mêlée d'un soupçon de peur et de romantisme.
Cette nouvelle est extrêmement agréable à lire, pour le style narratif de Théophile Gautier mais aussi pour s'imaginer ou revivre Pompéi, cité ensevelie qui a traversé les siècles et ne cesse, aujourd'hui encore, de fasciner les esprits.

Livre lu dans le cadre du challenge Il Viaggio


mercredi 13 juin 2012

La belle amour humaine de Lyonel Trouillot


Dans un petit village côtier d'une île des Caraïbes, une jeune Occidentale est venue, sur les traces de son père, éclaircir l'énigme aux allures de règlement de comptes qui fonde son roman familial. Au fil de récits qu'elle recueille et qui, chacun à leur manière, posent une question essentielle – "Quel usage faut-il faire de sa présence au monde ?" –, se déploie, de la confrontation au partage, une cartographie de la fraternité nécessaire des vivants face aux appétits féroces de ceux qui tiennent pour acquis que le monde leur appartient. (Actes Sud)

Parce qu'elle a à peine connu son père et qu'elle voudrait en apprendre plus sur lui et aussi pour comprendre son passé familial, Anaïse se rend dans un petit village côtier d'Haïti.
C'est Thomas qui sera son guide pendant son voyage, mais il la met tout de suite en garde "Qu'il est des faits sans importance qui ne valent pas le bavardage, et d'autres dont les causes sont d'une telle profondeur qu'elles échappent à toute analyse, et qu'il convient pour être heureux de les laisser à leur mystère."
Ainsi, sur la mort mystérieuse de son grand-père le même jour que son meilleur ami elle n'apprendra rien et personne ne lui dira quoi que ce soit à ce sujet, parce qu'il y a des choses plus importantes dans la vie que de chercher à éclaircir et comprendre le passé, que cela peut même empêcher de vivre le présent, et puis de toute façon : "Rien, mis à part la cruauté, ne pouvait justifier l'amitié qui lia jusque dans la mort le colonel Pierre André Pierre et l'homme d'affaires Robert Montès."

Ecrit en quasi totalité sous la forme d'un monologue de Thomas à l'adresse d'Anaïse, "La belle amour humaine" est un livre qui touche et qui remue au plus profond du coeur.
Il se dégage de chaque ligne une ambiance bien particulière, j'ai eu l'impression tout au long de ma lecture de me trouver en Haïti, j'ai ressenti les émotions, senti les odeurs, vu les paysages, je faisais le voyage en même temps qu'Anaïse et je me suis laissée bercer par la narration de Thomas.
Ce récit est très humain et prône la fraternité ainsi que la justice.
Anaïse en repartira changée, et je crois aussi que chaque lecteur l'est à la fin de cette lecture.
Parce qu'il y a une question récurrente à ce récit, et qui sera abordée de différentes manières par les différents personnages : quel usage faut-il faire de sa présence au monde ?
Et sans aucun côté moralisateur, l'auteur pose aussi les questions de pourquoi naît-on dans un endroit et pas dans un autre, en l'occurrence au Nord ou au Sud ? Pourquoi naît-on blanc ou noir ? Riche ou pauvre ? Puissant ou non ?
Finalement, c'est le personnage de Thomas qui aide à trouver une forme d'équilibre dans la vie, en apportant des clés pour se forger soi-même les réponses à toutes ces questions.
J'ai également apprécié les deux derniers chapitres, plus courts, écrits pour le premier du point de vue d'Anaïse et pour le deuxième développant la thèse de la belle amour humaine qui donne son titre au livre.

C'est non seulement très bien écrit, mais il y a une ambiance plaisante qui se dégage de ce livre et l'auteur rappelle au lecteur que le bonheur tient à peu de choses et qu'il ne faut pas s'encombrer du passé pour pouvoir vivre le présent.
En voilà une belle leçon sur un concept finalement simple et pas aussi complexe que l'on cherche à le rendre.
"La belle amour humaine" est un formidable moment de lecture, c'est un livre qui prend et avale le lecteur pour le recracher changé, plus humble et plus conscient du bonheur.

mardi 12 juin 2012

Borgia Tome 2 - Le pouvoir et l'inceste de Milo Manara et Alexandro Jodorowski


Rome n'est plus une ville sainte, mais un chaos sans foi ni loi. La mafia Borgia, les premiers parrains de l'histoire, en sont les maîtres. (Vent des Savanes)


Luxure, pouvoir et décadence à Rome continuent avec ce deuxième tome de la saga Borgia.

Rodrigo Borgia officie maintenant en tant que pape, sous le nom d’Alexandre VI, après de sombres machinations et manigances pour accéder au pouvoir.
Mais il ne s’arrête pas là, pour s’assurer de son emprise il va placer ses enfants dans des places stratégiques, et aménager pour sa fille Lucrèce un mariage l’arrangeant dans sa quête du pouvoir et son assise (le Duché de Milan, rien que ça).
Lucrèce en est bien consciente : "Dites-le de façon plus juste maître : le destin de Rome est entre mes cuisses !"
Rien ni personne ne lui résiste : meurtres d'innocents, parjures, mariage arrangé il va même jusqu’à pousser son fils aîné et sa fille à coucher ensemble car : "Ma fille, le premier homme avec lequel couche une femme devient le maître de son coeur et de ses actes. Je ne veux pas que tu donnes les clés de Rome à un étranger. C'est pour cette raison que je souhaite que tu te donnes à ton frère. La loyauté à la famille doit passer par-dessus tout. Nous devons nous protéger entre nous et ne jamais renoncer aux liens qui nous unissent. Dans le cas contraire, nous serons détruits. Si vous êtes de véritables Borgia, déshabillez-vous !"
De la morale il n’en aucune, juste une soif illimitée de pouvoir et de domination.

Profondément immorale, cette histoire l’est sans aucun doute, et c’est avec un bonheur assez évident que les auteurs de cette bande dessinée se sont roulés dans la fange la plus crasseuse pour livrer cette histoire hautement sulfureuse et visuellement enchanteresse.
Au niveau du scénario, Alexandro Jodorowski maîtrise l’histoire d’une main de maître et sait en retranscrire les éléments principaux.
A noter que je lui reproche toutefois la disparition du personnage de la mère de façon inexpliquée et que j’aurai bien aimé savoir ce qu’elle devenait dans cette ascension de son amant.
Au niveau des dessins, il est évident que Milo Manara maîtrise sa plume et sait parfaitement mettre en image et en couleur l’histoire orchestrée par son compère.
Visuellement, cette bande dessinée est un véritable plaisir à lire, d’autant que les lieux (Rome), les décors et les tenues de l’époque sont dessinés avec minutie et précision, ce qui confère au récit un ancrage géographique et historique fort.

Avec ce deuxième tome, cette bande dessinée s’attachant à la famille Borgia revêt une forme hors-norme et inoubliable pour cette fresque dessinée se déclinant en quatre tomes.
C’est bien simple, je n’ai qu’une envie : lire la suite, et qu’une frustration : ne pas avoir à porter de main les deux derniers tomes.


Livre lu dans le cadre du challenge Il Viaggio


La délicatesse de David Foenkinos


Il passait par là, elle l'avait embrassé sans réfléchir. Maintenant, elle se demande si elle a bien fait. C'est l'histoire d'une femme qui va être surprise par un homme. Réellement surprise. (Gallimard)


Ce n’est pas trop par sa délicatesse que brille ce livre, mais plutôt par sa banalité et ses situations prévisibles.
Lu d’une seule traite, cette lecture fluide et facile étant sans doute sa qualité, tout est très prévisible du début à la fin et je ne suis jamais tout à fait rentrée dans le texte, d’ailleurs les notes de bas de page de l’auteur n’y aident pas.
Je suis donc restée extérieure à cette histoire que je qualifierai de mignonne.

Nathalie s’est mariée jeune, s’est retrouvée veuve sans enfant jeune, et s’est donc consacrée à sa carrière.
Et puis un jour, par hasard, elle va embrasser Markus et se retrouver surprise par cet homme.
Mais voilà, pour moi je ne vois nulle part de sentiments amoureux entre ces deux-là, j’ai plus l’impression que Nathalie est tombée amoureuse de la délicatesse de Markus.
Tout est dit dans le résumé, inutile de s’attendre à des rebondissements, il n’y en a pas.
Les relations humaines sont à peine esquissées, il n’y aucune étude des caractères ni de portraits bien brossés des personnages.
Tout sonne creux dans ce roman, et l’auteur a cru bon d’alterner les chapitres de l’histoire avec des chapitres courts donnant des informations complémentaires qui n’ont aucun intérêt.
Le style général est lourd, certaines phrases sont même d’une banalité affligeantes et n’ont aucun sens : "Il voulait se mettre sur son 31. Il aurait même voulu se mettre au moins sur son 47, ou sur son 112.", ce n’est même pas une écriture expérimentale, cela contribue au contraire à maintenir le lecteur en dehors du récit.
Quant à l’histoire, son rythme est aussi plat que l’encéphalogramme du mari décédé de Nathalie et elle ne traite aucunement de la souffrance, du deuil, c’est juste un enchaînement de banalités qui constitue au final un rien, un néant narratif, avec de rares bons passages d’une histoire qui aurait pu être réussie.

"La délicatesse" est, pour moi, un roman qui est resté trop gentil servi par une histoire trop prévisible et par des personnages sonnant creux.
Il y a beaucoup trop de battage médiatique et de marketing autour de ce livre et les 10 prix qu’il a reçus étaient jusqu’alors quasi inconnus de moi (à noter qu’il est juste précisé qu’il les a reçus sans les nommer, et pour cause !).
Ce fut une rencontre ratée avec David Foenkinos et une déception quant à cette lecture où son seul intérêt réside dans sa lecture facile et qui fait passer le temps … pour passer à un autre livre ! 

La guerre de Troie n'aura pas lieu de Jean Giraudoux


«La guerre de Troie n'aura pas lieu», dit Andromaque quand le rideau s'ouvre sur la terrasse du palais de Priam. Pâris n'aime plus Hélène et Hélène a perdu le goût de Pâris, mais Troie ne rendra pas la captive car pour tous les hommes de la ville «il n'y a plus que le pas d'Hélène, la coudée d'Hélène, la portée du regard ou de la voix d'Hélène », et les augures eux-mêmes refusent de la laisser partir. Hector, pour Troie, et Ulysse, pour la Grèce, tentent à tout prix de sauver la paix. Mais la guerre est l'affaire de la Fatalité et non de la volonté des hommes. La guerre de Troie aura lieu. Pièce en deux actes, La guerre de Troie n'aura pas lieu a été représentée pour la première fois le 22 novembre 1935 au Théâtre de l'Athénée, sous la direction de Louis Jouvet. Son succès fut éclatant et immédiat et ne s'est jamais démenti depuis. (Le Livre de poche)


Jouée pour la première fois en 1935, "La guerre de Troie n’aura pas lieu" est une pièce de théâtre bâtie sur le paradoxe et dont le titre même est paradoxal.
Les années 30/40 ont d’ailleurs été propices à la revisitation moderne de pièces de théâtre de l’antiquité grecque par plusieurs auteurs : Jean Giraudoux, Jean Cocteau, pour ce citer qu’eux.

A travers cette pièce de théâtre, Jean Giraudoux dénonce tout d’abord la guerre, ayant lui-même été blessé à deux reprises lors de la Première Guerre Mondiale il est un fervent défenseur de la paix, mais il évoque également la crise de 1929 qui continue à se faire sentir et la montée des extrémismes dans les pays européens, à l’aube de la Seconde Guerre Mondiale.
Il dénonce la bêtise des hommes, leur entêtement et établit un parallèle très intéressant entre la situation en Europe où tous les pays sentent venir la guerre mais où aucun ne fait rien pour l’arrêter et celle de l’Antiquité avec la guerre de Troie.

La pièce de théâtre est découpée en deux actes et les personnages eux-mêmes sont découpés en deux clans : ceux pour la paix (Andromaque, Hector, Cassandre notamment) et ceux pour la guerre (Pâris, Priam, Démokos entre autres) avec au centre Hélène, qui ne sait pas ce qu’elle veut et se laisse porter au gré des évènements.
Ne souhaitant pas se contenter de traiter d’un sujet tragique, Jean Giraudoux y mêle également le registre de la comédie, n’hésitant pas à mettre certaines scènes modernes et anachroniques (la prise de la photo d’Hélène par exemple).
Pour le côté comique, j’aime énormément les scènes avec les vieillards qui acclament Hélène et louent sa beauté, mais uniquement avec des mots sans "r" puisqu’ils n’ont plus de dents.
C’est non seulement l’un des aspects novateurs de cette pièce, mais c’est aussi l’un des atouts qui fait que je l’apprécie énormément, avec également les jeux de scène que se permet l’auteur, avec le rideau commençant à tomber à la fin pour se relever et laisser voir Hélène et Troïlus s’embrassant derrière les Portes de la Guerre.
En arrière fond, la notion de destin est toujours présente et c’est une bien malheureuse conclusion qu’en tire l’auteur : c’est une force contre laquelle l’homme ne peut agir, et qui résonne comme un écho prémonitoire pour l’embrasement à venir des pays européens dans une guerre qui surpassera en horreur toutes les précédentes.

L’autre atout indéniable de cette pièce de théâtre, c’est le nouvel éclairage qu’apporte Jean Giraudoux sur les personnages.
Ainsi, Hector est un fervent défenseur de la paix, n’hésitant pas à se laisser gifler par un Grec pour éviter la guerre. Il est loin de l’image du guerrier que l’on peut sans faire.
Quant à Ulysse, ses intentions ne sont pas claires.
Les femmes ne sont pas effacées et, au contraire, n’hésitent pas à exprimer leur opinion et à chercher à influencer les décisions des hommes.
C'est ainsi qu'Hécube dira cette phrase très juste : "Ce ne sont pas ceux qui font l'amour ou ceux qui sont la beauté qui ont à les comprendre."
Même les Dieux ne sont pas épargnés, ils sont ridiculisés, l’un demandant qu’Hélène soit rendue aux Grecs sinon il y aura la guerre et l’autre qu’Hélène ne soit pas rendue car sinon il y aura la guerre, le summum étant atteint avec Iris, la messagère des Dieux qui oublie son écharpe en partant.
Quant à la Paix, c’est malade qu’elle apparaît à la fin du premier acte.
Cassandre est sans doute le personnage le plus clairvoyant, au-delà de sa malédiction de s’exprimer par phrases uniquement négatives elle sait bien que les dés sont jetés et que la guerre aura bien lieu.
Elle représente en quelque sorte la conscience de chacun.
Mais le personnage le plus énigmatique est sans nul doute Hélène, à la fois frivole et incertaine, à la limite écervelée, c’est la belle qui ne réfléchit pas par elle-même et obéit aveuglément lorsqu’on lui demande de dire ou de faire quelque chose, qui dit des hommes : "Je ne les déteste pas. C'est agréable de les frotter contre soi comme de grands savons. On en est toute pure ..." et de son amour pour Pâris : "Je suis aussi à l'aise dans cet amour qu'une étoile dans sa constellation.", mais finalement tout cela n’est qu’apparence, elle est avec Cassandre le personnage ayant le plus conscience de l’inéluctabilité de la guerre et a de belles phrases très justes : "L'humanité doit autant à ses vedettes qu'à ses martyrs."

Se clôturant sur le réplique suivante de Cassandre : "Le poète troyen est mort ... La parole est au poète grec.", "La guerre de Troie n’aura pas lieu" est une pièce de théâtre résolument moderne et indémodable, riche d’anachronismes, de mises en scène, d’un mélange savamment dosé entre tragédie et comique, dotée d’une lecture à plusieurs niveaux et j’ai pris beaucoup de plaisir à la relire et à la redécouvrir, cette fois-ci sous un œil moins académique que lors de mon baccalauréat de français.

lundi 11 juin 2012

La maison d'à côté de Lisa Gardner


Un fait divers dans une banlieue résidentielle de Boston passionne les médias. Sandra Jones, jeune maîtresse d’école et mère modèle, a disparu. Seul témoin : sa petite fille de quatre ans. Suspect Nº1 : son mari Jason. Dès que l’inspectrice D.D. Warren pénètre chez les Jones, elle sent que quelque chose cloche : les réticences de Jason à répondre à ses questions, son peu d’empressement à savoir ce qui a bien pu arriver à son épouse "chérie"… Tente-t-il de brouiller les pistes ou cherche-t-il à protéger sa fille, à se cacher ? Mais de qui ? Après avoir lu ce suspense, vous ne regarderez jamais plus une porte déverrouillée, une fenêtre entrouverte ou une page Web de la même façon… Les fans de Sauver sa peau apprécieront cette nouvelle enquête particulièrement surprenante de la non moins surprenante D.D. Warren ! (Albin Michel)


Sandra Jones, une jeune maîtresse d’école et mère modèle disparaît au beau milieu de la nuit de sa maison d’une banlieue résidentielle de Boston.
Seul témoin : sa fille de quatre ans.
Principal suspect : son mari, Jason Jones, qui refuse de répondre aux questions de la police et s’enferme dans une indifférence des plus suspectes.
Et lorsque D.D. Warren, commandant chargé de l’enquête, pénètre dans la maison, elle sent tout de suite que quelque chose ne va pas.
Tout y est trop juste : propre comme il faut, négligé comme il faut.
Et surtout, les fenêtres sont munies de barreaux et les portes de verrous, cette maison est aussi protégée qu’un fort de haute sécurité.

Avec cette histoire à suspense, Lisa Gardner possédait tous les ingrédients pour une recette à succès.
Pourtant, la sauce n’a pas totalement prise.
Est-ce parce que j’ai lu un certain nombre de livres dits de suspense que je ne suis plus surprise par certaines ficelles ?
Je me doutais depuis le début de la fin du livre, de ce qu’il était advenu de Sandra Jones.
D’ailleurs l’auteur ne s’en cachait pas tellement puisqu’elle livrait régulièrement des chapitres en italique écrits du point de vue de Sandra.
Au même titre que j’avais bien envisagé les relations entre Sandra et son père.
Heureusement, j’ai eu quelques surprises tout de même au cours de ma lecture, ce qui a su maintenir un intérêt pour ce livre.
Du point de vue de l’histoire, il n’y a rien à redire.
Lisa Gardner plante un décor et un suspense qui ne se relâchent pas tout au fil de l’histoire.
En utilisant le principe d’une narration à trois voix, elle a donné de la fluidité à son récit et a su garder l’attention du lecteur.
L’utilisation qu’elle a fait d’internet et du monde de l’informatique l’est de façon simple, compréhensible par tous et non rébarbative.
Elle a ancré son histoire dans la thématique des apparences, qui sont souvent trompeuses et peuvent cacher un passé lourd que les personnes cherchent à oublier. C’est un thème intéressant et bien traité à travers ce récit.
L’autre atout de son livre, ce sont ses personnages, plus particulièrement le commandant D.D. Warren.
Elle se révèle très attachante, avec ses frustrations, et surtout plutôt maligne et accrocheuse, ce qui donne du piment à l’histoire, et puis elle est surprenante, ce qui est rafraîchissant.

Hormis quelques ficelles faciles à deviner, je reprocherai à ce livre une mauvaise traduction par moment.
Certains passages sont difficiles à comprendre car écrits en mauvais français, j’en ai donc déduit qu’ils avaient été mal traduits.
Ou alors cela est lié à l’édition (France Loisirs) dans laquelle j’ai lu ce livre, mais j’ai été déroutée par cet aspect.
Je suis toujours étonnée de voir de grosses fautes d’orthographe, ou des phrases maladroites, cela aurait tendance à confirmer que les livres ne sont même pas relus avant impression.

"La maison d’à côté" de Lisa Gardner est un bon livre de suspense, malgré quelques ficelles facilement devinables par les amateurs du genre, avec une intrigue à rebondissements bien menée du début à la fin du livre.
J’ai pris du plaisir à le lire et une fois commencé il est difficile de s’arrêter, d’autant que le style fluide de l’auteur rend la lecture facile.
Avec ce livre je découvrais également Lisa Gardner, je lirai d’autres livres de cette auteur qui maîtrise plutôt bien son sujet et crée des histoires prenantes.


Ce livre a été lu dans le cadre du challenge ABC critiques 2011/2012 - Lettre G