samedi 3 mars 2012

Les oubliées de Lilo Petersen


Les Oubliées « Les Allemands faisaient crever ; les Français laissaient crever. Toute la nuance est là. » Lilo Petersen Alors qu'elles avaient fui Berlin pour Paris, Lilo et sa mère sont convoquées au Vel' d'Hiv' en mai 1940. Bien avant la célèbre rafle de 1942, elles sont victimes d'une première arrestation qui emporta 5 000 femmes allemandes au camp de Gurs, dans les Pyrénées. À 87 ans, Lilo Petersen relate cet épisode que l'histoire a passé sous silence et nous raconte son expérience du camp de concentration français. Le témoignage d'une vie qui doit naturellement trouver sa place dans la mémoire collective, un document historique exceptionnel. (Librio)

"Les Allemands faisaient crever, les Français laissaient crever. Toute la nuance est là."
Ainsi débute le témoignage de Lilo Petersen, convoquée avec sa mère et internée au Vel' d'Hiv' en mai 1940 avant d'être déportée dans le camp de concentration français de Gurs dans les Pyrénées.

Deux années avant la rafle dite du Vel' d'Hiv' dans le cadre de l'opération "Vent printanier", le Vélodrome d'Hiver avait déjà servi de lieu d'internement pour des femmes allemandes qui avaient fui la Gestapo et la régime Nazi et trouvé refuge en France.
Traquées en Allemagne car opposantes au régime nazi, elles étaient à leur tour indésirables en France et traquées car allemandes.
Lilo Petersen témoigne de son internement dans un camp de concentration français et y décrit les conditions de vie lamentables et inqualifiables dans lesquelles ces femmes ont vécu et où beaucoup sont mortes et surtout lève le voile sur une page inconnue et passée sous silence de l'Histoire Française de la IIIème République.
Car oui, c'est bien sous la IIIème République et non sous le régime de Vichy que cette première vague d'arrestation et de déportation a eu lieu, la IIIème République luttant ainsi contre "l'ennemi intérieur".

Je ne connaissais pas du tout cette partie de l'Histoire française avant de lire ce témoignage et cette lecture fut édifiante en plus d'être émouvante et intéressante.
Tout commence avec la convocation au Vel' d'Hiv' et le récit de Lilo Petersen sur les mauvaises conditions d'enfermement dans ce lieu dédié au sport : une coupole en verre et donc une chaleur étouffante à l'intérieur, aucun abri contre les attaques aériennes, des toilettes rapidement bouchées peu nombreuses au regard de toutes les personnes présentes; tout cela laissait présager des conditions d'enferment de juillet 1942.
Puis, c'est le départ pour la camp de Gurs et le commencement de la perte de toute intimité, de toute personnalité également en un sens, car comme le dit une des détenues dès le premier jour aux gardiennes : "Nous ne sommes pas du bétail."
Les conditions de vie sont insalubres et dégradantes, il n'y a aucune hygiène, c'est un rat qui réveille Lilo Petersen tous les matins, les paillasses grouillent de vermine, il n'y aucune intimité à chaque moment de la vie quotidienne, notamment pour la toilette : "Toutes exposées à la vue de toutes."
Malgré ces conditions de vie, une entraide se met rapidement en place entre les femmes : "La vie réclame ses droits. Malgré la pourriture, la saleté, les petites mesquineries et les grandes bassesses, des énergies surgirent pour essayer d'organiser un peu la vie au camp, de maintenir et de stimuler un minimum de moral et d'espoir. Sans eux, la résistance à la maladie s'effritait et pouvait ouvrir la voie à la mort."
Un hôpital verra même le jour dans ce camp mais soignera peu de personnes et servira plus de mouroir, notamment durant le premier hiver qui fut particulièrement meurtrier.
Il est pourtant donné la possibilité durant l'été 1940 aux femmes pouvant prouver qu'elles peuvent subvenir à leurs propres besoins d'être libérées.
Finalement peu de femmes prendront ce chemin et parmi celles qui le feront, beaucoup reviendront finalement au camp de Gurs.

Au milieu de ce tumulte, Lilo Petersen arrivera à rester proche de sa mère et rencontrera son premier mari.
C'est aussi à Gurs qu'elle aura son premier enfant (plus précisément à la maternité de Pau) et commencera à l'élever avant d'accepter une proposition de transfert au camp de Noé, soit disant un camp modèle.
Au final, ce camp se révélera encore pire que celui de Gurs et Lilo Petersen et sa mère finiront par y revenir.
Cette partie du récit est la plus poignante, car il s'agit des extraits du journal que Lilo Petersen a réussi à rédiger sur un cahier d'écolier.
La conclusion de ce témoignage est sans appel, des années après, Lilo Petersen déclare : "Je ne sais toujours pas."
Et j'avoue que moi non plus je ne sais toujours pas comment la France a pu en arriver à interner des femmes ayant fui le régime nazi, femmes qui seront livrées pour certaines aux allemands si elles n'étaient pas déjà morte en camp de concentration, en effet, environ la moitié des femmes internées à Gurs étaient juives.
De terre d'accueil, la France devenait un bourreau et ce n'était que le début d'une traque qui avait pour ultime but la mort, l'extermination.

Lilo Petersen a mis très longtemps à raconter son histoire, tout d'abord parce que personne ne la croyait, lorsqu'elle parlait du Vel' d'Hiv' tout le monde lui parlait de la Rafle de juillet 1942, alors elle corrigeait en précisant 1940, mais personne ne connaissait, d'autant que les dirigeants du camp de Gurs avaient bien pris soin de détruire toutes les archives et de ne laisser aucune trace du passage de ces femmes et de ces hommes dans ce camp, et encore moins du nombre de morts.
Et puis il y avait une sorte de culpabilité, d'être vivante, d'avoir survécu, et de n'avoir connu qu'un camp de concentration français et non d'extermination : "Longtemps, je me suis camouflée mon désir de comprendre ma jeunesse. En particulier, même si j'y avais croupi, j'avais honte de m'intéresser à un simple camp de concentration alors qu'il avait existé des camps d'extermination."
C'est un véritable travail de recherche que Lilo Petersen a effectué avant de livrer son témoignage par écrit.
Il y a d'ailleurs une annexe importante à ce récit qui contient des extraits d'autres témoignages de femmes ayant été internées au camp de Gurs.
Cette partie est également intéressante et complète le témoignage de Lilo Petersen, mais je reprocherai une trop grande utilisation des notes de bas de page qui finit par rendre la lecture hachée et plus difficile.

J'ai beaucoup apprécié ce témoignage et j'ai surtout découvert un évènement passé sous silence.
Lilo Petersen utilise un style simple mais précis, elle a tout à fait réussi à mettre sur le papier son vécu, ses impressions, ses sentiments.
Son récit n'est pas neutre, mais il est impossible de lui reprocher de ne pas l'être, d'autant que pendant longtemps personne n'y a cru ou n'a voulu écouter et entendre.
Il est important pour moi de faire connaître ce témoignage afin de l'inscrire dans la mémoire collective, c'est un document historique exceptionnel et qui doit être connu de tous.

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