mardi 10 juillet 2012

1984 de George Orwell


De tous les carrefours importants, le visage à la moustache noire vous fixait du regard. Il y en avait un sur le mur d'en face. BIG BROTHER VOUS REGARDE, répétait la légende, tandis que le regard des yeux noirs pénétrait les yeux de WINSTON... Au loin, un hélicoptère glissa entre les toits, plana un moment, telle une mouche bleue, puis repartit comme une flèche, dans un vol courbe. C'était une patrouille qui venait mettre le nez aux fenêtres des gens. Mais les patrouilles n'avaient pas d'importance. Seule comptait la Police de la Pensée. (Gallimard)


"Big Brother vous regarde", tel est le mantra de "1984" de George Orwell.
Et pour surveiller, Big Brother surveille puisqu’il s’est immiscé au plus intime de chaque foyer de ce monde, en tout cas en ce qui concerne les membres appartenant au Parti Intérieur et au Parti Extérieur, les Prolétaires étant relativement épargnés par cette surveillance, redécoupé en trois grandes puissances suite à des guerres nucléaires dans les années 1950.
Il est d’ailleurs intéressant de constater que le chiffre 3 a une place importante dans ce récit : 3 grandes puissances (Océania, Eurasia et Estasie), 3 classes sociales (le Parti Intérieur, le Parti Extérieur, les Prolétaires), 3 personnages principaux (Winston Smith, Julia et O’Brien), 3 parties distinctes (la rencontre entre Winston et Julia, leur histoire d’amour, leur arrestation et le travail de purge sur leur esprit) et un slogan composé de 3 phrases : "La guerre, c’est la paix. La liberté, c’est l’esclavage. L’ignorance, c’est la force.".


A travers cette dystopie, George Orwell s’inspire grandement pour fonder son régime totalitaire des régimes totalitaires staliniens et hitlériens.
Big Brother est représenté comme un homme doté d’une moustache, il n’y a aucune équivoque sur la personne dont il s’inspire,  et comme dans les régimes staliniens il y a des purges touchant y compris les plus fervents membres du parti et le trucage de l’histoire (notamment des photos) et la propagande y sont monnaie courante.
Il emprunte également des aspects du fascisme, l’auteur ne s’en cache pas puisqu’il nomme par le biais du personnage d’O’Brien ces différents régimes totalitaires.
Mais le sien va plus loin, il touche quasiment à la perfection et à l’aboutissement du régime totalitaire, à tel point que j’ai eu le sentiment tout au long de ma lecture qu’avec un tel régime l’Humanité courait de toute façon à sa perte, que ce n’était qu’une question de temps.
Tout est très bien rodé et il n’y a aucune place pour les opposants ou les gêneurs, puisque de toute façon ils finissent à un moment ou à un autre par être vaporisés et disparaître définitivement de la surface de la Terre et de la mémoire collective.
Là où George Orwell va encore plus loin, c’est qu’au final Big Brother ne pourrait être qu’une création du Parti, tout comme son ennemi juré l’opposant politique Emmanuel Goldstein.
La manipulation des esprits et des foules est poussée à l’extrême, les sentiments amoureux sont annihilés, les personnes ne sont plus que des êtres obéissants et dénoués de toute réflexion personnelle.
Et comme faire et défaire c’est toujours faire quelque chose, la langue est sans cesse revue, le novlangue prenant le pas sur l’ancilangue vouée à disparaître (mais on se doute bien que le sort du novlangue sera le même).

Néanmoins, j’ai été dérangée par un aspect dans ce récit, c’est la bêtise et la naïveté profonde de Winston et de Julia.
Ils foncent dans le piège tête baissée, ils suivent et font aveuglément confiance à O’Brien sans avoir à aucun moment un doute leur effleurant l’esprit.
Pour quelqu’un comme Winston imperméable aux mensonges et aux manipulations du Parti, c’est peu crédible.
Finalement, le côté humain est un peu trop délaissé au profit de la mécanique du régime totalitaire.
Quant à l’absence totale des Etats-Unis, elle est incompréhensible, d’autant plus qu’à l’époque où ce livre fut écrit ils devenaient la première puissance mondiale au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale.

"1984" est un livre marquant par l’implacabilité et la perfection du régime totalitaire qu’il dépeint, la fin du monde étant proche à brève échéance, mais j’ai tout de même été contente de refermer ce livre très noir, si peu optimiste et sans aucune lueur d’espoir.
Lire "1984", c’est lire un cauchemar dont on souhaite qu’il ne devienne jamais réalité.

lundi 9 juillet 2012

Sur la route (On the road) de Walter Salles




Au lendemain de la mort de son père, Sal Paradise, apprenti écrivain new-yorkais, rencontre Dean Moriarty, jeune ex-taulard au charme ravageur, marié à la très libre et très séduisante Marylou. Entre Sal et Dean, l’entente est immédiate et fusionnelle. Décidés à ne pas se laisser enfermer dans une vie trop étriquée, les deux amis rompent leurs attaches et prennent la route avec Marylou. Assoiffés de liberté, les trois jeunes gens partent à la rencontre du monde, des autres et d’eux-mêmes. (AlloCiné)

Après la lecture du livre, voir le film était incontournable et fut une agréable découverte.
Il s'agit d'une adaptation très fidèle au livre, tant pour l'histoire que dans sa construction.
Le film est en effet bâti de la même manière que le livre, autant dire qu'il ne faut pas décrocher au début pour s'y retrouver dans les sauts dans le temps et dans le fil de l'histoire du narrateur : Sal Paradise.
J'ai apprécié cette fidélité au roman et à sa construction, d'autant plus que des phrases clés du récit et parmi les plus fortes et les plus emblématiques ont été reprises dans la narration du film.
L'adaptation a su rester fidèle au livre, en éclipsant certains passages moins importants mais l'essentiel est là, et le film est construit sur la même dynamique que le récit : plus le voyage sur la route avance plus le spectateur est happé par l'histoire.
Une mention spéciale à l'ouverture du film, scène forte et hautement symbolique de pieds en ombre marchant sur une route, de plus en plus vite et allant vers la lumière, tout en chantant une chanson illustrant particulièrement bien le propos du récit.

Bien entendu, à la lecture du livre un nom s'est imposé dans mon esprit pour incarner Dean Moriarty : James Dean.
Acteur emblématique d'une jeunesse, mordant la vie à pleine dent et fauché jeune en restant un espoir du cinéma.
Il y a énormément de points communs entre Dean Moriarty et James Dean, c'est pourquoi je n'ai pas été surprise en lisant qu'il avait été pressenti pour incarner l'un des deux personnages principaux dans les années 50 lorsque Jack Kerouac pensât adapter son livre au cinéma.
Garrett Hedlund, acteur inconnu pour ma part jusque là, campe pourtant un Dean Moriarty plus vrai que nature et a su donner tout le relief nécessaire à ce personnage et à sa folie qui l'habite et contamine son entourage.
Quant à Sam Riley, sa performance de Sal Paradise n'a rien à envier à celle de Garrett Hedlund et à eux deux ils portent le film sur leurs épaules et la symbiose entre ces deux personnages fonctionnent très bien.
Et puis, il fallait une actrice pour incarner la libre et sauvage Marylou.
Alors oui, Kristen Stewart était une évidence. Ce n'est pas sa performance de Bella dans la franchise Twilight qui lui vaut ce rôle, c'est celle d'un personnage secondaire, d'une fille un peu paumée vivant sur la route justement, dans le film de Sean Penn "Into the wild".
Et pour l'avoir vu dans ce rôle, qu'elle incarne Marylou était une évidence et ce rôle lui va très bien, lui permettant de montrer ou de rappeler qu'elle est une actrice avec du talent et qui ne se cantonne pas à des rôles de demoiselle en détresse poursuivie par une horde de vampires ou une méchante belle-mère lui lançant un chasseur à ses trousses.
D'une façon plus générale, tout le restant du casting est un sans faute, tout comme le choix de la musique.
Quant à la mise en scène, elle est à l'image du livre : endiablée, effrénée, ne s'arrêtant jamais et avalant les kilomètres.
Comme dans le livre, il y a des scènes extrêmement fortes, notamment toutes celles avec de la musique de jazz, je pense notamment à cette danse sensuellement endiablée entre Marylou et Dean.
Visuellement, c'est une réussite.

Et voilà, ce roman réputé inadaptable a pourtant fini par l'être et j'ai grandement apprécié cette adaptation très fidèle au livre et à l'esprit "Beat Generation".
Maintenant je pense que pour ceux ayant aimé le livre ils apprécieront le film et inversement.
Il est en tout cas très plaisant de partir sur la route avec Walter Salles et toute l'équipe du film.
Pour moi, un film attendu qui a été au rendez-vous.


jeudi 5 juillet 2012

Juillet - National Anthem Lana del Rey

Pour le mois de juillet j'ai décidé de remettre Lana del Rey à l'honneur avec sa nouvelle chanson "National Anthem".

Son album "Born to die" est un véritable coup de coeur et une découverte en cette année 2012.
Toutes les chansons sont très belles, différentes les unes des autres, et la voix de Lana del Rey devient vite envoûtante.
Un très bel premier album que je vous invite à découvrir.
En prime, j'apprécie beaucoup ces clips qui ont une touche personnelle qui change des clips habituels et commerciaux.


Money is the anthem...of success
So before we go out
What's your address?

I'm your national anthem
God, you're so handsome
Take me to the Hamptons
Bacardi fare on
He loves to romance them
Reckless abandon
Holding me for ransom
Upper echelon
He says to 'be cool' but
I don't know how yet
Wind in my hair
Hand on the back of my neck
I said, 'can we party later on?'
He said, 'yes, yes'

[Refrain]
Tell me I'm your national anthem
(ooooh, yeah, baby, bow down
Making me so wow, wow)
Tell me I'm your national anthem
(sugar, sugar, how now
Take your body down town)
Red, white, blue's in the skies
Summer's in the air and
Baby, heaven's in your eyes
I'm your national anthem

Money is the reason
We exist
Everybody knows it, it's a fact
Kiss, kiss
I sing the national anthem
While I'm standing over your body
Hold you like a python
And you can't keep your hands off me
Or your pants on
See what you've done to me
Give me chevron

You said to 'be cool' but
I'm already coolest
You said to 'get real'
Don't you know who you're dealing with?
Um, do you think you'll buy me lots of diamonds?
(yes, also a gun)

[Refrain]

It's a love story for the new age
For the six page
Want a quick sick rampage?
Wining and dining
Drinking and driving
Excessive buying
Overdosing, dying
On our drugs and our love
And our dreams and our rage
Blurring the lines between real and the fake
Love again, lonely
I need somebody to hold me
We will do very well
I can tell, I can tell
Keep my safe in his bell tower, hotel

Money is the anthem of success
So put on mascara, and your party dress

I'm your national anthem
Boy, put your hands up
Give me a standing ovation
Boy, you is landing
Babe, in the land of
Sweetness and angel
Queen of Saigon

[Refrain]

Money is the anthem
God, you're so handsome
Money is the anthem
Of success


mercredi 4 juillet 2012

Sur la route de Jack Kerouac


«Un gars de l'Ouest, de la race solaire, tel était Dean. Ma tante avait beau me mettre en garde contre les histoires que j'aurais avec lui, j'allais entendre l'appel d'une vie neuve, voir un horizon neuf, me fier à tout ça en pleine jeunesse ; et si je devais avoir quelques ennuis, si même Dean devait ne plus vouloir de moi comme copain et me laisser tomber, comme il le ferait plus tard, crevant de faim sur un trottoir ou sur un lit d'hôpital, qu'est-ce que cela pouvait me foutre ? J'étais un jeune écrivain et je me sentais des ailes. Quelque part sur le chemin je savais qu'il y aurait des filles, des visions, tout, quoi ; quelque part sur le chemin on me tendrait la perle rare.» (Gallimard)


Sal Paradise vient de se séparer de sa femme lorsqu'il rencontre Dean Moriarty qui exercera sur lui dès les premiers instants une fascination dont il mettra beaucoup de temps à se séparer : "A la première impression, Dean me fit l'effet de Gene Autry en jeune - coquet, les hanches étroites, les yeux bleux et le véritable accent de l'Oklahoma -, un héros à rouflaquettes sorti des neiges de l'Ouest."
Dean Moriarty est sans aucun doute fascinant : "Un gars de l'Ouest, de la race solaire, tel était Dean." mais il est aussi dangereux, destructeur, et particulièrement dérangé psychologiquement.
Aucune personne qui a eu affaire à lui ne s'en est sortie indemne, c'est notamment le cas des femmes qui le côtoient, à commencer par Marylou.

"Sur la route" est un roman quasi autobiographique de ce qu'a vécu Jack Kerouac a une période de sa vie.
A travers ce roman, fondateur de la "Beat Generation", Sal fera vivre au lecteur trois traversées des Etats-Unis, les deux premières d'est en ouest et la troisième au Mexique, étalées sur un peu plus de trois années.
Pour bien situer le contexte, voici une carte des trois voyages effectués dans "Sur la route" :


Rouge 1947
Bleu 1949
Vert 1950

Autant le dire, ces voyages sont particulièrement excitants et la quête profonde de ce livre est de vivre de nouvelles expériences pour ces jeunes gens, à la recherche d'une forme d'idéal qu'eux-mêmes ne savent trop comment définir.
Mon périple préféré est sans nul doute celui de 1949, à mes yeux le plus riche en émotion et le plus déjanté également dans les expériences vécues.
De sexe, de drogue et de jazz, il en est énormément question dans ce livre, et si les relations que Dean entretient avec les femmes sont plus qu'étranges (il a la particularité de se mettre avec ses anciennes femmes, s'entendant mieux avec elles après avoir divorcé et pris du recul), il y a des moments extrêmement forts dans ce livre qui m'ont fait vibrer.
Je pense particulièrement à une scène avec des musiciens de jazz où Sal et Dean sont à la recherche d'une sorte d'orgasme musical, visuellement à lire et à imaginer cette scène est d'une puissance rare et finit par emporter le lecteur dans la folie des personnages.
Et puis les différents personnages croisés dans le roman sont tous très particuliers, qu'il s'agisse de Old Bull Lee ou de Carlo qui cherche à amener les gens à comprendre le Roc : "Vous épinglez un dragon à votre chapeau, nous disait-il, et vous êtes au grenier avec les araignées qui vous courent au plafond."
J'ai eu un petit coup de coeur pour Marylou, c'est un personnage féminin plus complexe qu'il n'apparaît au premier abord et il dégage une forme de fragilité et de force à la fois qui développe une forte empathie chez le lecteur. Elle souffrira énormément de Dean mais c'est aussi ce qui la rendra plus forte et lui donnera la force de s'échapper à son emprise.
Et puis, ces voyages sur les routes, ce sont aussi l'école de la vie : les vols et les chapardages quand il n'y a plus assez d'argent, la solidarité, des amours brèves mais intenses et sincères, des rencontres fulgurantes de personnes qui pour certaines marqueront les esprits avec en toile de fond l'improbable quête de Dean de retrouver son père.
Et que dire du style d'écriture de Jack Kerouac, hormis qu'il est unique, qu'il dégage une fièvre qui s'empare aussitôt du lecteur et qu'il n'est pas sans rappeler une improvisation de jazz, partant dans des trips totalement incongrus mais livrant les plus beaux moments de ce livre.

A force d'entendre parler de ce livre comme culte et fondateur de la Beat Generation je me suis décidée à le lire et bien je ne regrette absolument pas cette lecture.
Une fois refermé il m'a encore marqué et j'ai mis un certain temps à le digérer avant de pouvoir en parler.
C'est par moment complètement barré mais le personnage de Dean exerce sur le lecteur comme sur Sal une fascination avec son côté destructeur qui finit par rendre cette lecture attachante et impossible à abandonner avant d'avoir atteint le fin de la route et du voyage.
C'est un livre qui secoue et qui ne laisse pas indifférent, qu'il soit culte et fascine autant depuis plusieurs générations est une évidence.

Corto Maltese - Fable de Venise de Hugo Pratt


Il se dit gentilhomme de fortune, né d'un marin des Cornouailles et d'une gitane andalouse. Avec Corto Maltese, on ne sait jamais où s'arrête la vérité et où commence la légende. Corto aura promené sa silhouette élégante et son ironie amusée de La ballade de la mer salée (1967) à la mort d'Hugo Pratt, son père spirituel, en 1995. Depuis, il n'a plus donné de nouvelles... (Casterman)

Première incursion dans l'univers de Corto Maltese et découverte des plus surprenantes !

Dans "Fable de Venise", il est question d' "une émeraude très belle et très pure" qui a attisé la curiosité de Corto Maltese suite à un courrier sous forme d'énigme laissé par un de ses amis : le baron Corvo.
Corto Maltese, dandy déambulant dans les rues de Venise le dit lui-même : Moi, de toute façon, je crois aux fables.", et le tour de force de l'auteur c'est qu'il réussit à faire croire à son lecteur à cette fable.
Cette histoire est non seulement riche en rebondissements, mais elle oscille en permanence entre rêve et réalité, mensonge ou vérité pour finalement se conclure sur un joli pied de nez des plus surprenants car "Il n'y a qu'à Venise que de telles choses arrivent." et finalement il est temps pour Corto Maltese d'aller dans une autre aventure.

J'avoue avoir été déstabilisée par cette lecture car je m'attendais à beaucoup de choses sauf à cela, mais ce fut une surprise plutôt agréable.
J'ai pris beaucoup de plaisir à déambuler dans les rues de Venise avec Corto Maltese et de vivre avec lui cette aventure trépidante à la recherche d'une émeraude.
Qui plus est, le style graphique de Hugo Pratt est tout simplement magnifique et extrêmement agréable à regarder.

"Fable de Venise" est un choix d'album intéressant pour connaître le personnage de Corto Maltese et découvrir toute la malice et le talent de Hugo Pratt.
Une bien belle découverte et je lirai sans aucun doute d'autres bandes dessinées de Corto Maltese pour découvrir encore plus ce personnage et son univers.

Livre lu dans le cadre du challenge Il Viaggio


Paquebot de Pierre Christin et Annie Goetzinger


L'Horizon est un paquebot de luxe chargé de rouvrir la ligne française d'Extrême-Orient après la seconde guerre mondiale. De Marseille à Shangaï en passant par Alexandrie, Bombay et Saïgon - où le conflit indochinois prend une tournure dramatique - les passagers qui se trouvent à son bord vivent de façon apparemment insouciante. Mais l'écrivain mondain Géraldine Moustier-Loÿs, la délicieuse Américaine Deborah Silverheel, l'agaçante femme d'ambassadeur Sybille de Liedekerke, le jeune aviateur André Beyle, le chef mécanicien CGT Justin Roumégoux, le brave commandant Kergomard (sans compter un passager clandestin et quelques crapules) sont-ils seulement ce qu'ils ont l'air d'être ? Car il y a un secret intéressant beaucoup de gens sur l'Horizon, ancien navire allemand ayant porté le nom de Parsifal, à bord duquel Hitler avait prévu de se rendre à New York lorsque le Reich aurait gagné la guerre... Avec Paquebot, Annie Goetzinger et Pierre Christin poursuivent leur galerie de portraits féminins jalonnés de titres inoubliables tels que La Demoiselle de la Légion d'Honneur, La Voyageuse de Petite Ceinture ou La Sultane Blanche. (Dargaud)

Géraldine Moustier-Loÿs est une écrivain à succès, maîtresse d'un ministre, mais il faut bien reconnaître qu'elle change d'amant au gré du pouvoir politique en place, riche, mondaine et plus que ravie de voyager sur ce magnifique paquebot : "Mais tout de même, à quoi bon priver ceux qui peuvent se le permettre du plaisir de fréquenter un lieu agréable comme celui-ci ?"
Elle se fera traiter de rombière par l'aviateur André Beyle lors du premier dîner et j'avoue que cela correspond assez bien au personnage.
Je n'ai pas vraiment accroché avec ce personnage qui pourtant est l'un des principaux.
Cette femme est bien trop parfaite sans aucun défaut, à tel point que cela en devient un peu agaçant, d'autant plus qu'elle ne dégage pas un fort charisme.
Dans cette histoire d'ailleurs, les personnages féminins sont dominants par rapport aux masculins et c'est eux qui résolvent le mystère.
Et même si Deborah Silverheel tire à peu près son épingle du jeu, j'ai trouvé que vers la fin elle devenait trop soupe au lait :"Merci, commandant. Je n'oublierai jamais ma traversée sur l'Horizon, jamais.", et puis j'aurai aimé voir un autre dénouement pour ce personnage au passé si lourd. Là j'ai l'impression qu'elle va rester dans son malheur, ce qui est fort dommage, tandis que l'insupportable Géraldine va non seulement charmer André mais également trouver l'inspiration pour son prochain roman.

Cette croisière est bien mystérieuse, chacun semble chercher quelque chose sur ce paquebot, ancien navire destiné à Hitler pour se rendre aux Etats-Unis, et le lecteur finit vite par comprendre qu'il s'agit d'un même objet.
C'est là le deuxième reproche que je ferai à cette bande dessinée, pendant les trois quart de l'histoire il y a un mystère qui se met en place et qui attise la curiosité du lecteur, et puis le dénouement arrive comme un cheveu sur la soupe et est beaucoup trop rapide.
Il manque clairement une étape intermédiaire entre les deux et c'est dommage, j'ai eu le sentiment que les auteurs avaient cherché à boucler leur histoire le plus vite possible après avoir instauré une ambiance "la croisière s'amuse" ou presque.
Pourtant, je n'ai absolument rien à dire sur la qualité des dessins, le travail de reconstitution d'un paquebot et les costumes de l'après-guerre.
Visuellement cette bande dessinée est jolie, mais elle pèche malheureusement au niveau de l'histoire.

En conclusion, j'ai été moyennement emballée par "Paquebot" qui pourtant avait un graphisme alléchant et une page de couverture fort agréable.
Je suis restée extérieure à la galerie de personnages féminins et aucun n'a réellement su trouver grâce à mes yeux.
Ceci toutefois ne m'empêchera pas de lire d'autres bandes dessinées de ces deux auteurs qui m'avaient séduite avec leur série "Agence Hardy".

mardi 3 juillet 2012

Prix Océans

Je vous avais parlé il y a quelques temps d'un prix littéraire organisé par France Ô en partenariat avec Babelio, parrainé par Alain Mabanckou, qui devait récompenser un roman publié ces douze derniers mois, écrit ou traduit en français et mettant en lumière les valeurs d'ouverture sur le monde, d'échanges, de dialogue des cultures et d'humanisme.

Désormais ce prix a un nom : le Prix Océans, et il se trouve que j'ai été retenue pour faire partie du jury (ayant encore du mal à le réaliser ceci explique le retard pour poster ce message).

Voici la liste des 12 romans retenus :
Sauvage, Nina Bouraoui (Stock)
L'empreinte à Crusoé, Patrick Chamoiseau (Gallimard)
En chute libre, Carl de Souza (L'Olivier)
Il était une fois, l'Algérie, Nabile Farès (Achab)
Le glacis, Monique Rivet ( Metailié)
Des fourmis dans la bouche, Khadi Hane (Denoël)
Les racines du yucca, Koulsy Lamko (Philippe Rey)
Tangente vers l'est, Maylis de Kerangal (Verticales)
Malta Hanina, Daniel Rondeau (Grasset)
Notre-Dame du Nil, Scholastique Mukasonga (Gallimard)
Bizango, Stanley Péan (Les Allusifs)
Rêves oubliés, Léonore de Recondo (S. Wespieser)

Je vous invite à suivre l'actualité de ce prix littéraire sur la plateforme qui lui est dédiée : Prix Océans, sur le blog des autres membres du jury et bien entendu sur mon blog !

Le Prix sera décerné à l'automne.


Rien ne s'oppose à la nuit de Delphine de Vigan


« La douleur de Lucile, ma mère, a fait partie de notre enfance et plus tard de notre vie d’adulte, la douleur de Lucile sans doute nous constitue, ma sœur et moi, mais toute tentative d’explication est vouée à l’échec. L’écriture n’y peut rien, tout au plus me permet-elle de poser les questions et d’interroger la mémoire. La famille de Lucile, la nôtre par conséquent, a suscité tout au long de son histoire de nombreux hypothèses et commentaires. Les gens que j’ai croisés au cours de mes recherches parlent de fascination ; je l’ai souvent entendu dire dans mon enfance. Ma famille incarne ce que la joie a de plus bruyant, de plus spectaculaire, l’écho inlassable des morts, et le retentissement du désastre. Aujourd’hui je sais aussi qu’elle illustre, comme tant d’autres familles, le pouvoir de destruction du Verbe, et celui du silence. Le livre, peut-être, ne serait rien d’autre que ça, le récit de cette quête, contiendrait en lui-même sa propre genèse, ses errances narratives, ses tentatives inachevées. Mais il serait cet élan, de moi vers elle, hésitant et inabouti. » Dans cette enquête éblouissante au cœur de la mémoire familiale, où les souvenirs les plus lumineux côtoient les secrets les plus enfouis, ce sont toutes nos vies, nos failles et nos propres blessures que Delphine de Vigan déroule avec force. (Lattès)

Après quelques romans ayant été des succès en librairie, Delphine de Vigan s'est lancée dans un exercice difficile et plus intime : raconter l'histoire de sa mère, son enfance, son adolescence, l'entrée dans l'âge adulte, le mariage, la maternité et puis la maladie, ce trouble bipolaire qui la conduira à être internée, où elle finira par reprendre pied dans la réalité après 10 ans de traitement, jusqu'à sa mort, son suicide.

Il pourrait être possible de voir ce livre comme une thérapie de la part de l'auteur, cela l'est sans doute un peu mais il n'y a pas que cela.
J'ai ressenti tout au long de ma lecture que c'était aussi une façon pour elle de rendre hommage à sa mère, de coucher sur papier sa vie pour que les générations futures puissent la connaître, et également de pardonner à sa mère ce qu'elle lui a fait subir durant son enfance, son adolescence et sa vie d'adulte.
Comme si, en écrivant ce livre, Delphine de Vigan réussissait à mieux cerner sa mère : "Lucile est morte comme elle le souhaitait : vivante. Aujourd'hui, je suis capable d'admirer son courage."
L'exercice était pourtant périlleux, car comme le dit l'auteur, écrire sur sa mère a été fait par de nombreux auteurs, de façon plus ou moins heureuse d'ailleurs, et puis en écrivant sur ce sujet c'est toute une partie de son intimité que l'on dévoile.
D'ailleurs la photo illustrant la couverture de ce livre est une photographie de Lucile.
Pourtant, ce récit est sans fausse note, sans pudeur ni déballage excessif, c'est un juste compromis entre la part d'intime et la part publique de la vie de cette femme, de ses souffrances.

Pendant la première partie du livre, l'auteur raconte l'enfance de sa mère à partir des entretiens qu'elle a eus avec ses oncles et tantes tout en restant libre sur certaines parties dont elle ne peut que tirer des spéculations :"Mais la vérité n'existait pas. Je n'avais que des morceaux épars et le fait même de les ordonner constituait déjà une fiction. Quoi que j'écrive, je serais dans la fable."
Elle ponctue également le récit de son journal d'écriture, des doutes qu'elle a eus en se lançant dans ce projet, de ses peurs sur l'accueil qu'il allait recevoir par sa famille et ensuite par le public.
J'ai trouvé agréable que l'auteur livre ses doutes et ses hésitations, cela accentue le caractère authentique du récit et plutôt que de l'éloigner du lecteur cela au contraire la rapproche.
Il y a un recul voulu dans cette première partie, Delphine de Vigan ne se permettant de nommer sa mère que par son prénom.
Il faudra attendre la deuxième partie et qu'enfin elle soit née pour qu'elle se permette d'écrire "ma mère" en continuant son récit.
Delphine de Vigan raconte tout : les joies, les bonheurs de sa famille, mais également les drames, les morts qui la jalonnent et surtout les secrets enfouis qu'il ne faut à aucun prix divulguer.
J'ai trouvé que ce récit était représentatif de ce qu'est une famille sur plusieurs générations et surtout, cette histoire nous renvoie chacun vers notre propre histoire familiale et le résumé fait par Delphine de Vigan de sa famille s'applique finalement à chacun de nous :"Ma famille incarne ce que la joie a de plus bruyant, de plus spectaculaire, l'écho inlassable des morts, et le retentissement du désastre. Aujourd'hui je sais aussi qu'elle illustre, comme tant d'autres familles, le pouvoir de destruction du verbe, et celui du silence."
Le style est remarquable, l'écriture est fluide et le récit bien construit et structuré.
Cette histoire intime se lit tout simplement d'une seule traite et avec grand plaisir, sans avoir à aucun moment la sensation de pénétrer dans l'intimité d'une famille qui n'est pas la nôtre.

Avec "Rien ne s'oppose à la nuit" Delphine de Vigan, touchée par la grâce et portée par l'histoire de cette mère si peu ordinaire, a frappé un grand coup en cette rentrée littéraire 2011 et s'impose comme une auteur sur qui il faudra compter et non pas uniquement comme une auteur à succès de librairie.
Et si, comme le chante Alain Bashung "Plus rien ne s'oppose à la nuit", tout, au contraire, justifie la lecture de ce formidable récit de Delphine de Vigan.