mercredi 24 juillet 2013

Moi, Président ma vie quotidienne à l'Elysée de Faro et Marie-Eve Malouines


Cet album présente avec humour les vrai-fausses coulisses de l’entrée en fonction du « nouveau » président en exercice François Hollande ! Il croit pouvoir mettre en pratique ses idéaux, mais la confrontation aux limites du pouvoir est rude. Elles le renvoient constamment à l’enthousiasme de ces années passées. Avec bienveillance, tout en se montrant hautain et parfois cynique, le fantôme de François Mitterrand aiguillonne les premiers pas du président Hollande, épaulé par celui de Pierre Bérégovoy, plus anxieux. Tout en découvrant de l’intérieur les temps forts de la première année de François Hollande à l’Élysée, le lecteur plonge dans les années de formation de jeunes ambitieux des années 70, aux tempéraments très différents. De la passation de pouvoir, à ses rapports à l’ancien président, en passant par ses relations à ses plus proches collaborateurs vous saurez tout et plus encore ! (Jungle !)

"La politique c'est être ambitieux pour son pays."
François Hollande, Président depuis mai 2012, n’a pas grand-chose en commun avec son prédécesseur et, à première vue, se prêterait moins à la fiction, notamment dans l’univers de la bande dessinée politique.
Ici, il s’agit de montrer les vraies-fausses coulisses de son ascension au pouvoir et de son quotidien à l’Elysée : "A l'Elysée tu es tout seul. Ca ne sera pas comme tu l'as rêvé, je te préviens !".
A partir d'événements réels, Marie-Eve Malouines, chef politique à France Info, se met dans la peau de François Hollande et imagine ses pensées, des dialogues politiques, avec la réelle innovation qu’est la présence quasi-constante des deux anges gardiens du Président : Pierre Bérégovoy et François Mitterand, représentant sa bonne et sa mauvaise consciences et cherchant à le guider et à le conseiller dans ses nouvelles fonctions.
C’est la bonne idée de cette bande dessinée et celle qui offre les moments les plus drôles, car les dialogues entre les deux sont assez savoureux et parfois loufoques, donnant une tonalité légère à l’ensemble.
Pour le reste, il n’y a rien de très original mais l’humour est présent, d’autant que les auteurs ont choisi d’aborder le scénario de façon décalée et sans respecter la temporalité, proposant également des retours dans la jeunesse de François Hollande, notamment sa rencontre avec Ségolène Royal et ses amis de l’ENA.
Le trait est assez féroce parfois, ainsi les femmes de François Hollande ne sont pas épargnées : Ségolène Royal est dite raide, tandis que Valérie Trierweiler est jalouse comme pas possible et tweet, au grand dam de son compagnon (et au passage lui fait peur en étant présente dans la voiture lors de la remontée des Champs Elysées le 15 mai 2012).
Les hommes ne sont pas non plus en reste, ainsi François Hollande apparaît bien souvent désemparé et ne sachant trop que faire : "Je dois me méfier, tant de gens veulent ma perte maintenant ... Je suis le président de la République.", alors que même Dominique Strauss-Khan croise sa route et pas forcément en toute innocence.
Même les français y mettent du leur et souhaiteraient enfin voir le gouvernement agir et prendre des décisions : "C'est vrai qu'ils feraient mieux de se mettre au boulot. Ben ouais ... parce que lui et ses potes, on les a élus pour ça, pas vrai ?". 
Quant aux dessins de Faro, ils caricaturent les hommes politiques d’aujourd’hui (Arnaud Montebourg et son pull marinière notamment) et quelques uns d’hier.
J’ai aimé son trait de crayon qui va de pair avec l’objectif de cette bande dessinée pourvue à la fin d’un carnet récapitulatif des femmes et hommes politiques croisés au cours de l’histoire.

Légèrement pamphlétaire sur les bords, "Moi, Président ma vie quotidienne à l'Elysée" dresse avec un humour intellectuel et féroce la caricature d’un homme politique peu populaire quelques mois après son élection et tâtonnant encore pour trouver ses marques dans l'ombre d'un autre François opposée à celle d'un homme somme toute assez sympathique.
Une bande dessinée politique qui permet de passer un bon moment de détente littéraire.

Je remercie Babelio et les éditions Jungle pour l'envoi de cette bande dessinée dans le cadre de l'opération Masse Critique.

Un jour, une histoire : 24 juillet 1967 #8

En ce 24 juillet 1967, le Général de Gaulle est en visite dans la Belle Province, à savoir le Québec.
Il effectue le trajet de Québec à Montréal par le "Chemin du Roy" et est acclamé tout le long du chemin par des "Vive le Canada français" ou "Québec libre ! ".
Reçu par le maire Jean Drapeau à l’Hôtel de Ville, il termine son discours par une phrase qui restera dans l’histoire : "Vive Montréal ! Vive le Québec ! Vive le Québec … libre ! Vive le Canada français et vive la France ! ".

Ni une ni deux, c’est clairement un encouragement à la revendication d’autonomie du Québec, autonomie défendue notamment par l’Union Nationale du Premier ministre québécois Daniel Johnson (au passage, à l’origine de l’invitation du Général à venir au Québec).

Quant aux Canadiens anglophones, ils y voient là un appui au mouvement indépendantiste de René Lévesque qui d’ailleurs échouera à faire triompher le référendum sur l’indépendance en 1980. 

mardi 23 juillet 2013

Les vacances d'Hercule Poirot d'Agatha Christie


Hercule Poirot aimerait bien passer des vacances tranquilles. Une petite île, un hôtel agréable, une cuisine soignée, des pensionnaires charmants : tout irait pour le mieux si, parmi les estivants, ne rôdait une de ces femmes fatales qui font faire bien des bêtises aux hommes… (Le Livre de Poche)

Arlena Stuart, de son nom de scène, est belle, trop belle à tel point qu’elle ne laisse personne indifférent : les femmes la détestent et les hommes sont fous d’elle, ce qui tombe bien car elle n'aime que la compagnie de ces derniers : "Enfermée seule, mon cher ami, Arlena Marshall aurait cessé d'exister. Elle ne pouvait vivre qu'entourée d'une cour d'admirateurs.".
Archétype de la femme fatale, elle est auréolée dès le début de l’histoire d’un nuage noir annonçant le drame à venir : "J'ai entendu raconter sur elle beaucoup de choses. Des ragots, colportés principalement par des femmes. Mais, si vous voulez mon avis, mon opinion sincère, c'est que cette femme-là était surtout une sotte.".
Si victime il devait y avoir, ce ne pourrait être qu’elle : elle collectionne les amants, brise des mariages, papillonne d’un homme à l’autre sans se soucier des conséquences ou du mal qu’elle peut faire.
Mais il y a une petite nuance à cet archétype : tout laisserait à penser que c’est elle qui exploite les hommes, or c’est l’inverse qui se produit.
C’est d’ailleurs l’une des raisons qui ont poussé Kenneth Marshall à l’épouser.
Il faut dire que ce dernier a une tendance à aimer voler au secours des causes désespérées : sa première femme et mère de sa fille a été acquittée mais le doute plane sur sa culpabilité ou non, et là c’est une actrice de théâtre qu’il a épousé.

Cet hôtel de luxe sur la côté du Devon dans une petite île est un cadre enchanteur pour l’histoire, Agatha Christie sachant particulièrement mettre en valeur l’Angleterre et ses charmes.
L’intrigue utilise le ressort classique mari-épouse-maîtresse, et comme à son habitude, Agatha Christie offre au lecteur une panoplie de suspects.
Evidemment et en premier lieu le mari : Kenneth Marshall, mais ça serait bien trop facile et bien mal connaître l’auteur.
Et après tous les autres touristes de l’hôtel, dont certains se détachent du lot comme le peu charismatique révérend Lane, l’antipathique et ennuyant Horace Blatt, le couple Redfern si bien assorti en apparence.
Même les femmes peuvent être suspectes, en particulier Emily Brewster, une femme avec beaucoup d’aspects masculins.
Je n’ai pas vraiment cherché au cours de ma lecture à dénicher le suspect, sachant à l’avance que j’allais de toute façon être menée en bateau par Agatha Christie, mais j’ai fini par avoir un petit doute à force de déductions.
J’ai apprécié cette galerie de personnages divers et variés comme aime les écrire Agatha Christie, avec pour chef d’orchestre un Hercule Poirot très inspiré, en ce qui concerne l'enquête tout du moins, car pour les plaisirs de la plage il en va différemment : "Aujourd'hui tout est "standard", même l'amour ... Et tous ces corps exposés me font songer à la morgue ...".
J’avoue avoir éprouvé une certaine tendresse envers le personnage de Rosamund Darnley, cette femme qui a créé son entreprise et qui apparaît comme résolument moderne parmi toutes les autres : elle n’est pas mariée, elle a réussi dans la vie et son entreprise est florissante.
Elle contraste par rapport aux autres femmes rencontrées dans le roman.
Je remarque que c'est souvent le cas dans les romans d'Agatha Christie, une femme se détache toujours et montre un côté moderne et non conformiste, reflétant sans doute en partie comment était Agatha Christie elle-même dans la vie.

"Les vacances d'Hercule Poirot" est une enquête policière agréable que j'ai pris plaisir à relire et qui ne se démode pas, la présence d'Hercule Poirot y étant sans doute pour quelque chose.
Une bonne façon d'entamer les vacances littéraires à venir et qui donne envie de s'asseoir sur la plage avec un bon bouquin à dévorer.

Livre lu dans le cadre du challenge Agatha Christie

Top Ten Tuesday #6


Le Top Ten Tuesday (TTT) est un rendez-vous hebdomadaire dans lequel on liste notre top 10 selon le thème littéraire défini.


Ce rendez-vous a été créé initialement par The Broke and the Bookish et repris en français par Iani.

Les 10 thèmes ou mots du titre qui ne vous font surtout pas acheter le livre

1) Des témoignages à la limite racoleurs sur des sujets graves qui ont, pour la plupart, été écrits par une tierce personne mais qui se vendent sur le nom de l’auteur ou sur un évènement (par exemple les livres qui ont fleuri autour de l’affaire Grégory, la mort d’un enfant est bien assez tragique comme cela sans que chacun y aille de sa version pour accuser untel ou untel ou donner sa version des faits) ;
2) Une couverture (ou un quatrième de couverture) mettant en avant des commentaires élogieux d’autres écrivains et/ou de journaux sur le thème développé dans le livre ;
3) La (pseudo) littérature érotique ayant actuellement le vent en poupe (non seulement je n’achète pas mais je n’emprunte même pas en bibliothèque) ;
4) La pédophilie : ce sujet ne m’attire pas du tout en littérature ;
5) Un titre équivalant à (ou comportant) une insulte, clairement je passe mon chemin sans même chercher à savoir de quoi parle le livre ;
6) Le football : déjà que ça me gave dans les journaux, à la télévision et dans les discussions à la machine à café, ce n’est certainement pas pour lire un livre ayant ce sport pour thème central ou secondaire ;
7) Des témoignages de sportifs : sincèrement, je n’en ai pas grand-chose à faire de leur vie et de leurs "mémoires" ;
8) Des témoignages de personnes dites people : là non plus, ça ne m’intéresse pas du tout et je n’en ai pas grand-chose à faire de leur vie ;
9) Un mot dans le titre inventé, ça ne m’inciterait pas forcément à regarder ce qui se cache derrière ;
10) Un titre à forte connotation histoire à l’eau de rose avec de l’amour dégoulinant à toutes les pages : ça n’est pas trop ma tasse de thé en littérature, j’ai tendance à me méfier des titres trop sentimentaux.

vendredi 19 juillet 2013

Un jour, une histoire : 19 juillet 64 #7

Rome brûle-t-il ?


Parti d’une boutique située près du Circus Maximus, au pied du Palatin, un incendie va ravager Rome pendant six jours, détruisant la plus grande partie de la ville, y compris des monuments dont le palais impérial, et faire plusieurs milliers de victimes.

La rumeur voudrait que ce soit Néron, alors empereur, qui a lui-même déclenché l’incendie (et il paraît même qu’il aurait composé des vers tout en regardant l’incendie).
Rendons à Néron ce qui lui appartient : il a au contraire hâté la reconstruction de Rome et a amélioré les constructions et l’insalubrité des rues.

Mais pour se défendre, Néron a laissé accuser les Chrétiens d’en être à l’origine et c’est le début des premières persécutions chrétiennes.

jeudi 18 juillet 2013

Mildred Pierce de James M. Cain


Mildred Pierce, petite femme aux cheveux blonds mousseux et aux yeux bleus limpides, décide de se séparer de son mari ; c'est, dit-elle, parce qu'il court après une certaine Mrs. Biederhof, mais surtout parce que, victime de la crise de 1929, il est sans travail et en prend trop aisément son parti. Elle doit pourtant gagner sa vie, et celle de ses filles, alors, pour s'en sortir, elle vend les «pies» fait maison, et travaille comme serveuse dans un restaurant. Mais cela ne suffit pas, du moins pas aux yeux de sa fille aînée, Véda, alors Mildred se lance dans les affaires et ouvre son propre restaurant «Mildred Pierce, Poulet – Gaufres – Pies», suivi d'un deuxième, puis d'un troisième. Elle fait aussi la connaissance de Monty Beragon, un jeune et élégant oisif, devient sa maîtresse, puis, lorsqu'il est ruiné, l'entretient. Or, pendant ces années de lutte, Véda grandit et devient une rivale redoutable au caractère orgueilleux, cupide et méprisant, et Mildred, rejetée et bafouée, se retrouve, après un drame affreux provoqué par sa propre fille, pauvre et vieillie... (Gallimard)

Mildred Pierce, femme au foyer et mère de famille de la classe moyenne dans le Los Angeles des années 30, décide de mettre à la porte son mari Bert, lassée de ses infidélités et des dettes qui s’accumulent.
La voilà propulsée dans le dur monde des femmes célibataires avec enfants à charge, elle qui ne sait au début mettre son orgueil dans sa poche finit, à force de travail, à créer sa propre entreprise et à passer de serveuse à gérante d’un, puis deux et enfin trois restaurants : "Ce n'était pas à elle qu'on pouvait raconter qu'on n'arrivait pas à s'en sortir, même avec cette Crise, quand on avait un peu de cran.". 
Car Mildred Pierce n’a pas que des jambes affolantes, elle a aussi du courage et de la ténacité à revendre, outre le fait d’être une cuisinière hors pair et de maîtriser l’art délicat des pies.

Figure féminine du "self made man", cette femme a qui tout semble réussir a pourtant un obstacle dans sa vie, et de taille : sa fille Véda : "Elle avait peur de Véda, de son snobisme, de son mépris, de son orgueil invincible. Et elle avait peur d'autre chose qui semblait toujours être aux aguets sous l'élocution caressante, affectée de Véda : un désir froid, cruel, grossier de torturer sa mère, de l'humilier, et, par-dessus toutes choses, de la blesser.".
Véda n'est pas un cadeau, loin de là, c'est même un personnage fortement antipathique qui finira par causer la perte de sa mère, qui l'aime d'un amour fou et aveugle, et la fera choir de son piédestal. 
Pourtant, des personnes ont essayé de mettre en garde Mildred : "Non, l'enfant ne vaut rien, moins que rien. C'est une garce.", mais Mildred avant d'être une femme est avant tout une mère qui se refuse à croire à la méchanceté profonde et à l'ingratitude solidement ancrée de sa fille : "Mildred se persuadait elle-même qu'elle faisait une gentillesse à Véda, mais Véda n'était pas de celles qui laissent un geste profiter à quelqu'un d'autre.".
Mais il n'y aura pas que Véda dans les mauvaises relations de Mildred, il faut aussi compter sur Monty Beragon, un dandy sans le sou qui croisera sa route, qu'elle aimera, qu'elle entretiendra, qu'elle épousera et qui la laissera criblée de dettes.
Ce roman illustre parfaitement le rêve américain, avec une mère qui cherche à donner le meilleur à sa fille et qui réussira dans la vie à force de ténacité, de courage et de travail.
A travers le personnage de Mildred Pierce, l'auteur traite de l'émancipation féminine et plus largement de l'émancipation d'une certaine classe sociale dans ces Etats-Unis d'avant guerre et d'après le krach boursier, mais une fois cette lecture achevée, j'ai la désagréable mais néanmoins légère sensation qu'il prouve aussi par-là qu'une femme ne peut totalement réussir et que l’univers est, une fois de plus, régi par les hommes.
Au final, ce sont les hommes qui gagnent plus que Mildred qui aura, au contraire, accumulée les erreurs de comportement et de jugement, en premier lieu envers sa fille : "Il ne lui vint pas à l'esprit qu'elle agissait beaucoup moins comme une mère que comme un amant qui, à l'improviste, découvre une preuve d'infidélité, et se venge.".
Belle histoire d'un amour cruel que nous raconte James M. Cain et ce, de façon sublime et attachante.
Car Mildred Pierce est un petit bout de femme attachant et il est très difficile de lâcher son histoire une fois commencée.
J'ai découvert ce personnage à travers le téléfilm où Kate Winslet campait une Mildred Pierce plus vraie que nature, ce qui m'avait donné envie de lire le roman.
Je dois dire que le téléfilm est extrêmement fidèle au livre et il me reste désormais à regarder la version cinématographique de Michael Curtiz avec Joan Crawford dans le rôle titre fournie avec le livre.

"Mildred Pierce" est un magnifique portrait de femme comme j'aime les lire et décrit avec justesse par un James M. Cain particulièrement inspiré qui signe-là un roman émouvant, attachant, drôle et triste qui fera date dans mes lectures et à qui je réserve une place toute particulière dans ma bibliothèque.

Livre lu dans le cadre du Challenge Destination PAL

mardi 16 juillet 2013

Suite française d'Irène Némirovsky


Ecrit dans le feu de l'Histoire, Suite française dépeint presque en direct l'Exode de juin 1940, qui brassa dans un désordre tragique des familles françaises de toute sorte, des plus huppées aux plus modestes. 
Avec bonheur, Irène Némirovsky traque les innombrables petites lâchetés et les fragiles élans de solidarité d'une population en déroute. Cocottes larguées par leur amant, grands bourgeois dégoûtés par la populace, blessés abandonnés dans des fermes engorgent les routes de France bombardées au hasard... 
Peu à peu l'ennemi prend possession d'un pays inerte et apeuré. Comme tant d'autres, le village de Bussy est pays alors contraint d'accueillir des troupes allemandes. Exacerbées par la présence de l'occupant, les tensions sociales et frustrations des habitants se réveillent... 
Roman bouleversant, intimiste, implacable, dévoilant avec une extraordinaire lucidité l'âme de chaque Français pendant l'Occupation (enrichi des notes et de la correspondance d'Irène Némirovsky), Suite française ressuscite d'une plume brillante et intuitive un pan à vif de notre mémoire. (Denoël)

Irène Némirovsky avait conçu "Suite française" comme une série composée de cinq romans.
Arrêtée, déportée à Auschwitz et morte en 1942, l’auteur n’aura eu le temps d’écrire que les deux premiers et d’esquisser les grandes lignes du troisième, dans des cahiers précieusement conservés par ses filles qui ne les liront qu’en 1998.
Ils seront alors publiés à titre posthume en 2004 en un seul roman qui recevra le Prix Renaudot la même année, propulsant ce roman et cette auteur sur le devant de la littérature française.

Le premier roman, "Tempête en juin", se situe en juin 1940, lorsque les allemands ont envahi le Nord de la France et se dirigent vers la capitale, Paris.
L’histoire s’attache à suivre quelques groupes de personnages qui fuient avec pertes et fracas Paris pour trouver refuge à la campagne.
Mais au même moment, l’armée française est en déroute, les transports ne fonctionnent plus, le ravitaillement est coupé et les routes, les lignes ferroviaires et les villes sont régulièrement bombardées.
C’est dans ce chaos que les Péricand cherchent à rejoindre Nîmes, au passage Charlotte Péricand en oubliera son beau-père tandis que son fils cadet Hubert s’échappera pour rejoindre l’armée dans un idéal de jeunesse et de patriotisme ; que l’insupportable écrivain Gabriel Corte gagne Vichy en compagnie de sa maîtresse ; que Charles Langelet part vers la Loire et dépouille au passage d’essence un couple rencontré sur la route ; que Maurice et Jeanne Michaud cherchent à gagner Tours où l’activité de la banque pour laquelle ils travaillent s’est délocalisée alors qu’ils sont sans nouvelle de leur fils unique Jean-Marie, que le lecteur découvrira gravement blessé et soigné chez des fermiers dans le village de Bussy.
Ici, le chaos n’est pas que sur les routes mais également dans les familles et dans les personnalités de chaque individu.
Irène Némirovsky a la plume féroce : "Elle disait "nous" à cause de ce sentiment de pudeur qui nous fait, vis-à-vis d'un malheur, feindre des maux semblables aux siens (mais l'égoïsme déforme si naïvement nos meilleures intentions que nous disons en toute innocence à un tuberculeux au dernier degré : "Je vous plains, je sais ce que c'est, j'ai un rhume dont je n'arrive pas à me débarrasser depuis trois semaines").", et croque sans vergogne des personnages aux caractères exacerbés par cette situation : égoïstes, voleurs, coléreux, où l’ordre des puissances est renversé : "La charité chrétienne, la mansuétude des siècles de civilisation tombaient d'elle comme de vains ornements révélant son âme aride et nue. Ils étaient seuls dans un monde hostile, ses enfants et elle. Il lui fallait nourrir et abriter ses petits. Le reste ne comptait plus." ; retraçant avec justesse des épisodes qui ont sans nul doute eu lieu sur les routes de France et des personnages qui devaient se rencontrer un peu partout.
Au milieu de tout ce fatras, il y a le couple Michaud qui est épargné et est bien l’un des seuls à maintenir son intégrité dans tout ce chaos et cette occupation qui commence, le rendant ainsi extrêmement attachant pour le lecteur.
L’auteur y esquisse aussi les balbutiements d’une résistance qui ne dit pas encore son nom, qui n’est même pas consciente qu’elle existe et du rôle qu’elle va pouvoir jouer, à travers le personnage de Hubert : "Maman, je pars. Je ne peux pas rester là ... Je mourrai, je me tuerai si je dois rester là, inutile, les bras croisés pendant que ... et vous ne comprenez pas que les Allemands vont arriver et enrôler tous les garçons de force, les obliger à se battre pour eux. Je ne veux pas ! Laissez-moi partir.", mais également ce qui adviendra par la suite de la France.
Aurait-elle eu une boule de cristal qu’elle n’aurait sans doute pas pu prévoir avec autant de justesse et de discernement ce que l’avenir réservait à l’Europe entière.

Le second roman, "Dolce", se passe quelques mois après le premier et a pour cadre le village de Bussy évoqué précédemment.
Si le premier roman s’attachait à montrer le chaos humain, celui-ci s’attache plutôt à l’occupation allemande et aux relations qui se nouent entre les français et les soldats allemands.
Ainsi, il y a Benoît qui revient dans la ferme de ses parents après s’être évadé et qui finit par épouser Madeleine, celle-là même qui avait soigné Jean-Marie Michaud.
Pour lui, l’allemand est un ennemi à abattre, jaloux comme un pou, en particulier de cet interprète allemand qui loge chez eux et qu’il soupçonne de tourner autour de sa femme, il va commettre l’irréparable, menaçant la vie de tous les habitants de Bussy et l’obligeant à se cacher et à fuir.
Et il y a la tendre Lucile Angellier dont le mari est absent, en plus d’être infidèle et ce bien avant la guerre, et dont les relations avec sa belle-mère sont tendues, celle-ci lui reprochant de ne pas pleurer plus que cela l’absence de son mari et de ne pas apparaître éplorée aux yeux de tous, et surtout, de chercher à se lier avec le jeune commandant allemand Bruno von Falk logé chez eux.
Lucile et Bruno se cherchent, se tournent autour, se découvrent des points communs : la culture et la musique, et finissent par ressentir l’un envers l’autre un tendre sentiment, jusqu’à la chute : le départ des soldats allemands au Front de l’Est.
Une histoire qui ne dit jamais son nom mais qui éblouit par sa beauté et sa discrétion : "Pas un aveu, pas un baiser, le silence ... puis des conversations fiévreuses et passionnées où ils parlaient de leurs pays respectifs, de leurs familles, de musique, de livres ... L'étrange bonheur qu'ils éprouvaient ... une hâte d'amant qui est déjà un don, le premier, le don de l'âme avant celui du corps.".
Les envahisseurs, perçus comme la peste, ne sont au final pas si différents des français qu’ils côtoient quotidiennement, bien qu’ils subsistent des différences entre eux : "La guerre ... oui, on sait bien ce que c'est. Mais l'occupation en un sens, c'est plus terrible, parce qu'on s'habitue aux gens; on se dit : "Ils sont comme nous autres après tout", et pas du tout, ce n'est pas vrai. On est deux espèces différentes, irréconciliables, à jamais ennemis.", c’est en tout cas ce que s’attache à démontrer ce roman.
Ceci est d’autant plus remarquable qu’il a été écrit pendant la période dont il est question, démontrant une fois de plus la clairvoyance d’Irène Némirovsky à dépeindre l’âme humaine.
L’ombre du "Silence de la mer" de Vercors plane sur ce second roman et il est difficile de ne pas faire de parallèle entre ce roman et cette nouvelle écrits sensiblement à la même période.

J’ai longtemps rêvé d’une adaptation cinématographique de cette œuvre que j’ai redécouvert récemment et qui demeure aussi sublime après relecture, de savoir que c’est un Britannique qui va le faire rend la pastille un peu difficile à avaler.
Par chauvinisme littéraire, je dirais que ce qui a été créé et se passe en France reste en France.
L’auteur signe pourtant là une œuvre remarquablement et typiquement française, légère ironie du sort quand on sait qu’Irène Némirovsky a souhaité devenir française mais que cela lui a toujours été refusé, qui dépeint avec une clairvoyance remarquable les différents caractères, façons d’agir et situations qui se rencontraient dans cette époque agitée qui fut fatale à l’auteur et à des millions d’autres personnes, connues ou inconnues.

Livre lu dans le cadre du Prix des Lectrices

Top Ten Tuesday #5


Le Top Ten Tuesday (TTT) est un rendez-vous hebdomadaire dans lequel on liste notre top 10 selon le thème littéraire défini.


Ce rendez-vous a été créé initialement par The Broke and the Bookish et repris en français par Iani.

Les 10 auteurs qui mériteraient plus d’attention

Il va falloir fouiller dans les auteurs peu connus et/ou peu médiatisés, pas très évident mais thème intéressant.
Désolée de ne pas avoir respecté la parité homme/femme, j’ai pourtant essayé.

1) Carole Zalberg : j’ai découvert cette auteur un peu par hasard et j’ai eu un gros coup de cœur pour sa plume et son style, elle reste à mon goût trop méconnue et mérite bien un peu plus d’attention ;
2) Richard Yates : romancier américain, ce n’est que des années après sa mort que ses œuvres traversent l’Atlantique et commencent à être traduites, regrettable car cela fait partie de ce que j’ai pu lire de meilleur sur la vie de la classe moyenne américaine au 20ème siècle ;
3) Yoko Ogawa : auteur relativement médiatisée aujourd’hui elle gagne à être connue et à avoir un peu plus d’attention portée sur elle et sur ses écrits ;
4) Clara Dupont-Monod : elle n’est pas que journaliste littéraire mais aussi écrivain et ma foi, sa plume est fort jolie et n’attire pas assez l’attention à mon goût ;
5) Scholastique Mukasonga : je vais finir par m’user les doigts et la voix à force de dire à quel point j’ai adoré Notre Dame du Nil, et malgré le prix Renaudot et le prix Océans je persiste et je signe : cette auteur n’attire pas encore assez l’attention à mon goût, faites du bruit pour elle !
6) Léonor de Recondo : auteur très peu médiatisée, j’ai pourtant été bouleversée par son magnifique Rêves oubliés, manier habilement l’archet serait donc synonyme de manier la plume avec autant de dextérité ?
7) Mariama Bâ : elle n’a écrit que trois romans avant de mourir mais elle gagne à être connue et lue ;
8) Archibald Joseph Cronin : même si plusieurs de ses ouvrages sont considérés comme des chefs d’œuvre, j’ai l’impression que cet auteur est tombé dans l’oubli ou presque et j’aimerai ré-attirer l’attention sur lui ;
9) Philippe Claudel : avec un premier roman publié en 1999 il s’est imposé comme une plume française sûre et diversifiée (roman, théâtre, nouvelle, scénario et même réalisateur) mais discrète malgré les Prix reçus pour certaines de ses œuvres ;
10) Bastien Vivès : auteur de bande dessinée qui commence à être bien connu et à se faire une (bonne) réputation, et pour attirer aussi l’attention sur la bande dessinée en général.