mercredi 31 octobre 2018

Là où tombent les anges de Charlotte Bousquet


Solange, dix-sept ans, court les bals parisiens en compagnie de Clémence et Lili. Naïve, la tête pleine de rêves, elle se laisse séduire par Robert Maximilien et accepte de l’épouser. Mais son prince est un tyran jaloux, qui ne la sort que pour l’exhiber lors de dîners mondains. Coincée entre Robert et Emma, sa vieille tante aigrie, Solange étouffe à petit feu. Quand la Première Guerre mondiale éclate, Robert est envoyé sur le front. C’est l’occasion pour Solange de s’affranchir de la domination de son mari et de commencer enfin à vivre, dans une ville où les femmes s’organisent peu à peu sans les hommes. (Gulf Stream Editeur)

Voilà un roman que je cherchais à lire depuis sa sortie, parce que j'apprécie l'auteur mais aussi la maison d'édition qui produit des ouvrages de qualité.
Et au final, je ressors (une nouvelle fois) mitigée de cette lecture.

J'apprécie beaucoup le style de Charlotte Bousquet, son histoire est bien construite, elle balaye une période intéressante de l'Histoire et son héroïne avait de nombreux atouts pour plaire.
Sauf que j'ai trouvé que ce potentiel n'était pas assez exploité, à peu près tous les personnages dans ce récit manquent de profondeur, ou tout du moins d'une analyse clairement écrite sur le papier.
Le personnage de Solange est par moment trop elliptique : l'auteur explique pourquoi elle fuit son père, et le lecteur comprend aussi pourquoi elle s'attache à un homme violent, réplique de son père, mais Solange est aussi attirée par les femmes et j'ai trouvé que cette facette du personnage n'était pas assez développée dans le roman, comme si l'auteur n'avait pas voulu s'éterniser sur cet aspect pourtant important du personnage.
D'ailleurs je n'ai pas réussi à éprouver de l'empathie pour le personnage de Solange.
Et puis quel dommage de croiser certains personnages et de ne les entrapercevoir qu'ensuite, sans même savoir ce qu'ils deviennent au final.
Le personnage de tante Emma est assez représentatif de cela, voilà une femme dont on aurait aimé connaître l'histoire et qui n'est que peu utilisée au final, ou alors parce que cela arrange l'auteur.
Il est en fait difficile de s'attacher aux personnages de ce roman car l'auteur ne leur a laissé ni le temps ni l'espace pour prendre vie et créer un lien avec le lecteur.
Il est aussi question de féminisme et des femmes cherchant à s'émanciper, mais là encore je dirai quelques allusions un peu poussées mais sans plus.
Je fais le constat à l'issue de cette lecture que ce roman propose plein de thèmes intéressants mais qu'aucun n'est creusé suffisamment pour qualifier cette lecture de coup de cœur ni pour avoir éveillé ma curiosité un peu plus que quelques minutes.
C'est dommage car je suis sûre que j'aurai beaucoup plus accroché à l'histoire si ce roman avait fait quelques dizaines de pages de plus.
Sur le fond j'ai apprécié l'alternance entre les moyens de narration : le journal de Solange, les lettres des différents personnages et un narrateur externe.
Et puis l'histoire permet de suivre la vie "à l'arrière", le travail effectué par les femmes, la peur que leur émancipation provoque chez les hommes, et aussi toutes les idées reçues qui ont pu circuler à l'époque (les femmes s'amusent pendant que les hommes se font tuer).
Il est aussi question de l'épidémie de grippe dite espagnole, d'un point de vue historique ce roman à destination d'un public adolescent tient ses promesses et permet d'avoir une vision globale sur la Première Guerre Mondiale vécue par les civils.

"Là où tombent les anges" est une lecture mitigée, si j'ai apprécié le fond et la forme les personnages laissent nettement à désirer, voilà une lecture qui ne me marquera pas.

dimanche 28 octobre 2018

Girl de Lukas Dhont

       
     

Lara, 15 ans, rêve de devenir danseuse étoile. Avec le soutien de son père, elle se lance à corps perdu dans cette quête d’absolu. Mais ce corps ne se plie pas si facilement à la discipline que lui impose Lara, car celle-ci est née garçon. (AlloCiné)


Doublement primé à Cannes, "Girl" est le premier film de Lukas Dhont.
Une réussite, une pure merveille.
Rarement un premier film ne m'aura autant marquée par sa justesse, l'absence total de temps mort ou de petites fautes de débutant dans le scénario ou la réalisation.
Non, "Girl" a tout d'un grand film, et fait complètement oublier qu'il s'agit d'une première réalisation.
Le sujet est complexe mais l'ensemble est parfaitement maîtrisé, Lukas Dhont signe un film d'une grande maturité, stupéfiant quand on découvre sa jeunesse.


"Girl" est un film qui interroge sur le sexe et le genre, ce n'est pas la première fois que la transidentité est traitée au cinéma, mais de tous les films que j'ai pu voir sur le sujet c'est celui qui m'a le plus touchée.
Lara a quinze ans, son rêve est d'être danseuse et elle travaille dur pour rester dans une grande école de danse où elle a été prise à l'essai.
Mais son corps a du mal à s'adapter à la discipline qu'elle lui impose, car Lara n'est pas née fille mais garçon.
Elle commence les pointes à quinze ans tandis que les autres filles ont commencé à l'âge de dix ans, elle doit cacher ce sexe d'homme en attendant dans quelques années l'opération qui l'en délivrera, elle commence aussi un traitement hormonal pour que son corps commence à prendre l'aspect de ce qu'elle ressent dans sa tête, mais tout cela ne va pas assez vite à son goût.
Lara est d'une certaine façon une impatiente de la vie, cette vie qui l'a fait naître dans un corps dans lequel elle ne se reconnaît pas.
Fort heureusement, Lara est bien entourée de son père et de son petit frère, ainsi que du reste de sa famille, qui la soutiennent dans son choix, sont là quand elle ne va pas bien et qu'elle a besoin de réconfort.
Mais Lara est aussi une pudique qui ne sait pas dire à son père quand cela ne va pas, si elle sait qui elle veut devenir Lara a plus de mal à exprimer ce qu'elle ressent, à son père mais également aux médecins qui la suivent et la conseillent dans son parcours.
Ce film présente une histoire où tout va relativement bien, ici pas de scènes familiales, son père a accepté le choix de son enfant et soutient Lara dans sa démarche, inutile de se voiler la face, tout ne se passe pas toujours aussi bien.
Cela permet au réalisateur de ce concentrer sur Lara, sur son ressenti et son évolution, ses moments de joie mais aussi de doute ou d'humiliation.
C'est un point de vue que j'ai beaucoup apprécié, d'autant que cela permet de bien saisir la personnalité de Lara et de mettre le spectateur au plus près d'elle et de ses émotions.


J'ai énormément apprécié le travail de mise en scène de Lukas Dhont, sa caméra suit au plus près Lara, ne la lâche pas une seule seconde et montre une jeune fille toujours debout, toujours à se tenir droite, toujours à travailler son corps et à lutter avec.
La mise en scène est extrêmement travaillée, ce qui laisse presque à penser qu'il ne s'agit pas d'un premier film et que Lukas Dhont est très expérimenté.
Pour trouver Lara, environ 500 personnes ont été auditionnées et faute d'y trouver la personne qui leur convenait le casting s'est tourné vers des danseurs, et c'est comme cela qu'a été choisi Victor Polster, incroyablement saisissant, fascinant et troublant.
Troublant car à voir le film il est extrêmement difficile d'imaginer que Lara est interprété par un comédien, et saisissant car s'il est bien danseur il n'a pas pour habitude de réaliser des pointes, et les pieds abîmés et en sang de Lara sont bel et bien les siens à force d'imposer à son corps la discipline que s'impose son personnage.
Victor Polster est la révélation de ce film, et quoi qu'il décide pour la suite de sa carrière, danse ou cinéma, elle ne pourra être que grandiose avec tout ce talent.
Ce casting est marqué par une quasi absence de figures féminines : Lara, mais à ce stade dans un corps de garçon, une tante, une professeur de danse et une amie du père de Lara, mais sinon que des hommes.
Si j'ai été bluffée par la performance de Victor Polster, Arieh Worthalter qui incarne le père est également saisissant de justesse dans ce rôle de père célibataire avec deux enfants à charge, qui doit non seulement gérer la vie quotidienne, l'éducation de ses enfants mais aussi la transformation de Lara.
Pendant tout le film, Lara a représenté à mes yeux une chrysalide, le film s'arrête avant que le spectateur ait eu le temps de la voir de se transformer en papillon mais nul doute que Lara brillera de mille feux et aura une durée de vie bien plus longue qu'une journée.
Ce film a, en tout cas, une durée de vie dans mon esprit bien plus longue qu'une journée et restera gravé dans ma mémoire pendant longtemps de par sa puissance et la justesse des propos qu'il développe.


"Girl" est un bijou de sensibilité et d'humanisme, l'un des films les plus touchants et les plus beaux de cet automne, et sans doute de 2018.


samedi 27 octobre 2018

Valse avec le diable de Bertrand Solet


À Pontillac, petit village du Sud-Ouest, on s'accommode de l'occupation allemande comme on peut. 
À peine sortis de l'enfance, Jeanne, Ninette, Manuela et Marcel ont toujours connu cette situation et s'y sont adaptés, sans toujours bien comprendre. Ils auraient certainement continué ainsi jusqu'à la fin du conflit si une suite d'événements imprévus ne les avaient obligés à prendre parti. Et si un trop séduisant milicien, à la recherche d'une mystérieuse lettre détenue par l'une des filles, n'était entré dans leurs vies. 
Entraînés malgré eux dans la valse de l'Histoire, les uns sauront résister et s'engageront du bon côté ; les autres se laisseront guider vers une fin tragique. (Seuil)

C'est un peu par hasard que j'ai emprunté ce livre en bibliothèque, parce que le thème m'intéressait et que je voulais découvrir un nouvel auteur jeunesse.
Au final, je suis sortie mitigée de cette lecture, sans doute parce que j'ai trop de recul du fait de mon âge, et que les personnages sont un peu trop simplistes à mon goût, tout comme l'histoire, très convenue et prévisible.
Je ne peux pas dire avoir vécu des moments d'intense surprise, j'ai trouvé que les enchaînements étaient téléphonés, les personnages trop manichéens : bons ou méchants sans juste milieu, ils manquent d'ailleurs de profondeur et les relations entre eux sont tellement, mais tellement prévisibles.
Bref, les ficelles étaient trop grosses à mon goût, cela pourrait faire un scénario pour un téléfilm.
Mais si je prends un peu de distance et que je regarde ce roman à travers les yeux d'un public plus jeune, il constitue une bonne approche de la Seconde Guerre Mondiale et de son impact dans la vie quotidienne des uns et des autres dans un petit village de province, notamment à quelques mois de la fin de la guerre avec la Milice qui commet ses atrocités.

Avis partagé pour "Valse avec le diable", un roman jeunesse qui plaira sans doute à partir de 12 ans mais qui fait dépassé lorsque l'on connaît cette période de l'Histoire et que l'on s'y intéresse.



dimanche 30 septembre 2018

Les frères Sisters (The Sisters Brothers) de Jacques Audiard

       
     

Charlie et Eli Sisters évoluent dans un monde sauvage et hostile, ils ont du sang sur les mains : celui de criminels, celui d'innocents... Ils n'éprouvent aucun état d'âme à tuer. C'est leur métier. Charlie, le cadet, est né pour ça. Eli, lui, ne rêve que d'une vie normale. Ils sont engagés par le Commodore pour rechercher et tuer un homme. De l'Oregon à la Californie, une traque implacable commence, un parcours initiatique qui va éprouver ce lien fou qui les unit. Un chemin vers leur humanité ? (AlloCiné)


Trois ans après "Dheepan", la question que devenait Jacques Audiard se posait, ainsi que celle de comment rebondir après une Palme d'Or ? Quel film faire ? Quelle histoire raconter ?
Et bien c'est vers le western que Jacques Audiard s'est tourné, en adaptant le roman de Patrick deWitt, roman qui lui avait été présenté en  par John C. Reilly et sa femme qui venaient d'en acquérir les droits.
Et c'est donc le premier film de Jacques Audiard 100% Américain.
Enfin, pas tout à fait 100% Américain car exit les Etats-Unis ou le Canada (lieu où la série "Deadwood" a été filmée) pour filmer les scènes en extérieur et bonjour à l'Espagne et à la Roumanie !
Rien n'est issu de l'authentique "Wild Wild West" et pourtant tout semble extrêmement réaliste à l'écran.
La marque d'un grand réalisateur, et si c'était la seule ...


Jacques Audiard, c'est tout d'abord une mise en scène léchée, et les parallèles sont nombreux entre "Dheepan" et ce nouveau film, car tous les deux commencent de façon sombre pour aller vers la lumière, et cela se voit dans la mise en scène, et il est aussi question de la famille, un thème central dans l'oeuvre de Jacques Audiard.
La scène d'ouverture de ce western est magique : une grande étendue dans le noir, une voix qui s'élève, puis la lumière vient d'échanges de tirs entre deux groupes d'individus que le spectateur met quelques minutes à découvrir.
Le film peut donner l'impression d'une certaine lenteur, mais le réalisateur a su doser les rebondissements : après la présentation des frères Sisters changement de personnage et voici qu'entre en scène le détective Morris, chargé de retrouver Warm venant de trouver une formule chimique pour trouver l'or plus facilement et de le livrer ensuite aux frères Sisters.
Mais Morris va finir par se rallier à Warm, ils vont alors tous les deux fuir les frères Sisters, qui vont finir par les retrouver et peut-être changer de camp.
Au-delà de cette histoire d'hommes dans l'Ouest Américain, il y a une dimension quasi religieuse à toute cette histoire : la rédemption, le retour des enfants prodigues à la maison, mais aussi le rôle et la place de l'aîné dans une fratrie pour guider son frère dans le droit chemin, ou tout du moins tenter de l'y remettre, mais difficile lorsque l'on a soit-même perdu ce rôle d'aîné.
C'est leur père et sa violence due à l'alcool qui a fait des frères Sisters de redoutables tueurs, mais l'acte fondateur qui a fait basculer cette fratrie c'est l'assassinat du père par Charlie, le cadet.
Et depuis Elie oscille entre sa brutalité et sa douceur, ce qui en fait le personnage le plus attachant de tous ceux présentés dans ce film.
Ce n'est pas la première fois qu'il est question de la figure paternelle chez Jacques Audiard, mais c'est la première fois qu'il est question des rapports entre frères.


J'ai toujours apprécié le travail de Jacques Audiard dans la mise en scène, ce film ne fait pas exception et il y a de très belles scènes, à la fois dans la façon de les filmer mais aussi dans la lumière utilisée.
Comme dans "Dheepan" le film oscille entre l'ombre et la lumière, ici les scènes de nuit alternent avec celles de jour dans les immenses plaines pour traverser un pays d'est en ouest; tout comme les scènes en ville à la limite de la claustrophobie cohabitent avec celles en pleine nature, permettant ainsi aux personnages de se révéler aux autres mais surtout à eux-mêmes.
Quelques mots sur le casting, John C. Reilly est particulièrement juste et touchant dans le rôle d'Eli, Joaquin Phoenix est excellent (j'ai l’impression d'écrire un pléonasme présentement) en Charlie, cet acteur peut décidément tout jouer, quel plaisir de retrouver Jake Gyllenhaal dans un rôle complexe et enfin de remarquer Riz Ahmed, que j'ai pourtant déjà vu à l'écran et qui ne m'avait pas marqué plus que cela.
Et vous ne manquerez pas non plus d'apercevoir l'immense Rutger Hauer dans le rôle du mystérieux Commodore, le commanditaire des frères Sisters, une sorte de figure paternelle de substitution.
Et pour finir, la musique est signée Alexandre Desplat, si vous aviez encore quelques doutes sur la qualité générale de cette oeuvre.


"Les frères Sisters" a le mérite de ne pas être un western classique mais de proposer une nouvelle lecture plus moderne et plus approfondie de ce genre cinématographique, confirmant le statut de Jacques Audiard en tant que réalisateur marquant de notre époque.

samedi 29 septembre 2018

La saison des feux de Céleste Ng


À Shaker Heights, banlieue riche et tranquille de Cleveland, tout est soigneusement planifié pour le bonheur des résidents. Rien ne dépasse, rien ne déborde, à l’image de l’existence parfaitement réglée d’Elena Richardson, femme au foyer exemplaire. Lorsque Mia Warren, une mère célibataire et bohème, vient s’installer dans cette bulle idyllique avec sa fille Pearl, les relations avec la famille Richardson sont d’abord chaleureuses. Mais peu à peu, leur présence commence à mettre en péril l’entente qui règne entre les voisins. Et la tension monte dangereusement à Shaker Heights. (Sonatine)

J'avais eu l'occasion de lire le premier roman de Céleste Ng, "Tout ce qu'on ne s'est jamais dit" lors du Prix Relay en 2016.
C'est donc tout naturellement que mes pas m'ont guidée vers son second roman publié en France au mois de mai.
Si j'avais beaucoup aimé son premier roman et avait qualifié cette auteur de prometteuse que dire de son second qui est encore plus merveilleux que le premier.
Disséquer une famille et explorer ses secrets sont des thèmes chers à l'auteur, il en est de nouveau question dans ce roman mais le prisme est différent.
Cette fois-ci pas de disparition d'une fille, mais l'arrivée d'une mère célibataire et de sa fille Pearl pour faire voler en éclat le vernis de la banlieue de Shaker Heights, et tout particulièrement la famille Richardson.
Elena Richardson est l'archétype de la femme Américaine : mère dévouée à ses enfants et à son mari, gardant un travail mais ne faisant jamais passer sa carrière avant sa famille; et pourtant, même si cette image est connue il n'y a pas de redite ou de cliché dans ce roman.

Une nouvelle fois Céleste Ng a su me toucher, à la fois par son histoire qui se déroule doucement et qui ne cesse de mettre à jour les secrets des uns et des autres, mais aussi par la justesse de ses personnages et l'analyse qu'elle en fait.
Tous sont extrêmement travaillés, ce livre est une galerie de portraits mais aucun n'est délaissé au profit d'un autre, chacun a son rôle à jouer dans cette intrigue et tous sont bien écrits par l'auteur, qui les aime, forcément, sinon comment aurait-elle pu écrire une histoire qui sonne si vraie.
Evidemment, j'ai apprécié le secret entourant Mia Warren, sa vie de bohême, toujours dans la fuite en avant avec sa fille qui elle rêve de stabilité.
Face à elle il y a Elena Richardson, une femme que j'ai comprise même si je ne suis pas dans le même mode de vie qu'elle.
Il faut dire que les relations difficiles qu'elle entretient avec sa dernière fille sont crispantes, on sent bien cette femme déchirée qui ne sait que rabrouer sa fille alors qu'elle est sans doute celle lui ressemblant le plus.
Elena Richardson a fait fi de sa liberté en se mariant et en se consacrant à sa famille, tout l'inverse de Mia Warren.
Mais l'intrigue ne repose pas uniquement sur l'opposition entre ces deux femmes, ou les liens qui se tissent entre les enfants des deux familles, c'est aussi le reflet d'une certaine époque, d'une certaine Amérique, et c'est un véritable film qui se déroule devant les yeux du lecteur.

"La saison des feux" est un très beau roman signé par une auteur qui constate avec acuité les rapports sociaux et familiaux de l'époque, à découvrir sans tarder.

dimanche 16 septembre 2018

Le monde est à toi de Romain Gavras

       
     

François, petit dealer, a un rêve : devenir le distributeur officiel de Mr Freeze au Maghreb. Cette vie, qu’il convoite tant, vole en éclat quand il apprend que Dany, sa mère, a dépensé toutes ses économies. Poutine, le caïd lunatique de la cité propose à François un plan en Espagne pour se refaire. Mais quand tout son entourage : Lamya son amour de jeunesse, Henri un ancien beau-père à la ramasse tout juste sorti de prison, les deux jeunes Mohamed complotistes et sa mère chef d’un gang de femmes pickpockets, s’en mêle, rien ne va se passer comme prévu ! (AlloCiné)


Ce film est un mélange de loufoques, sérieux, personnages déjantés et touchants, difficile de le classer, tout comme il est difficile de ne pas en parler.
C'est un film de gangsters, mais pas que, c'est une comédie, mais pas que, c'est en fait un savant mélange de plusieurs genres qui donne un film réussi
L'inspiration, Romain Gavras la trouve au tribunal en assistant à des comparutions immédiates
C'est comme cela qu'est née cette mère à la tête d'un gang de femmes pickpockets qui aime, pour ne pas dire étouffe, son fils tout en n'hésitant pas à le dépouiller de ses économies.
C'est Karim Leklou qui donne vie au personnage de François, lui donnant une vraie étoffe, et c'est la première fois que je remarque ce comédien alors que j'ai vu plusieurs films où il apparaît (et non, j'avais bien chaussé mes lunettes les fois précédentes).
Quant à la mère, c'est une Isabelle Adjani au sommet de son art (d'un autre côté, elle est toujours au sommet de son art) qui la campe, et quel plaisir de la voir dépouiller les bijoux et sacs de luxe dans une galerie marchande parisienne.
Alors oui, François est légèrement pathétique sur les bords, mais il est aussi attachant.
Oui, on aimerait qu'il s'en sorte et vive son rêve d'être distributeur officiel de Mr Freeze au Maghreb, mais non, il ne sait s'entourer que de femmes l'étouffant, car quand ce n'est pas sa mère c'est son amour de jeunesse; et d'hommes qui l'entraînent dans des combines foireuses.
François, c'est le loser magnifique, mais un loser auquel le spectateur s'accroche.
Et quand en prime vous avez la chance d'avoir Karim Leklou et Romain Gavras venant présenter et débattre du film après la projection, vous vous attachez encore plus au personnage et au film.
Non seulement ils sont sympathiques, mais ils ont beaucoup d'humour et d'autodérision, c'est la garantie de passer un bon moment.


Au-delà du pitch de départ, ce film est aussi l'occasion de montrer une certaine face de la société actuelle, sans jamais tomber dans la caricature.
A propos de face, le film s'inspire de "Scarface" (désolée, elle était facile), là je ne peux que l'écrire et acquiescer, parce qu'en fait, je n'ai jamais vu "Scarface" (oui, bon, "nobody's perfect" - je l'ai vu celui-là).
Et puis, c'est l'occasion de voyager dans la superbe (hum) ville touristique Espagnole de Benidorm (où clairement je n'irai pas passer mes prochaines vacances).
Mais ce film, c'est aussi la possibilité d'y voir des comédiens et des non comédiens, qui ne se différencient pas les uns des autres.
J'ai déjà dit à quel point j'avais aimé la prestation d'Isabelle Adjani, que dire de la prestation de Vincent Cassel ... ce n'est pas forcément le rôle le plus facile à tenir mais il s'en sort bien.
Et que dire de la prestation de Sofian Khammes en Poutine, chef du gang de dealers, cet acteur a un réel potentiel.
Je ne m'étendrai pas non plus sur les seconds rôles, mais les comédiens y sont tous très bons.
La bande son colle également bien au film, et que dire de la chanson de fin ... la vie n'aura effectivement rien appris à François, mais qu'importe.
Bref, ce film est un fourre-tout réussi de plein de genres qui ne tombe jamais dans le cliché, difficile à classer mais qui permet de sourire plus d'une fois lors de son visionnage.


"Le monde est à toi", c'est un homme cherchant à s'échapper des magouilles pour mener une vie tranquille dans un petit pavillon, le film est en tout cas à vous et encore en salle !


       
     

       
     

samedi 15 septembre 2018

Leave no Trace de Debra Granik

       
     

Tom a 15 ans. Elle habite clandestinement avec son père dans la forêt qui borde Portland, Oregon. Limitant au maximum leurs contacts avec le monde moderne, ils forment une famille atypique et fusionnelle. Expulsés soudainement de leur refuge, les deux solitaires se voient offrir un toit, une scolarité et un travail. Alors que son père éprouve des difficultés à s'adapter, Tom découvre avec curiosité cette nouvelle vie. Le temps est-il venu pour elle de choisir entre l’amour filial et ce monde qui l'appelle ? (AlloCiné)


Pars sans laisser de trace, voilà un titre à la fois poétique et mystérieux qui a suffi pour que je décide comme ça, sur un coup de tête, d'aller le voir lundi soit en avant-première et d'assister à la rencontre avec la réalisatrice.
Je n'ai pas vu "Winter's bone", pas encore, précédent film de cette réalisatrice qui remonte déjà à 2010.
Entre temps, elle a fait un documentaire, elle a surtout eu beaucoup de mal à sortir de l'ambiance de son film, avant de trouver une nouvelle histoire suscitant son intérêt.
Aussi fou que cela puisse paraître, c'est tiré d'un roman, lui-même inspiré d'un fait réel ayant eu lieu à Portland il y a quelques années.
Un père et sa famille ont bien été découverts par hasard, à Portland, habitant dans une forêt (appartenant à un parc public) depuis plusieurs années.
Le père était un ancien soldat, et sa fille ne présentait aucun problème de santé et était même en avance pour son âge.
Ils ont été placés dans une petite maison dans un élevage de chevaux, mais un beau matin ils ont disparu de nouveau.
Le film de Debra Granik va plus loin que cette histoire puisqu'elle a aussi décidé de s'intéresser à ce qu'ils étaient devenus après cette fuite, elle le dit elle-même : cette nouvelle disparition a suscité beaucoup de questions en elle.


La relation père-fille au cœur du film est d'une force et d'une alchimie surprenantes.
Non seulement cela fonctionne à la perfection à l'écran, mais le duo d'acteurs a créé une véritable osmose entre eux et la nature.
Car la réalisatrice s'est entourée d'une spécialiste de la survie qui a prodigué de nombreux conseils aux comédiens, qui les ont eux-mêmes testés.
Ainsi, quand vous voyez le personnage de Ben Foster allumer un feu, c'est bel et bien l'acteur qui le fait, et sans l'aide d'un briquet ou d'une allumette.
Idem pour trouver de l'eau en utilisant de la mousse (j'ai donc appris que l'on pouvait boire en pressant la mousse et que l'eau était sans risque car ainsi filtrée).
Si la figure paternelle devrait en fait être à la tête de cette famille, ici c'est la fille qui ancre son père dans la réalité, ou tout du moins qui essaie.
Car l'homme est un vétéran, souffrant du syndrome post-traumatique, qui n'arrive plus à s'adapter au quotidien et aux autres, et qui change régulièrement d'endroit, entraînant sa fille avec lui.
C'est un sujet cher à la réalisatrice, et c'est effectivement quelque chose qui frappe lorsque l'on va aux Etats-Unis : le dénuement dans lequel les vétérans sont laissés.
Mais la réalisatrice reconnaît aussi s'être inspirée des personnages de Prospero et Miranda dans "La tempête" de William Shakespeare pour créer la relation père-fille.
Si j'avais déjà vu Ben Foster il a ici un rôle à la hauteur de son talent, sans doute le premier de cette envergure qui lui a été donné d'interpréter.
Et pour incarner Tom, c'est la jeune Néo-Zélandaise Thomasin McKenzie qui a été choisie, et qui a travaillé dur pour gommer son fort accent Néo-Zélandais.
La réalisatrice a aussi fait appel à des acteurs de son précédent film.


La nature est également très présente dans ce film, et remarquablement bien filmée.
A tel point qu'on la ressent : l'humidité, les fougères, le vent.
J'ai été particulièrement sensible à la scène d'ouverture filmant en gros plan une araignée sur sa toile, ainsi que celle de clôture, là aussi sur une toile d'araignée.
Cela illustre assez bien le propos du film qui s'intéresse à la marginalité, et nous pousse forcément à nous interroger sur notre mode de vie actuel, sur notre empreinte sur la nature et ce qu'est la liberté, quel sens on souhaite donner à ce mot dans notre vie.
Peut-être parce que je m'interroge beaucoup en ce moment (cela fait d'ailleurs plus d'un mois et demi que je n'avais pas allumé et touché à un ordinateur en dehors du travail, c'est dire que j'avais vraiment envie de parler de ce film) sur le sens de ma vie, la direction que je peux lui donner, le contexte sous-jacent à ce film m'a beaucoup parlé, et touché.
Nous vivons clairement dans un monde trop connecté, où les gens ne savent plus se débrouiller par eux-mêmes et où ils sont perdus sans leur dernier gadget technologique, et dès qu'une personne sort de la case elle est tout de suite montrée du doigt et jugée.
Parce que nous n'acceptons plus ou mal la différence, parce que surtout ces personnes nous renvoient une image que nous n'aimons pas : eux ont fait un choix et décidé de sortir de la ligne droite tandis que nous hésitons à le faire.
Et pour être déjà bien souvent en dehors de la ligne droite, je peux confirmer que le moindre écart est mal vu.
J'ai également été surprise qu'en présentation du film la réalisatrice nous remercie d'être là, que ça la touche particulièrement que de vraies personnes viennent dans une vraie salle de cinéma, avec un vrai écran, pour voir son film.
Disons que ce film est tombé au bon moment pour alimenter mes réflexions, et que tout y est authentique et vrai, c'est tellement rare pour être souligné dans le monde cinématographique d'aujourd'hui.


Si vous souhaitez voir un très bon film de cinéma Américain indépendant, être transportée dans la nature et réfléchir à changer votre mode de vie actuel, je ne peux que vous conseiller d'aller voir à sa sortie le 19 septembre "Leave no Trace", l'un des films les plus touchants de cette année.


       
     

dimanche 15 juillet 2018

Sicilian Ghost Story de Fabio Grassadona et Antonio Piazza

       
     

Dans un village sicilien aux confins d’une forêt, Giuseppe, 13 ans, disparaît. Luna, une camarade de classe, refuse la disparition du garçon dont elle est amoureuse et tente de rompre la loi du silence. Pour le retrouver, au risque de sa propre vie, elle tente de rejoindre le monde obscur où son ami est emprisonné et auquel le lac offre une mystérieuse voie d’accès. (AlloCiné) 


Avant un séjour en Italie quoi de mieux que d’aller voir un film Italien ?
Soyons clair, ce n’est pas l’idée du siècle que j’ai eu, non que le film soit mauvais, au contraire, mais c’est l’ambiance qui s’en dégage qui m’ a profondément marquée.
Présenté comme une transposition moderne de l’histoire de Roméo et Juliette avec en toile de fond la mafia, l’histoire est avant tout inspirée d’un fait réel plutôt inconnu en dehors des frontières Italiennes.
Le 23 novembre 1993, Giuseppe di Matteo, fils d’un mafieux repenti, est enlevé par des hommes habillés en policiers qui lui disent qu’ils vont l’emmener voir son père, alors sous protection policière, ce qui est évidemment un mensonge puisque ses ravisseurs appartiennent à la mafia.
Giuseppe restera 779 jours et nuits entre les mains de ses ravisseurs, sera déplacé d’une cachette à une autre, subira des sévices, son calvaire finissant le 11 janvier 1996, il n’est alors qu’une larve humaine que ses ravisseurs étranglent, son corps est dissous dans l’acide et ne sera donc jamais retrouvé, son père n’ayant jamais cessé sa collaboration avec la police.


Giuseppe (Gaetano Fernandez) est donc un jeune garçon comme un autre, il fascine l’une de ses camarades de classe, Luna (Julia Jedlikowska), et les deux jeunes gens entament une histoire d’amour comme l’on peut en avoir une dans les 12/13 ans.
Giuseppe est enlevé, et Luna refuse la disparition du garçon, le silence de tout le monde, et le peu d’intérêt que cet enlèvement suscite.
Tous les moyens sont bons : des affiches, se teindre les cheveux en bleu, interpeller les gens dans la rue ou sur la place, et Luna se refuse au silence, à l’oubli, à faire comme si la vie continuait et que Giuseppe n’avait jamais existé.
Elle finit par trouver un moyen d’entrer en communication avec le garçon (métaphoriquement parlant), à travers le lac qui constitue un passage d’un monde à l’autre.


Le film est présenté comme une transposition de Roméo et Juliette, c’est tout à fait le cas à une légère exception près, que je ne dévoilerai pas ici, et cette belle histoire m’a touchée fortement.
En prenant des adolescents cela colle avec les personnages de Roméo et Juliette, ici il n’est point question de familles rivales mais plus d’une rivalité entre mafieux et repentis, puisque l’enlèvement de Giuseppe est en représailles du repentir de son père.
J’ai beaucoup aimé la dimension fantastique donnée à l’histoire, avec le rôle important du lac comme transition entre le monde réel et celui fantasmé par Luna pour retrouver Giuseppe et maintenir un lien avec lui.
Il y a une forme de poésie morbide dans cette histoire et la mise en scène est particulièrement soignée.
Je ne cacherai pas que les conditions de l’enlèvement, de détention et l’exécution finale de Giuseppe m’ont mis mal à l’aise, mais c’est aussi ce qui fait que plusieurs semaines après avoir vu le film il reste gravé dans ma mémoire.
Les comédiens sont tous excellents dans leur interprétation, à commencer par les jeunes, mais les adultes ne sont pas en reste et la mère de Luna a de quoi foutre un peu les jetons avec son côté, comment dire … psychorigide ?
Pas bien sûre que le terme soit approprié mais il faut voir le film pour comprendre.
Et puis il se dégage du film une ambiance typiquement Italienne, pour ne pas dire Sicilienne, on est transporté le temps du film dans cette forêt et ce petit village pas très éloigné de la mer.
J’avais entendu parler des réalisateurs mais pas encore vu leurs films, celui-ci m’a beaucoup plu et je vais bien évidemment m’intéresser à leur filmographie.
Je retiens en tout cas que le duo fonctionne bien dans leur réalisation et qu’il est très prometteur dans le cinéma Italien, une bonne chose car cela fait bien longtemps que j’attends que le renouveau de ce cinéma, voire même qu’il retrouve son prestige d’antan.


"Sicilian Ghost Story" est un beau film onirique qui a su me mettre mal à l’aise dans le bon sens du terme, réalisé par un duo de réalisateurs qu’il va falloir suivre car ils vont continuer à faire parler d’eux dans les années à venir.