dimanche 14 juillet 2013

Un jour, une histoire : 14 juillet 1789 #6


"Ah ! Ca ira, ça ira, ça ira !
Les aristocrates à la lanterne
Ah ! Ca ira, ça ira, ça ira !
Les aristocrates on les pendra !"

(Petit anachronisme, car ce couplet n’a été chanté qu’après le 14 juillet 1790.)
(En France, on aime les chants menaçants : entre ça et "La Marseillaise" …)

Peuple affamé, peuple en colère …

Quarante jours plus tôt, les Etats Généraux se sont réunis à Versailles et ont décidé d’écrire une nouvelle Constitution (en France, on aime remettre tout à plat et recommencer), et le 9 juillet l’assemblée à Versailles s’est proclamée Assemblée Nationale Constituante (en France, on aime donner des noms pompeux aux institutions).

A Paris, la rumeur se répand le 13 juillet que les troupes royales vont entrer en force dans la capitale pour mettre les députés aux arrêts (le Roi, il n’a pas franchement aimé l’Assemblée Nationale Constituante et la veille il a renvoyé Necker, son contrôle général des finances, banquier populaire par-dessus le marché).

Au matin du 14 juillet, des émeutiers (artisans et commerçants) se rendent à l’hôtel des Invalides, en quête d’armes, et le gouverneur cède en leur ouvrant les portes.
C’est désormais armés que les émeutiers décident de se rendre à la Bastille, où la rumeur prétend que la poudre aurait été entreposée (en France, on réagit très vite à la rumeur), et il faut dire que le peuple avait aussi un compte à régler avec ce bâtiment.


Le marquis de Launay, gouverneur de la Bastille, tente de garder le contrôle de la situation en s’engageant à ne pas tirer sous réserve que les émeutiers ne cherchent pas à entrer dans la Bastille, et essaye de gagner du temps en retenant trois délégués des émeutiers à déjeuner (en France, manger c’est important).
Mais une explosion se fait entendre, la foule crie à la trahison et pénètre dans l’enceinte de la Bastille, de Launay perd son sang froid et ouvre le feu, c’est un carnage.
Arrivent deux détachements de gardes françaises qui décident de se rallier aux émeutiers.
Ils ont de l’expérience, de Launay décide de faire sauter les magasins de poudre et d’ouvrir le feu à outrance, mais la garnison de la Bastille décide de parlementer et les émeutiers prennent alors la Bastille, déçus de n’y trouver que quelques prisonniers de peu d’importance.


Le marquis de Launay tente de se suicider, se rate, est traîné dans les rues de Paris avant d’être décapité par un boucher et sa tête promenée sur une pique.
C’est le basculement de la Révolution dans la violence car désormais cela deviendra une habitude d’exhiber au bout d’une pique les têtes des personnes assassinées.
Le soir du 14 juillet, Palloy réunit 800 ouvriers et s’attache à démolir la forteresse.
A Versailles, Louis XIV indique "Rien" dans son journal à cette date, mais il ne s’agit que du résultat de sa chasse.


Le 14 juillet 1790 deviendra la Fête de la Fédération et en 1880 le 14 juillet deviendra la Fête Nationale de la France.

jeudi 11 juillet 2013

Beignets de tomates vertes de Fannie Flagg


Au sud de l'Amérique profonde, en Alabama, un café au bord d'une voie ferrée... Ninny, quatre-vingt-six ans, se souvient et raconte à Evelyn les histoires incroyables de Whistle Stop. Et Evelyn, qui vit très mal l'approche de la cinquantaine et sa condition de femme rangée, découvre un autre monde. Grâce à l'adorable vieille dame, elle peut enfin se révéler, s'affirmer... Une chronique nostalgique et tendre, généreuse et colorée, pleine de saveur et d'humour. Un baume au coeur, chaud et sucré. (J'ai Lu)

Evelyn Couch est une femme approchant de la cinquantaine qui ne sait pas trop ce qu’elle a fait de sa vie, hormis de se marier et de faire deux enfants parce qu’il le fallait, et sait encore moins ce qu’elle va faire des années lui restant : "Oh ! Mrs. Threadgoode, je suis trop jeune pour être vieille et trop vielle pour être jeune. Je n’ai de place nulle part. J’aimerais me suicider mais je n’en ai pas le courage.", jusqu’au jour où elle rencontre Ninny Threadgoode dans une maison de retraite.
La vieille femme n’a pas été épargnée par la vie mais elle a su garder un bonheur et une joie de vivre qu’elle va communiquer à Evelyn en lui racontant les histoires de sa jeunesse à Whistle Stop, petite bourgade de l’Alabama.

Ce roman est construit selon différents points de vue : la gazette de Dot Weems, les souvenirs de Ninny Threadgoode, un narrateur jamais expressément nommé.
Inutile de chercher une chronologie dans le récit, il n’y en a pas.
La narration se joue du temps et passe d’une époque à l’autre sans complexe et surtout sans perdre le lecteur.
Quant aux personnages, ils sont souvent construits comme un miroir, l’un étant l’exact opposé de l’autre.
Ainsi, Idgie est un véritable garçon manqué libre comme l’air au contraire d’Evelyn qui vit de façon étriquée, mais Evelyn va finir par casser son joug et se libérer, dans un premier temps dans l’excès en se créant un alter ego : Towanda, avant de s’apaiser et d’appréhender sa vie de façon harmonieuse.
A travers cette histoire, de nombreux aspects sont abordés, comme le racisme : "Quand on pense que ces crétins sont terrifiés à l’idée de manger à côté d’un Noir et qu’ils gobent des œufs crus sortis tout droit du cul d’une poule !", la montée en puissance du Ku Klux Klan, la crise financière de 1929 et ses conséquences.
Mais c’est également un roman très féministe : "On n’insultait plus ni les Noirs, ni les Japonais, ni les Italiens, les Polonais ou les Irlandais, en tout cas en public. Seules les femmes continuaient de faire l’objet de lazzis et d’injures. Pourquoi ? Ce n’était pas juste.", qui permettra à toute lectrice de se retrouver au moins dans un des personnages féminins : Idgie la sauvageonne, Ruth toute en beauté et en grâce, Ninny la spectatrice des aventures d’Idgie et sa bande, Evelyn la femme (désespérée) au foyer.
L’auteur y aborde également, et ce de façon très pudique et jamais dérangeante, l’homosexualité au travers des personnages d’Idgie et de Ruth qui s’aiment et se le disent dans une relation très forte d’amour-amitié.
Rien ou presque n’est explicite, mais quelques mots et phrases sont semés de-ci de-là et ne permettent pas au lecteur d’avoir le moindre doute.
C’est l’un des aspects le plus touchant du livre, avec une Idgie qui sort son amie d’un mariage malheureux pour ensuite élever toutes les deux Buddy Jr surnommé Stump, le fils biologique de Ruth mais également spirituel d’Idgie.
Je retiens de cette lecture une belle histoire étalée sur près de cinquante ans avec des sujets abordés toujours en douceur et pudiquement, des moments forts avec de belles phrases qui ne sonnent pas creux : "Ceux qui souffrent le plus en disent toujours le moins.", des moments où j’ai souri voire ri, d’autres où les larmes me sont montées aux yeux, où la vie bat son plein et le bonheur n’est jamais loin, une profusion de beaux et bons sentiments et où la méchanceté n’a pas sa place, ou alors pas pour longtemps.
J’ai vibré avec ce livre qui a su faire jouer des cordes plutôt restées silencieuses au cours de mes dernières lectures et qui a secoué de sa léthargie la lectrice que je suis et qui depuis quelques temps ne trouvait plus ce petit quelque chose dans les histoires parcourues.

La lecture de "Beignets de tomates vertes" m’a furieusement donné envie de revoir le très beau film qui en a été tiré et les recettes présentes à la fin de l’ouvrage de me mettre en cuisine pour essayer et tester les fameux beignets de tomates vertes, entre autres.
Mais par-dessus tout, ce livre est un pur moment de bonheur qui adoucit la vie quotidienne et redonne le sourire et la joie de vivre, foi de Towanda !  

Livre lu dans le cadre du challenge Destination PAL

Il était une fois en France Tome 3 Honneur et Police de Fabien Nury et Sylvain Vallée


Joseph Joanovici au plus fort de ses mystères et de ses contradictions. Le troisième épisode d'une grande saga d'Histoire et d'Aventure mais pas seulement, unanimement saluée par la critique et les lecteurs.
En cette période noire de l'Occupation, le ferrailleur félon Joseph Joanovici a un gros problème : il a trop d'argent... Un argent pas toujours très propre. Un argent obtenu à force de compromissions avec les allemands. Mais qu'il pourrait être assez facile de blanchir efficacement. En l'investissant dans la Résistance, par exemple... Inspirée de faits réels passés au crible de l'imagination de Fabien Nury et de sa formidable rigueur documentaire, Il était une fois en France poursuit son décryptage de la collaboration et de la complexité de l'âme humaine à travers le destin d'un salaud ordinaire se révélant parfois homme ou ami exemplaire... Toujours campé par Sylvain Vallée, Joseph Joanovici est de ces personnages à l'épaisseur rare et toujours aussi dérangeante... Une série incontournable, saluée conjointement par critiques et lecteurs. (Glénat)

"Salaud ou héros ? ", telle est la question centrale de ce troisième tome de la série s’attachant à retracer la vie et le parcours de Joseph Joanovici, ferrailleur roumain immigré et illettré devenu immensément riche durant la Seconde Guerre Mondiale.
Salaud tout d’abord, car il n’hésite pas à collaborer avec les nazis et à s’enrichir.
Mais ce trop d’argent finit par lui poser problème : "Je viens de te le dire, on fait trop d'argent. Il y a trop de gens qui savent qu'on se goinfre. Et on a trop d'amis chez les allemands.", et il se transforme alors en héros de la Résistance, utilisant une partie de son argent pour alimenter le réseau Honneur et Police et faisant jouer ses connaissances pour libérer des résistants.
Joseph Joanovici est illettré mais ce n’est pas pour autant qu’il est idiot : "J'essaye de survivre, tu comprends ? D'avoir toujours un coup d'avance ... de ne jamais m'embarrasser de sentiments ou de morale ... je ne peux pas faiblir, je ne peux pas ralentir ...", il sent bien le vent tourner et sait pertinemment que la fin du régime nazi est proche, aussi ses arrangements commencent à sentir le roussi et il a besoin de se tailler une réputation et d’être vu comme membre actif de la Résistance pour espérer échapper aux purges d’après-guerre qu’il pressent.
Je n’éprouve franchement aucune sympathie pour ce personnage qui a vendu son âme au diable : "Vous êtes au service du Reich ... pour le meilleur, et pour le pire." , mais il est intéressant à suivre.
J’aime assez le traitement qu’en font les auteurs, ils arrivent à montrer un personnage dual et à mettre en évidence comment il était possible à cette époque d’être collabo un jour et héros l’autre, sans doute comme l’ont fait d’autres personnes.
Il n’y a pas de parti pris ni de sentiments personnels, Fabien Nury a fait un travail de recherches important et se contente de livrer des faits dont une partie est romancée, quant à Sylvain Vallée, il illustre tout cela avec une retranscription fidèle des habits et coiffures de l’époque sans chercher à créer de beaux personnages, je trouve même qu’ils sont peu gâtés et qu’aucun n’a eu un traitement de faveur.
L’avantage c’est que même en prenant cette série en cours, les traits et expressions du visage permettent au lecteur de déterminer les caractères de chacun.

Ce troisième tome n’est que le milieu de la série, j’ai quelques craintes quant à la suite étant donné que nous sommes déjà en 1944 mais je compte sur les auteurs pour savoir rebondir et poursuivre la narration de la vie de Joseph Joanovici, homme complexe et salaud ordinaire dans une époque trouble.

Livre lu dans le cadre du challenge Destination PAL

Il était une fois en France Tome 2 Le vol noir des corbeaux de Fabien Nury et Sylvain Vallée


En temps de guerre tous les clients sont bons à prendre. Y compris les nazis. Le second tome de la grande saga de Fabien Nury et Sylvain Vallée, unanimement saluée par la critique et les lecteurs. 1940. La guerre secoue le monde. L'ascension sociale de Joseph Joanovici le ferrailleur pourrait en être contrariée. Si ce n'est que les armées, pour fabriquer leur matériel de mort, se révèlent grandes consommatrices de métaux. Et que des métaux de toutes sortes, Joseph en a des tonnes à revendre. Très cher. Car les nazis, au moins en affaires, sont des gens très fréquentables. Même si pendant ce temps l'ombre des rafles commence à s'étendre sur la femme et les filles de Joseph l'émigré roumain... Inspirée de faits réels passés au crible de Fabien Nury et de sa formidable rigueur documentaire, Il était une fois en France dresse un tableau sans concession de la collaboration et de la complexité de l'âme humaine. Toujours admirablement dessiné par Sylvain Vallée, Joseph Joanovici est de ces personnages à l'épaisseur rare et toujours aussi dérangeante... Une série déjà incontournable ! (Glénat)

S’il avait été possible d’éprouver un peu de compassion à l’égard de Joseph Joanovici, elle fond ici comme neige au soleil.
Il est peu courant en littérature qu’un personnage aussi peu sympathique fasse office de personnage principal, ici c’est pourtant le cas mais je n’irai pas jusqu’à dire qu’il provoque une réaction épidermique.
Son passé permet d’expliquer partiellement pourquoi il est ainsi, mais n’excuse pas sa conduite envers sa famille : il délaisse sa femme et ses filles et vit ouvertement avec sa secrétaire Lucie, la bien-nommée Lucie-Fer, il charge son frère de veiller sur sa famille pendant qu’il négocie des affaires avec les allemands et s’enrichit, énormément, toujours plus sûr de lui et plus revanchard sur la vie : "Je nous ai construit une vie dans ce pays. J'ai fait fortune dans ce pays. Et maintenant tu veux me voir fuir comme les autres ? Non, pas question ... pas moi.".
Il n’empêche que l’occupant sait bien lui rappeler son statut de juif : "Vois-tu, Joseph pour moi tu n'es qu'un sale youpin !", ce qui ne démonte pas pour autant l'assurance de Joseph Joanivici : "Combien ça coûte de ne plus l'être ?", et la scène finale où il obtient son certificat d’aryanisation est violente d’un point de vue psychologique.
C’est là que réside toute la complexité du personnage : il gère ses affaires mais il protège aussi sa famille en la mettant à l’abri du besoin et des rafles qui deviennent plus nombreuses tout en se montrant généreux avec d'autres personnes : "Je le connais comme honnête homme, serviable et grand travailleur. L'argent qu'il gagne, il le donne en partie à ceux qui sont plus malheureux que lui et je ne crois pas que ce soit dans les habitudes d'un juif.".
Difficile de cerner ce personnage, mais malgré le peu d’attrait qu’il exerce sur moi je prends plaisir à lire son histoire racontée par Fabien Nury et mise en image par Sylvain Vallée.
Encore une fois, je reconnais un gros travail de recherches pour bâtir le scénario, l’ambiance de l’époque est bien reconstituée et les dessins de Sylvain Vallée servent bien l’histoire.
Je trouve que les personnages sont expressifs et que cela reflète leurs caractères.
Ainsi, Eva, la femme de Joseph, a le visage taillé à coup de serpe, une bouche dure et des traits crispés, il faut dire qu’elle est agacée par l’attitude de son mari et que je ne peux que lui donner raison ; Lucie est d’une certaine beauté mais ses yeux reflètent qu’il vaut mieux se méfier d’elle ; Joseph sous son aspect rond n’en est pas pour autant jovial ; quant aux allemands ils sont peu sympathiques sans que cela tombe toutefois dans le cliché.

Nettement moins brouillon que le précédent opus, "Le Vol Noir des Corbeaux" dresse une France sombre dans l’époque tourmentée de la Seconde Guerre Mondiale à travers le personnage tout aussi sombre et complexe qu’était Joseph Joanovici.
Une belle saga littéraire a vu le jour.

Livre lu dans le cadre du challenge Destination PAL

John l'Enfer de Didier Decoin


Trois destins se croisent dans New York l'orgueilleuse, New York dont seul John l'Enfer pressent l'agonie. Trois amours se font et se défont dans ce roman de l'attirance et de la répulsion, de l'opulence et du dénuement. Abraham de Brooklyn chantait la naissance de New York. Avec John l'Enfer, voici venu le temps de l'apocalypse. (Points)

John l’Enfer est un indien Cheyenne, il travaille à New York, comme laveur de carreaux sur les gratte-ciel.
Son chemin va croiser celui de Dorothy Kayne, une jeune femme momentanément aveugle suite à un accident, et d’Ashton Mysha, un loup de mer polonais expatrié.
Dorothy Kayne a besoin d’aide mais pas de pitié, c’est tout ce qu’a à lui offrir John l’Enfer qui tombe amoureux de cette jeune femme dont la couleur des yeux restera un mystère jusqu’à la fin.
Dorothy Kayne tombe sans doute aussi amoureuse de John l’Enfer, mais elle ne le voit pas forcément et c’est à Ashton Mysha qu’elle s’offre toutes les nuits, pas toujours entièrement consentante ce qui en fait une relation déroutante, alors que ce dernier sait pertinemment que John aime Dorothy et vice-versa, en attendant il profite de la pseudo-domination qu’il a sur le Cheyenne : "Elle dépend de vous, pire qu'un chien. Mais je n'appelle pas ça de l'amour. N'attendez rien de l'hiver, John, vous seriez déçu.".

Ces trois destins vont se croiser pour ne faire qu’un l’espace d’un temps dans une ville de New York qui se désagrège petit à petit.
Mais seul John l’Enfer perçoit la fin de la ville, repère et interprète les signes sur les bâtiments ou encore ces chiens qui se rassemblent : "Le Cheyenne a toujours eu l'impression d'être le spectateur privilégié de cette ville à la surface de laquelle il ne prend pied que pour fermer les yeux.".
Il y a beaucoup de symboliques dans ce roman : un univers indien avec ses croyances toujours sous-jacent, une aveugle qui ne voit pas au sens propre comme au figuré, cette meute de chiens qui ne cesse de grandir en périphérie de New York prête à attaquer la ville, cette étrange maladie comme une lèpre qui toucherait la pierre pour la rendre friable et faire s’écrouler les bâtiments.
L’apocalypse n’est pas forcément là où on l’attend : elle aurait pu prendre la forme d’un virus mortel, l’auteur a choisi de la symboliser par les maisons et surtout les gratte-ciel, emblèmes de New York, qui menacent de s’effondrer.
Ne faudrait-il pas y voir aussi le déclin de la race humaine ?
D’ailleurs, même les indiens réputés pour ne pas souffrir du vertige se mettent à tomber des gratte-ciel tandis qu’ils lavent leurs vitres.
Alors que la ville menace de s’écrouler, il y a un trio amoureux qui se cherche, parfois se trouve mais se trompe de personne : "A New York, on ne s'aime plus que le temps d'une défaillance.", un tourbillon qui tourne et emporte le lecteur au fil de ses pérégrinations.
Mais il n’y a pas que New York qui dépérit, Ashton Mysha en a assez de la vie : "Il faut se méfier des villes, ça vous assassine mine de rien.", quant à Dorothy elle est retournée au stade enfant depuis qu’elle est aveugle, seul John l’Enfer est et reste un roc, une personne sur qui compter et à qui s’accrocher.
Ce roman est aussi la confrontation des contraires : le New York opulent qui se heurte au New York pauvre, l’argent à la misère, l’amour au désespoir.
Et puis, il y a New York, ville aux multiples facettes que j’ai pris plaisir à re-parcourir à travers ce roman mettant en avant des lieux ultra-connus et d’autres plus secrets.

Il m’est difficile de parler de cette lecture, elle se ressent plus qu’elle ne se raconte mais le style de Didier Decoin m’a transportée à New York et m’a fait suivre les pas de John l’Enfer à travers cette histoire que j’imagine très bien transcrite à l’écran par le cinéma.
Une belle lecture et un coup de cœur littéraire comme cela ne m’était plus arrivée depuis quelques mois.

Prix Goncourt 1977

Livre lu dans le cadre du Club des Lectrices

Livre lu dans le cadre du challenge New York en littérature 2013


Livre lu dans le cadre du challenge Destination PAL

mercredi 10 juillet 2013

Un jour, une histoire : 10 juillet 1940 #5

En ce 10 juillet 1940, dans le casino de la ville d’eaux de Vichy, la Chambre élue en 1936 sous les couleurs du Front Populaire vote les pleins pouvoirs au maréchal Philippe Pétain.


Celui-ci méprisant les députés n’a pas voulu se déplacer et c’est dans une lettre lue par Pierre Laval, vice-président du Conseil, qu’il demande, et obtient, les pleins pouvoirs en vue de préparer une nouvelle constitution.
Mais à peine le vote terminé, la Chambre est dissoute et le maréchal Pétain s’accorde les pleins pouvoirs, devenant ainsi dictateur, pendant qu’un culte autour de sa personnalité se développe, celui-ci étant perçu par une partie de la population comme le vainqueur de Verdun et donc pleinement capable de redresser la France.


C’est la fin de la IIIè République et le début du Régime de Vichy.

mardi 9 juillet 2013

Il était une fois en France Tome 1 L'Empire de Monsieur Joseph de Fabien Nury et Sylvain Vallée


Personnage ambigu, Joseph Joanovici fut pour certains un criminel, pour d’autres un héros. Fabien Nury et Sylvain Vallée décrivent sans fards ni parti pris ces heures sombres de notre Histoire… Il était une fois en France conte l’histoire de JOSEPH JOANOVICI, juif roumain devenu l’homme le plus riche de France pendant l’occupation. Ferrailleur, collabo, résistant, il fut pour certain un criminel, pour d’autres un héros. C’est le cheminement de ce personnage ambigu baptisé le “roi de Paris” par ceux qui ont croisé sa route, que relate avec justesse cette saga au thème délicat. “Monsieur JOSEPH” se confie sur son lit de mort aux côtés de LUCIE-FER, celle qui fut sa plus fidèle compagne. Intelligence avec l’ennemi, corruption de fonctionnaires, contrebande, enrichissement personnel et même meurtre seront reprochés à la Libération à celui qui possédait pendant l’occupation un appartement en plein coeur de la préfecture de police. Portant fièrement la rosette de la résistance, JOSEPH reçoit les plus huppés du Tout-Paris, alors que de sombres nuages annoncent la fin de son règne… (Glénat)

Cette bande dessinée, constituée de six volumes, retrace sous forme de fiction la vie de Joseph Joanovici, ferrailleur juif roumain illettré devenu l’un des hommes les plus riches de France et qui a entretenu durant la Seconde Guerre Mondiale des rapports proches à la fois avec la Gestapo et avec la Résistance.
Un avertissement en début de chaque volume rappelle que cette histoire s’inspire de faits historiques mais mêle aussi de la fiction.

Avant de commencer cette série, Joseph Joanovici m’était totalement inconnu : "Je suis un petit ferrailleur. J'ai des camions, des entrepôts ... et un casier vierge.".
Je ne dirai pas que je le connais mieux après cette lecture, car ce personnage était tellement énigmatique qu’il est bien difficile de démêler le vrai du faux.
C’est pourquoi son histoire se prête bien à la fiction, et son adaptation sous forme de série dont le titre est sans équivoque emprunté à un film de Sergio Leone.
Je qualifierai ce premier tome d’extrêmement brouillon, il y a de quoi se perdre facilement tant les sauts dans le temps sont importants.
Si la suite était du même acabit j’aurais décroché avant la fin.
Ce premier tome manque de structure narrative et de cohérence, j’ai eu l’impression que les auteurs cherchaient à donner le plus possible d’informations au lecteur, ce qui a pour conséquence de le dérouter.
Je reconnais à Fabien Nury des recherches approfondies sur la personne de Joseph Joanovici pour construire son histoire, mais ici elles manquent de cohésion et donnent l’impression d’un cheval fou lancé au galop.
Fabien Nury ne m’était pas inconnu puisque j’ai notamment croisé sa route au cours de la série W.E.S.T.
Les dessins de Sylvain Vallée sont quant à eux beaux et collent assez à la réalité, notamment si l’on compare une photographie de Joseph Joanovici avec son portrait en bande dessinée.
Quant au personnage en lui-même, difficile de ne pas éprouver de la compassion à son égard, mais cette compassion finira par disparaître quand le lecteur se rend compte de l’ambigüité du personnage : "D'accord, il a fait des affaires avec les boches ... et ils les a bien roulés ! D'accord, il a fait croire à des collabos qu'il était leur copain ... il fallait bien qu'il survive ! Nom de dieu, rien qu'avec sa religion, s'en tirer comme ça ... ça devrait vous forcer le respect !" et sa dureté : "Mon pays, c'est ma famille. Les autres peuvent crever.".


"L’Empire de Monsieur Joseph" n’ouvre pas forcément sous les meilleurs auspices cette nouvelle série en bande dessinée mais il ne faut pas s’arrêter à ce premier tome un peu trop brouillon, la suite m’a heureusement prouvé que ce défaut avait été corrigé et que l’histoire était plus organisée.

Livre lu dans le cadre du challenge Destination PAL

Auschwitz et après - I Aucun de nous ne reviendra de Charlotte Delbo


Charlotte Delbo était une des 230 femmes qui, dans Le Convoi du 24 janvier, partirent en 1943 de Compiègne pour Auschwitz.
Aucun de nous ne reviendra est, plus qu'un récit, une suite de moments restitués. Ils se détachent sur le fond d'une réalité impossible à imaginer pour ceux qui ne l'ont pas vécue. Charlotte Delbo évoque les souffrances subies et parvient à les porter à un degré d'intensité au-delà duquel il ne reste que l'inconscience ou la mort. Elle n'a pas voulu raconter son histoire, non plus que celle de ses compagnes ; à peine parfois des prénoms. Car il n'est plus de place en ces lieux pour l'individu. (Editions de Minuit)

Charlotte Delbo avait 30 ans lorsqu’elle est arrivée à Auschwitz.
Arrêtée en mars 1942, elle était entrée dans la Résistance en 1941 et faisait partie du groupe Politzer.
Incarcérée à la Santé, à Paris, elle est transférée au fort de Romainville en août 1942 avant de passer par le camp de Compiègne où elle est déportée à Auschwitz par le convoi du 24 janvier 1943, un convoi de 230 femmes dont 49 seulement seront rescapées.
Avant la guerre, de 1937 à 1941, elle avait été l’assistante de Louis Jouvet au théâtre de l’Athénée.
Elle retravaillera avec lui de 1945 à 1947.

Ecrit en 1946, "Aucun de nous ne reviendra", titre emprunté d’un vers du poème La maison des morts de Guillaume Apollinaire, est le premier volume d’une trilogie consacrée à la déportation, brossant ici des moments du quotidien à Auschwitz.
C’est dans un style épuré, pudique et fortement poétique, que Charlotte Delbo évoque des moments à Auschwitz : le matin, la nuit, le jour, l’appel, le soir.
Ou encore l’arrivée en train, la gare qui n’en est pas vraiment une : "Mais il est une gare où ceux-là qui arrivent sont justement ceux-là qui partent une gare où ceux qui arrivent ne sont jamais arrivés, où ceux qui sont partis ne sont jamais revenus. C'est la plus grande gare du monde.", cette destination qui n’en est pas non plus vraiment une : "Ils ignoraient qu'on prît le train pour l'enfer mais puisqu'ils y sont ils s'arment et se sentent prêts à l'affronter avec les enfants les femmes les vieux parents avec les souvenirs de famille et les papiers de famille.", l'ignorance des arrivants : "Ils ne savent pas qu'à cette gare-là on n'arrive pas.", et la vérité qui éclate devant leurs yeux : "La gare n'est pas une gare. C'est la fin d'un rail. Ils regardent et ils sont éprouvés par la désolation autour d'eux.".
Ce récit n’est absolument pas centré sur elle, pas plus que sur ses compagnes dont seulement quelques prénoms sont évoqués.
A Auschwitz, l’Homme n’était plus Homme, c’était une usine de la mort et de la déshumanisation où la seule identité d’un individu était son numéro tatoué sur le bras.
Comme le bétail.
Mais même le bétail, on ne lui fait pas endurer ce que j’ai lu dans ces lignes.
J’aurais pu me pincer pour croire à ce que je lisais, mais cela n’aurait pas suffi.
Plusieurs fois, j’ai relu le passage que je venais de lire.
Une première fois, puis une deuxième, et une troisième.
Charlotte Delbo va très loin dans son récit, porté par son style à nul autre pareil.
Elle évoque les coups, les humiliations, la faim, le froid, la peur, la soif.
C’est sans doute ce chapitre consacré à la soif qui m’a le plus marquée, avec lequel j’ai le plus souffert : "La raison est terrassée par la soif. La raison résiste à tout, elle cède à la soif.", et où j’ai le plus ressenti cette sensation d’irréalité ; l’autre moment étant celui où Charlotte Delbo, couverte par une compagne, se laisse aller à pleurer.
Car ce qui est écrit dans ce livre est irréel sur bien des aspects pour quiconque n’a pas connu Auschwitz, et il n’y avait que deux issues possibles : sombrer dans l’inconscience ou la mort, un aspect que Charlotte Delbo a particulièrement bien mis en valeur.
La peur prend la forme du Block 25, celui dans lequel étaient mises les femmes trop faibles ou mourantes avant d’être emmenées dans les chambres à gaz.
Quant à la description de l’appel du matin (à 3 heures, il fait donc encore nuit), elle est tout simplement saisissante et inimaginable : "Il faudra rester des heures immobiles dans le froid et dans le vent. Nous ne parlons pas. Les paroles glacent sur nos lèvres. Le froid frappe de stupeur tout un peuple de femmes qui restent debout immobiles. Dans la nuit. Dans le froid. Dans le vent." Et Charlotte Delbo a su avec justesse mettre des mots sur son ressenti : "Tout à l'heure je cédais à la mort. A chaque aube, la tentation. Quand passe la civière, je me raidis. Je veux mourir mais pas passer sur la petite civière. Pas passer sur la petite civière avec les jambes qui pendent et la tête qui pend, nue sous la couverture en loques. Je ne veux pas passer sur la petite civière.". 
Et puis au-delà de la barbarie, il y avait la beauté qui était détruite, à l’image de cette compagne de Charlotte Delbo qui ne comprend pas comment sa petite sœur a pu être emmenée directement à la chambre à gaz alors qu’elle était si belle, ses bourreaux n’ont pas dû voir sa beauté : "Elle était belle, ma petite soeur. Vous ne pouvez pas vous représenter comme elle était belle. Ils n'ont pas dû la regarder. S'ils l'avaient regardée, ils ne l'auraient pas tuée. Ils n'auraient pas pu.".
En guise de conclusion et en réponse au titre : "Aucun de nous n'aurait dû revenir.", pourtant certains sont revenus et ont choisi, comme Charlotte Delbo, de témoigner.
Je ne peux que les en remercier.

"Aucun de nous ne reviendra" de Charlotte Delbo est à ce jour l’un des récits les plus forts que j’ai pu lire sur la déportation, et l’un des plus beaux par la poésie qui s’en dégage.
Il n’est pas sans rappeler le film "Nuit et brouillard" d’Alain Resnais et se distingue par une puissance narrative rarement atteinte dans les témoignages écrits sur la Shoah.

Livre lu dans le cadre du challenge Destination PAL