lundi 29 avril 2013

Le boulevard périphérique de Henry Bauchau


Paris, 1980. Alors qu’il “accompagne” sa belle-fille dans sa lutte contre un cancer, le narrateur se souvient de Stéphane, son ami de jeunesse, qui au début de la guerre l’avait initié à l’escalade et au dépassement de la peur. Entré dans la Résistance, puis capturé par un officier nazi – le colonel Shadow –, il est mort dans des circonstances jamais vraiment élucidées. 
Mais Shadow, à la fin de la guerre, s’est fait connaître du narrateur. Son intangible présence demeure en lui, elle laisse affleurer les instants ultimes, la mort courageuse – héroïque, peut-être – de Stéphane. Et la réalité contemporaine (les visites à l’hôpital, l’anxiété des proches, les minuscules désastres de la vie ordinaire) reçoit de ce passé un écho d’incertitude et pourtant d’espérance… 
L’ombre portée de la mort en soi, telle est sans doute l’énigme dont Henry Bauchau interroge les manifestations conscientes et inconscientes, dans ce captivant roman qui semble affirmer, jusqu’à sa plus ultime mise à nu, l’amour de la vie mystérieusement éveillée à sa condition mortelle. (Actes Sud)


Ce récit exclusivement porté par la voix d’un narrateur qui restera sans nom est un roman à tiroirs.
En effet, au début le narrateur accompagne sa belle-fille dans sa lutte contre le cancer qui la ronge.
C’est le premier tiroir ouvert, avec les souvenirs du narrateur sur sa rencontre avec sa belle-fille et la façon dont ces deux là se sont apprivoisés et comment lui-même a apprivoisé son petit-fils Win.
A travers des visites quotidiennes à l’hôpital, ponctuées de longs trajets via le boulevard périphérique ou le RER et le bus, il lui raconte son enfance et en vient ainsi à se remémorer Stéphane : "A ce moment je comprends que ce qui survit en moi de Stéphane ce n'est pas ma vision incertaine, l'identité confuse dont je me souviens encore, c'est sa légèreté, oui, cette légèreté enfantine qu'il avait gardée dans ce grand corps musclé.", son ami de jeunesse qui l’a initié à l’escalade mort durant la Seconde Guerre Mondiale après être entré en Résistance et avoir été arrêté par un terrible officier nazi :  le colonel Shadow, dont la devise est "Régner par la terreur, c'est régner sur des intestins.".
C’est un deuxième tiroir qui s’ouvre et qui sera présent pendant la première moitié du récit puis, ce deuxième tiroir entraîne l’ouverture d’un troisième, avec les souvenirs des visites faites par le narrateur au colonel Shadow alors que celui-ci est emprisonné et mourant.
Cet homme cruel va lui raconter, dans la mesure de ce qu’il veut bien lui dire, l’emprisonnement de Stéphane, sa résistance physique et mentale aux tortures et les circonstances de sa mort.
Mais chaque tiroir est lui-même composé de sous-tiroirs, ainsi le narrateur se remémore son apprentissage de l’escalade et les périples effectués avec Stéphane, la Guerre et les difficultés de vivre durant cette période ainsi que les personnes qui se cachaient pour échapper au travail obligatoire ou à la déportation, ainsi que sa propre vie et les métiers exercés.
Cette histoire est complexe et nécessite une attention particulière pour entrer dedans et en saisir toutes les nuances.
Mais le meuble accueillant tous ces tiroirs est sans nul doute une réflexion sur la mort, sur la façon dont elle est appréhendée ou perçue par chacun, sur la présence plus ou moins importante qu’elle occupe en chacun, ainsi le narrateur parle de sa première vraie discussion avec Paule sous un angle différent : "Il y avait alors quelque chose qui menaçait en elle. Quelque chose qu'aujourd'hui on appelle le cancer parce que nous savons ce qui a suivi. Je l'ignorais.".
La mort est sous jacente durant tout le récit, qu’il s’agisse de celle probable de Paule ou de celles de Stéphane, de Shadow et celle à venir un jour du narrateur : "Je n'avais jamais vraiment pensé à la vieillesse et voilà qu'elle approchait. La mort, utile aux autres, ne me faisait pas peur, du moins je le croyais, mais le vrai courage, la vraie lutte, celle contre l'affaiblissement, la diminution physique, la perte de mémoire, les maladies de l'âge, cela je ne l'avais pas envisagé et voici que c'était là à ma porte.", elle est omniprésente et prend même une place de plus en plus importante.
L’auteur est psychanalyste et présente donc une réflexion sur ce thème sans jamais toutefois tomber dans l’analyse ou en essayant d’imposer son point de vue.
Il permet au lecteur de s’ouvrir posément à cette notion et c’est pour cela que je conseille de lire ce roman avec un esprit apaisé, posé et sans plaie à vif sur le thème douloureux de la maladie et particulièrement du cancer.
Et même alors que je croyais la plaie quasiment cicatrisée, la fin excessivement poignante est venue raviver des démons et des images d’un passé pas si lointain que cela.
Autant dire que cette lecture a fini par me remuer intérieurement et que je suis restée quelques heures sans lire une fois le livre refermé pour me remettre les idées en place et commencer une nouvelle lecture.
Quant au style, j’ai trouvé la plume de Henry Bauchau belle à lire bien que dense et nécessitant une vigilance permanente.

"Le boulevard périphérique" de Henry Bauchau est une lecture exigeant une attention de chaque instant, mais bien que la mort soit omniprésente le récit s’ouvre surtout sur l’espérance et la lumière et nous rappelle que la vie n’est qu’un sursis dont il faut savoir savourer chaque moment, même le plus infime.


Livre lu dans le cadre du Prix des Lectrices

6 commentaires:

  1. Je suis bien d'accord avec ton avis !! C'est un roman exigeant, mais lumineux.

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    1. Tout à fait, voilà qui est bien résumé !

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  2. Bonjour Miss G. Quasi d'accord avec ta chronique. Un point de détail : les tiroirs tels qu'évoqués ressemblent à de petits tiroirs bien séparés. Je me les représente plutôt comme un grand tiroir dans lequel se trouveraient plusieurs tas de papiers. :-) (Tassie Gè sur Twitter)

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    1. Bonjour et tout d'abord merci pour le passage et le petit mot ! A la lecture j'ai plus ressenti une impression de compartiments, intéressant en tout cas de lire ta perception du roman.

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  3. Ta critique est très belle. je suis contente que tu aies apprécié cette lecture, pas simple effectivement mais si puissante.

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    1. Merci Delphine de m'avoir permis de découvrir ce livre.

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