mercredi 13 décembre 2017

Elle s'appelait Tomoji de Jirô Taniguchi


Taniguchi met ici en scène la rencontre entre deux adolescents dans le Japon de l’entre-deux guerres (1925-1932). Tomoji vit dans la campagne au nord du mont Fuji, tandis que Fumiaki fait ses premiers pas de photographe à Tokyo. L’auteur nous fait découvrir avec sa sensibilité habituelle ce qui va unir ces personnages. 
Une histoire inspirée de personnages réels qui fonderont par la suite une branche dérivée du bouddhisme. (Rue de Sèvres)

Jirô Taniguchi, c'est toujours beau et poétique, alors quand pour la première fois il s'intéresse à la vie d'une personne ayant réellement existé et bien c'est aussi tout cela.
"Elle s'appelait Tomoji" est l'un de ses derniers ouvrages, Jirô Taniguchi nous ayant quitté en février de cette année, et dans ce roman graphique l'auteur s'intéresse à Tomoji Uchida, une femme née en 1913, ayant réellement existé, et qui a créé un temple Bouddhiste dans la région de Tokyo.
C'est d'ailleurs ce temps qui a demandé à l'auteur de rendre hommage à cette femme.
Non seulement Jirö Taniguchi s'attaque à une forme de biographie, mais c'est aussi la première fois que le personnage central de son histoire est féminin.
Je parle de forme de biographie car plutôt que de raconter cette partie de l'histoire Jirô Taniguchi s'est intéressé à ce qui s'est passé avant, sa jeunesse, sa première rencontre avec celui qui deviendra son mari, les années de travail et de souffrance puis son mariage.
Le bonheur n'apporterait pas grand chose à cette histoire, pour comprendre Tomoji il faut savoir d'où elle vient et ce qu'elle a vécu, le reste coule de source.

Tomoji a vécu une enfance en partie heureuse jusqu'à la venue de drames, qui au lieu de l'affaiblir vont forger son caractère et faire d'elle la femme qu'elle deviendra : "Après les difficultés il y a toujours quelque chose d'heureux qui arrive.".
C'est dans le Japon de l'entre-deux guerres que Tomoji grandit, perd une partie de sa famille, manque de croiser par hasard Fumiaki, alors jeune phorographe, sans savoir que ce jeune homme deviendra quelques années plus tard son mari, son pilier : "Avec toi, j'ai l'impression de pouvoir surmonter toutes les difficultés.".
Je trouve le principe intéressant, j'ai été portée par cette histoire bien que le découpage puisse au début déboussoler, mais tout finit par prendre sens.
Au-delà de l'histoire familiale de Tomoji, heureuse puis triste, j'ai été touchée par la beauté des paysages, Tomoji vivant dans la campagne au nord du mont Fuji, des lieux que l'on n'a pas l'habitude voir dans les romans, ainsi que par l'époque, sans doute parce que l'histoire Japonaise m'est majoritairement inconnue.
Tomoji est issue d'un milieu pauvre, traditionnel, c'est ce Japon que l'auteur met en lumière, une image bien lointaine de celle que l'on se fait de ce pays.
C'est aussi un Japon avec lequel l'auteur n'est pas familier, il n'a pas habitué le lecteur à cela à travers son oeuvre et finalement il excelle là encore à le dépeindre.
Il fait également référence au tremblement de terre de 1923 de façon très réaliste.
Les Japonais ne le savent pas mais dans quelques années ils connaîtront d'autres drames tout aussi terribles, voire même plus, et il ne faut pas non plus oublier le séisme de 2011.
J'apprécie énormément le plume et le dessin de Jirô Taniguchi, ce roman ne fait donc pas exception.
Il dégage une sensibilité et respire la simplicité et le bonheur de vivre, que demander de plus à une oeuvre que de nous transporter le temps de la lecture dans un autre endroit, à une autre époque.
Il y a aussi beaucoup de réflexions, j'aime ces planches où Tomoji est seule face à la nature, et face à elle-même, à ses réflexions intérieures.
Dans le fond, après avoir lu sa vie jusqu'au moment où elle se marie il est inutile d'en dire plus, le lecteur a parfaitement saisi quelle femme était Tomoji et comment elle en arrivera à créer, avec le soutien de son mari, le temps Shôjushin.

"Elle s'appelait Tomoji" est un beau et sensible roman graphique du regretté Jirô Taniguchi qui y déploie, une fois encore, toute l'étendue de son art.


mardi 12 décembre 2017

Chère brigande - Lettre à Marion du Faouët de Michèle Lesbre


La silhouette libre et rebelle de Marion du Faouët, « Robin des bois » bretonne qui, dans les premières années du XVIIIe siècle, prenait aux riches pour redistribuer aux pauvres, a toujours fasciné Michèle Lesbre. 
Parce qu’une femme aux cheveux roux prénommée Marion, qui avait élu domicile dans une boutique désaffectée en bas de chez elle, a soudain disparu, les traits de l’autre Marion, la « chère brigande », se superposent à ceux de la SDF parisienne. L’écrivain décide alors de partir sur les traces de l’insoumise bretonne, qui mourut sur le gibet à trente-huit ans, lui adressant, pour conjurer l’injustice du monde et sa propre impuissance, une longue lettre. 
À la faveur du trajet en train vers Quimper, les souvenirs d’une autre époque de sa vie resurgissent, quand, jeune militante, elle manifestait contre la guerre d’Algérie ou, institutrice, elle apprenait à lire aux enfants. La vie de Marion agit comme un miroir tendu à ses utopies et à ses révoltes passées : à dix-huit ans, Marion, elle, créait une bande de brigands. Avec des comparses recrutés parmi ses proches, elle allait écumer les bois et redresser les torts. Le Faouët, les monts d’Arrée, Quimper : tous ces lieux, où Marion a vécu et que l’enquêteuse arpente, ravivent la vaillance et l’impétueuse générosité de son héroïne. (Sabine Wespieser)

Je ne cacherai pas que de savoir qu'un roman sortait sur Marion du Faouët m'a rendue joie et bonheur.
Voilà une femme qui j'aime, découverte il y a vingt ans cette année, et dont l'histoire mérite d'être racontée et connue.
Il se trouve que Michèle Lesbre aussi l'apprécie, et que tout a commencé d'une femme aux cheveux roux SDF dont le prénom serait Marion et qui a mystérieusement disparu un jour : "Les yeux dans le vague, elle semblait suivre la litanie des conflits ici ou là avec une sorte de détachement méprisant, elle avait des soucis d'une autre nature, chaque jour était sans doute un combat dérisoire et vital.", réveillant en l'auteur cette autre Marion bien connue des bretons.

Michèle Lesbre s'est laissée porter par ses réflexions, d'abord par rapport à cette femme sans domicile puis par un voyage vers Quimper, sur les traces de Marion du Faouët, tout en se remémorant l'homme qu'elle aimait et avec qui elle déambulait dans les rues de Quimper.
Michèle Lesbre le dit : "Je te parle simplement, je suis une femme qui écrit à une femme.", et c'est aussi avec son âme de femme qu'elle parle à Marion, qu'elle raconte son histoire tout en faisant des parallèles avec la sienne et ses engagements : "La jeune femme révoltée et rebelle que tu es, dont la vie est un palimpseste que le temps colporte, après des générations de conteurs qui se la sont appropriée comme je me l'approprie, me rappelle mes propres colères, mes propres engagements, les blessures que laisse l'Histoire.".
Mais c'est aussi un triste constat que l'auteur fait, en plusieurs siècles la condition féminine n'a malheureusement pas évolué tant que cela et ce qui était vrai à l'époque de Marion du Faouët l'est encore à notre époque : "Je dois te dire qu'aujourd'hui le corps des femmes est toujours en proie à tous les affronts sexuels, toutes les violences, et parfois, dans certains pays, elles sont brûlées lors de mensongers accidents domestiques, lapidées, partout prisonnières des fantasmes masculins.".
J'ai aimé cette navigation entre le passé plus ou moins lointain, le présent, sans chronologie mais uniquement écrite au fil des pensées de l'auteur.
C'est une belle réflexion que mène Michèle Lesbre, qui montre à la fois que l'on peut être touché par une situation sans pouvoir rien y faire, et même lorsque l'on se décide à franchir le cap et essayer de faire quelque chose la fierté de la personne en face nous en empêche.
C'est aussi un constat de notre époque, de la vie personnelle et amoureuse de l'auteur, et des parallèles que l'on peut faire lorsque l'on se retrouve dans un lieu chargé d'Histoire.
En somme, des réflexions comme il nous est déjà arrivé d'en faire, c'est sans doute pourquoi ce livre m'a autant parlé, outre l'héroïne qui exerce sur moi une certaine fascination.
Et puis, il y a le style de Michèle Lesbre, poétique, engagé, personnel, un style qui m'a portée tout au long de cette lecture, certes courte mais intense.

Que voilà une belle lettre pleine d'humanité adressée à Marion du Faouët, brigande au grand cœur née dans la pauvreté et la misère et qui refusât sa vie durant que cela soit le cas pour les personnes qui étaient proches; mais aussi à toute personne un tant soit peu sensible et ouverte aux autres.

lundi 11 décembre 2017

A Beautiful Day (You Were Never Really Here) de Lynne Ramsay

       
     

La fille d’un sénateur disparaît. Joe, un vétéran brutal et torturé, se lance à sa recherche. Confronté à un déferlement de vengeance et de corruption, il est entraîné malgré lui dans une spirale de violence. (AlloCiné)


Ce film a un peu fait la surprise à Cannes en remportant deux prix, avec un Joaquin Phoenix venant chercher son prix en basket.
Autant dire que j’ai eu très envie de le voir, la bande annonce montrant un film noir tout comme l’affiche, qui proclame même que ce film est le "Taxi Driver du 21ème siècle".
La comparaison est un peu forte, disons qu’il y a des similitudes entre le personnage de ce film et celui de Martin Scorcese mais je n’irai pas jusqu’à les comparer ni même dire que l’un est dans le prolongement de l’autre.
A chaque film son histoire, ses interprètes et son époque.


Joe (Joaquin Phoenix) est un vétéran de la guerre, il en est revenu traumatisé, tout comme son enfance lui a laissé des marques, et aujourd’hui il vit comme homme de main (comprendre : il va buter des gens quand on le lui demande).
Sa mission est de récupérer Nina (Ekaterina Samsonov), fille d’un sénateur, prise dans un réseau de prostitution de mineurs.
Sauf que la vérité est autre et que Joe va se retrouver confronté à un milieu corrompu, où la morale n’est qu’un vain mot, et va être aspiré dans une spirale de violence.
On ne va pas se voiler la face, ce film a eu un Prix du Scénario à Cannes et je me demande bien pourquoi car l’histoire n’est pas fofolle, elle tient facilement sur une moitié de feuille A4.
En prime elle n’est même pas originale puisque c’est une adaptation d’un roman de Jonathan Ames.
Mystère et boule de gomme !
 L’autre chose qui me fait grincer des dents, c’est le titre : pourquoi traduire un titre en Anglais par un autre titre en Anglais ?
Cette pratique me dépasse complètement, j’ai même cru pendant un temps que le film avait changé de nom entre Cannes et sa sortie.
Mais non, je trouve ça crétin et ça n’a aucun sens, mais bon passons, fort heureusement je ne m’arrête pas à ces détails lorsque je vais au cinéma.


Le premier détail qui frappe, c’est le son, et son importance.
Il n’y a pas encore d’images à l’écran mais la bande son est déjà présente et plonge le spectateur dans un univers qu’il sait sombre, glauque et dont il devine la violence.
L’ambiance se crée dès les premières secondes et ne lâchera plus le spectateur.
C’est l’un des points forts de ce film, qui en fait toute sa force et sa puissance à l’écran.
Je crois d’ailleurs que le rendu ne sera pas le même sur un écran de télévision dans un salon, pour l’apprécier pleinement il faut le voir dans une salle obscure.
Il y a beaucoup de violence dans le film, c’est une violence sèche, directe, glaciale, à l’image du personnage de Joe que le spectateur pourrait penser sans cœur alors que la vérité est autre.
La réalisatrice a choisi de montrer la psychologie du personnage de Joe en ayant recours aux ellipses, une technique savamment utilisée qui permet de bien saisir ce personnage.
Et alors, l’autre atout indéniable de ce film, c’est la prestation de Joaquin Phoenix, qui pour le coup n’a pas volé son Prix d’Interprétation à Cannes.
Je savais quel grand acteur il pouvait être mais dernièrement il avait, je trouve, légèrement baissé.
Là il revient à haut niveau avec une prestation éblouissante, rappelant, si jamais certaines personnes l’avaient oublié, à quel point il est un acteur doué et talentueux.
A ceux qui voulaient l’enterrer, le phœnix renaît de ses cendres.
Et sans lui, ce film n’aurait pas eu la même portée.
A noter que le reste du casting est lui aussi de très bonne facture, particulièrement la jeune interprète de Nina qui lui confère un côté Lolita, à la fois mutine et provocatrice, mais aussi jeune et que l’on espère encore un peu naïve.


"A Beautiful Day" est un film d’une violence à chaque instant servi par un comédien exceptionnel qui justifie à lui seul le déplacement dans une salle obscure.


       
     

dimanche 10 décembre 2017

Le musée des merveilles (Wonderstruck) de Todd Haynes

       
     

Sur deux époques distinctes, les parcours de Ben et Rose. Ces deux enfants souhaitent secrètement que leur vie soit différente ; Ben rêve du père qu'il n'a jamais connu, tandis que Rose, isolée par sa surdité, se passionne pour la carrière d'une mystérieuse actrice. Lorsque Ben découvre dans les affaires de sa mère l’indice qui pourrait le conduire à son père et que Rose apprend que son idole sera bientôt sur scène, les deux enfants se lancent dans une quête à la symétrie fascinante qui va les mener à New York. (AlloCiné)


J’ai entendu beaucoup de choses sur ce nouveau film de Todd Haynes, après son sublime "Carol", du bon et du moins bon. J’étais partie pour ne pas aller le voir, au final j’ai décidé de me forger ma propre opinion, et puis c’était un peu le seul film qui me faisait rêver.
Visuellement, ce film est merveilleux. Todd Haynes mêle avec brio le noir et blanc, la couleur, la ville de New York, et passe d’une époque à l’autre.
Car l’histoire suit, sur deux époques distinctes, le parcours de Rose, petite fille sourde fuyant son père pour retrouver son frère à New York, et de Ben, petit garçon venant tout juste de perdre sa mère et fantasmant sur son père qu’il n’a jamais connu, bien décidé à le retrouver en se lançant à sa recherche dans New York. Bien évidemment, les parcours de Rose et de Ben vont se croiser, mais à vous d’en découvrir la raison.
Pour le personnage de Rose, le réalisateur a opté pour le noir et blanc et le muet, hommage au cinéma de l’époque mais aussi pour faire deviner au spectateur la surdité de Rose. Pour le personnage de Ben, c’est la couleur et le son, mais avec quelques nuances puisque suite à un accident Ben va perdre l’ouïe.


C’est Brian Selznick qui a écrit le scénario adapté de son roman, au moins un gage que l’histoire n’a pas été trop dénaturée, d’autant qu’il semblerait que la version romancée soit très graphique pour le personnage de Rose, il fallait donc trouver une astuce pour le transposer à l’écran.
Le spectateur finit par se douter du lien unissant Rose et Ben, il n’en demeure pas moins que la réunion est des plus émouvantes et m’a fait venir les larmes aux yeux (comme quoi, tout est possible).
Si j’ai apprécié les passages constants d’une époque à l’autre, cela déstabilise un peu car il n’y a pas de lien pendant longtemps entre ces deux périodes, si bien que le spectateur passe d’une à l’autre sans en comprendre la raison.
Il faut attendre la dernière demi-heure pour que le film prenne toute sa dimension émotionnelle.
Si la mère de la mort de Ben (formidable Michelle Williams) apporte une dimension tragique, ainsi que le désamour de la mère de Rose, actrice de théâtre, envers sa fille ; cela n’émeut pas immédiatement le spectateur, c’est vraiment la dernière partie qui a su me toucher.


Le casting voit Julianne Moore endosser deux rôles, une actrice au sommet de son art et que j’ai toujours autant de plaisir à voir à l’écran (et qui a déjà tourné avec Todd Haynes dans le sublime "Loin du paradis").
Elle livre une belle prestation de comédienne, tout en finesse dans son jeu.
Mais là où le casting a fait encore plus fort, c’est avec les enfants.
Ben Oakes incarne un touchant Ben qui déambule dans New York à la recherche de ce père dont sa mère n’a jamais voulu lui parler et qui au passage va nouer une belle amitié.
Quant à Millicent Simmonds elle campe une Rose plus vraie que nature, et a su me toucher par la justesse de ses attitudes et de ses expressions.
Et quel bonheur de revoir des endroits de New York dont ce superbe musée d’histoire naturelle, que je n’ai malheureusement pas eu le temps de faire dans son intégralité (pour la partie minéralogie), aussi quel bonheur de revoir les galeries sur la faune et l’Amérique du Nord.
Le rêve est à la fois dans le destin de ces deux personnages mais aussi dans la promenade que le film propose au spectateur, pour se finir sur la panne gigantesque de courant de 1977 où les personnages nous quittent en regardant le ciel étoilé. Et le spectateur aussi a des étoiles dans les yeux.


"Le musée des merveilles" est un beau film très touchant sur la quête de deux enfants à deux époques distinctes dont les chemins vont finir par se croiser, sans doute l’un des films les plus enchanteurs de cette fin d’année.


       
     

       
     

       
     

       
     

samedi 9 décembre 2017

Detroit de Kathryn Bigelow

       
     

Été 1967. Les États-Unis connaissent une vague d’émeutes sans précédent. La guerre du Vietnam, vécue comme une intervention néocoloniale, et la ségrégation raciale nourrissent la contestation. À Detroit, alors que le climat est insurrectionnel depuis deux jours, des coups de feu sont entendus en pleine nuit à proximité d’une base de la Garde nationale. Les forces de l’ordre encerclent l’Algiers Motel d’où semblent provenir les détonations. Bafouant toute procédure, les policiers soumettent une poignée de clients de l’hôtel à un interrogatoire sadique pour extorquer leurs aveux. Le bilan sera très lourd : trois hommes, non armés, seront abattus à bout portant, et plusieurs autres blessés. (AlloCiné) 


Pourquoi n’ai-je jamais vu de film de Kathryn Bigelow auparavant ?
C’est la question qui me taraude l’esprit après avoir vu ce film, je ne comprends pas comment j’ai pu passer aussi longtemps à côté de cette réalisatrice.
En attendant, voici l’erreur réparée avec ce film dont la sortie a coïncidé à quelques jours aux cinquante ans des événements dont il est question.
Les émeutes de Detroit (également connues sous le nom d’émeute de la 12ème rue) font partie des plus importantes connues aux Etats-Unis (après celles de New York en 1863 et celles de Los Angeles en 1992), pourtant c’est moins vrai en dehors des frontières (ou alors tout simplement parce qu’elles remontent à plusieurs dizaines d’années).
Quelques chiffres qui parlent d’eux-mêmes : 7 200 arrestations, 467 blessés, 43 morts.
Après une bonne introduction sous forme de dessins pour mettre le spectateur dans le contexte, le film s’intéresse dans un premier temps aux émeutes de Detroit ayant commencé aux petites heures du dimanche 23 juillet 1967 pour s’achever cinq jours plus tard, puis dans un deuxième temps se focalise sur l’incident à l’Algiers Motel dans la nuit du 25 au 26 juillet 1967.
Résumer cet incident n’est pas des plus simples, disons que la police de Détroit, la police d’Etat du Michigan et la Garde Nationale, persuadés qu’un sniper avait tiré sur eux de cet hôtel, ont battu violemment et humilié toute une nuit durant 9 personnes (2 femmes blanches et 7 hommes noirs), et tué 3 adolescents noirs (et évidemment par la suite, ils s’en sortis, leurs meurtres étaient soi-disant justifiés ou ce n’était que de l’auto-défense).


Dès les premières minutes le spectateur est cloué dans son fauteuil, il n’arrivera plus à en sortir jusqu’à la fin, et même là, cela sera compliqué pour lui.
La mise en scène de Kathryn Bigelow est impeccable, elle ne s’embarrasse pas de fioritures, elle scotche le spectateur et tourne toujours autour de ses acteurs, ce qui contribue fortement à créer une ambiance et à y plonger le spectateur.
Voir un film de Kathryn Bigelow, c’est une expérience à vivre, j’ai trouvé sa mise en scène particulièrement maîtrisée, elle savait où elle voulait en venir et comment elle allait y parvenir, c’est extrêmement professionnel et je tiens à souligner la qualité de son travail.
L’ambiance monte crescendo et finit par être oppressante, je dis cela en tant que spectateur alors imaginez pour les acteurs, et surtout ce qu’il en était dans la réalité.
C’est un film fort et juste qui finit par basculer dans l’horreur absolue, à tel point que l’on se demande si cela va avoir une fin.
 Toute la scène dans l’Algiers Motel est le point culminant du film, et de la tension qu’il a créée, je serai très curieuse de connaître la durée de cette scène, à mon avis cela va chercher dans les une heure.
Et c’est long, toujours plus violent, toujours plus horrible, toujours plus sanguinaire, et toujours plus révoltant.


Cette tragédie est parfaitement restituée, ce sont des faits du passé qui parlent aussi du présent, car cette époque n’est pas révolue, aux Etats-Unis comme ailleurs, il n’y a qu’à se rappeler les émeutes à Charlotte ou à Saint-Louis.
Ça fait mal de se dire qu’en près de cinquante ans la situation n’a pas complètement évoluée et que des décisions de justice sont toujours défavorables à des personnes noires par rapport à des blanches, surtout si celles-ci appartiennent aux forces de l’ordre.
Kathryn Bigelow a, j’ai l’impression, l’habitude de mettre les pieds dans le plat et sait très bien cerner son pays et appuyer là où ça fait mal.
Sa direction d’acteurs est parfaite, certains sont connus d’autres moins, mais ils livrent des prestations impeccables.
Mention à John Boyega dans le rôle de Dismukes, découvert il y a deux ans avec "Star Wars – Le réveil de la force", et limite cela me fait plaisir de le voir dans ce genre de rôle, au moins il ne sera pas cantonné à une seule franchise au cours de sa carrière.
Et mention spéciale à Will Poulter qui incarne Krauss, le policier raciste de service, un rôle difficile tant ce personnage est détestable et qu’il tient à merveille.
Tout au long du film je me disais que je l’avais déjà vu, effectivement il était plus jeune dans "Les Miller, une famille en herbe" ou "The Revenant", il a changé de registre et prouve qu’il peut interpréter toute une palette de rôles.


Quand Kathryn Bigelow frappe, elle met le spectateur K.O, c’est en tout cas ce qui se passe avec son excellent Detroit, un film nécessaire et d’actualité sur l’Amérique d’hier et d’aujourd’hui.


       
     

       
     

vendredi 8 décembre 2017

Logan Lucky de Steven Soderbergh

       
     

Deux frères pas très futés décident de monter le casse du siècle : empocher les recettes de la plus grosse course automobile de l’année. Pour réussir, ils ont besoin du meilleur braqueur de coffre-fort du pays : Joe Bang. Le problème, c’est qu’il est en prison. (AlloCiné)


Steven Soderbergh avait dit qu’il arrêtait le cinéma.
D’accord.
Finalement il est revenu à la réalisation.
Pourquoi pas.
Comme on dit, il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis, voilà le réalisateur avec un film comme il aime à en faire sur un casse, mais avec des paumés pour ne pas dire des loosers.
Parce les frères Logan, Jimmy (Channing tatum) et Clyde (Adam Driver) sont des paumés de chez paumés, doublés de poissards, et il n’y a peut-être que leur sœur Mellie (Riley Keough) pour remonter un peu le niveau.
Aussi quand Jimmy annonce qu’il a l’idée du siècle pour faire un casse, il y a de quoi avoir peur.
D’autant que l’expert en coffre-fort dont ils ont besoin, Joe Bang (Daniel Craig), est en prison.


Ce film a été tourné sur une durée très courte.
Il n’est pas sur les chapeaux de roue comme on pourrait s’y attendre avec ce genre, mais il sait planter son décor et insuffler son rythme propre.
L’histoire est une satire de l’Amérique d’aujourd’hui où ceux qui n’ont rien galère, sauf que là ils arrivent à obtenir quelque chose.
Pour la moralité on repassera, mais ce n’est pas ce que l’on attend de ce genre de film.
Après, ce ne sont pas des délinquants, et c’est sans doute ce qui rend un peu attachant les frères Logan.
Il y a un côté très plouc et sud profond des Etats-Unis, il y a du second degré et il ne faut pas prendre ce film au pied de la lettre.
Pour être honnête, je m’attendais à plus rire, au final j’ai souri par moment mais cela s’arrête là.
Le casting est très bon, je ne connaissais pas Channing Tatum (i.e. je ne l’avais jamais vu dans un rôle) mais j’avais déjà apprécié des prestations d’Adam Driver et quel bonheur de voir Daniel Craig dans un rôle à contre-emploi.
Le casting féminin est également savoureux, avec Katie Holmes et Hillary Swank.
A titre personnel, j’ai apprécié le personnage de Mellie, une femme qui cherche à s’imposer dans un monde d’hommes, plutôt lourdauds.
Ce film ne fera pas date dans mes annales du cinéma mais il m’a permis de passer un bon moment et de me détendre.


Steven Soderbergh bien de sortir de sa retraite, il signe avec "Logan Lucky" un film efficace dans un genre qu’il affectionne, et qui lui réussit.

jeudi 7 décembre 2017

Au revoir là-haut d'Albert Dupontel

       
     

Novembre 1919. Deux rescapés des tranchées, l'un dessinateur de génie, l'autre modeste comptable, décident de monter une arnaque aux monuments aux morts. Dans la France des années folles, l'entreprise va se révéler aussi dangereuse que spectaculaire. (AlloCiné)


Albert Dupontel se lance dans le film historique avec cette adaptation du Prix Goncourt de Pierre Lemaître "Au revoir là-haut".
Sur le papier, cela avait de quoi faire un peu peur, pour ma part en tout cas.
Après, quand on connaît cette historie d’arnaque aux monuments aux morts par deux rescapés des tranchées (dont une gueule cassée), on se dit que cela a du sens qu’un Albert Dupontel ait été intéressé par cette histoire.
Et inutile de tourner plus longtemps autour du pot, c’est une adaptation réussie et sans doute la meilleure œuvre d’Albert Dupontel à ce jour (notez que c’est aussi ce que je pense de ce roman par rapport à son auteur).


Pourtant au début du film, j’ai failli hurler au scandale quand j’ai découvert que l’issue du roman avait été remplacée par une autre qui, je le craignais, n’allait pas du tout, mais alors pas du tout, me convenir.
Inutile de crier au loup, cette fin est savamment choisie et menée, et elle est tout aussi immorale que celle du roman, si ce n’est même plus.
D’autant qu’Albert Dupontel a travaillé le scénario avec Pierre Lemaître et qu’il a lui-même validé ce changement.
C’est tout à fait dans l’esprit du livre et cela en fait une adaptation réussie, voire même un exemple à reproduire.
Les situations comiques se retrouvent à l’écran (sérieusement, la visite des cimetières par un sombre inspecteur raffolant de poulet, il ne faut presque lire le livre rien que pour cela), les dialogues entre certains personnages font rire aux éclats, mais celles dramatiques se ressentent également ; j’ai vraiment retrouvé toute la beauté du livre dans ce film.
D’un autre côté, difficile de faire tenir ce roman dans un film, certaines scènes ont été raccourcies, d’autres modifiées mais au final pour cadrer au mieux avec le format cinématographique.
J’ai tout de même eu l’impression que certaines scènes avaient été retirées, dans sa version initiale le film durait effectivement plus longtemps, Albert Dupontel l’a retravaillé au fur et à mesure des premières projections.
J’espère sincèrement que ces scènes coupées figureront sur le DVD.


Visuellement, ce film est très beau, que ce soit les premières scènes prenant place dans les tranchées ou tout le travail réalisé sur les masques créés, et portés, par Edouard Péricourt.
J’aime l’esthétique de ce film et tout le travail fait en amont, le résultat est beau et ne trahit aucunement l’esprit du roman.
Tout comme le casting est excellent et sert à merveille les personnages.
A l’origine, Albert Maillard devait être interprété par Bouli Lanners, suite au désistement de cet acteur Albert Dupontel a endossé le rôle.
Et ne fait pas du Albert Dupontel dedans.
Si Laurent Lafitte campe un lieutenant Pradelle plus salaud que nature, Niels Arestrup est tout simplement génial dans le rôle du patriarche Marcel Péricourt, et offre des scènes de franche rigolade, quant à Emilie Dequenne et Mélanie Thierry elles incarnent fort joliment les figures féminines de l’histoire.
La première belle trouvaille dans ce casting c’est Héloïse Balster dans le rôle de Louise, la petite protégée d’Albert Maillard et d’Edouard Péricourt.
Mais l’énorme révélation de ce film, et donc la seconde belle trouvaille, c’est Nahuel Perez Biscayart qui livre une prestation éblouissante d’un Edouard Péricourt défiguré, se cachant sous des masques, incapable de parler et tout juste bon à grogner, le tout passe par sa gestuelle et son regard, quelle prestation !
C’est à mon avis l’aspect le plus impressionnant de ce film, cette prestation d’acteur, et qui me marquera sans doute longtemps.
Il fallait réussir à donner vie à cette histoire, aux personnages, et particulièrement à Edouard Péricourt, c’est désormais chose faite, et avec brio.


"Au revoir là-haut" est un film d’une immoralité jouissive savamment orchestré par un Albert Dupontel bien inspiré, l’un des meilleurs films de cet automne, voire même de l’année 2017, qui vous donnera sans doute envie de lire ou de relire le roman de Pierre Lemaître.


       
     

       
     

       
     

Mon Ántonia de Willa Cather


Grand classique du catalogue et de la littérature américaine, Mon Ántonia, est un véritable chef-d'oeuvre, écrit par l'une des légendes du XXe siècle, aux côtés de Virginia Woolf et d'Edith Wharton. (Rivages)

Lorsqu'il est enfant, Jim Burden vient s'installer avec sa famille dans le Nebraska où il fait la rencontre d'Ántonia Shimerda, la petite fille d'une famille immigrée Tchèque.
Entre eux naît une amitié : "Quand elle est décidée à aimer les gens, elle ne veut plus entendre aucune critique.", mais la famille Shimerda est plus pauvre que celle de Jim et la vie est pour eux plus compliquée : "Si je vivrais ici, comme toi, ça serait autrement ... les choses seront faciles pour toi ... mais elles seront dures pour nous.".
Ils ont des valeurs communes mais vont connaître deux destins, à l'occasion d'un voyage en train Jim Burden va revoir une connaissance, ils vont évoquer le passé, dont Ántonia, ce qui va inspirer à Jim Burden la transcription par écrit de ses souvenirs : "Pour des garçons et des filles qui grandissent, la vie ne peut pas s'arrêter, même dans la plus paisible des petites villes perdues au milieu de la campagne; il leur faut continuer de grandir, qu'ils le veuillent ou non.".

Ántonia, c'est l'image même de la femme immigrée travailleuse, de celle à qui le travail ne fera jamais peur et qui trimera toute sa vie durant dans une campagne profonde d'Amérique.
Jim Burden, lui, c'est plus l'image de celui qui réussit à se sortir de ce milieu pour fonder sa réussite et s'élever dans la société.
Le rêve Américain a deux facettes, deux vitesses.
Ántonia, c'est le passé, c'est la nostalgie du temps qui passe et de l'enfance révolue, c'est aussi un fantasme jamais réalisé, un peut-être qui n'aura jamais lieu, un futur qui aurait pu se produire si Jim n'était pas parti, une connaissance qui le hante aujourd'hui et à jamais : "Sais-tu, Ántonia, que depuis mon départ je pense à toi plus souvent qu'à personne d'autre de cette région du monde ? J'aurais aimé que tu sois ma fiancée, ma femme, ou ma mère, ma sœur, ou n’importe laquelle des créatures irremplaçables qu'une femme peut être pour un homme. L'idée de mon Ántonia est une partie de mon esprit.".
Ántonia, c'est aussi celle qui a appris très tôt que la vie ne faisait pas de cadeau, et plus tard que l'âme humaine est loin d'être toujorus gentille et généreuse : "Ce qui n'allait pas chez moi, Jim, c'était de jamais croire que quelqu'un que j'aimais pouvait me faire du mal.".
Ántonia et Jim, c'est une confrontation qui finit par avoir lieu, sans regrets de ce qui aurait pu advenir d'une relation mi-amoureuse mi-fraternelle et des discussions peuplées des fantômes du passé.
J'ai découvert Willa Cather dans une liste d'auteurs féminines Américaines ayant marqué leur époque.
"Mon Ántonia" est son grand roman, et c'est effectivement une fresque haute en couleurs faisant revivre une Amérique passée, celle des pionniers, des grands espaces, où la nature était hostile et les chances de survie peu élevées, où ceux qui s'en sortaient étaient quasiment des miraculés.
C'est avec grand plaisir que j'ai franchi ce bond dans le passé, dans un Nebraska dont je ne connaissais pas grand chose mais pour lequel j'ai aujourd'hui des paysages dans la tête.
Et puis il y a le style de Willa Cather, grande écrivain, encore une de ses femmes qui marqueront à jamais la littérature et dont il me reste tant à découvrir.

"Mon Ántonia" est sans doute le premier grand roman de la littérature des grands espaces que l'on qualifie aujourd'hui de nature writing, un récit du passé empreint de nostalgie qui m'a transportée.