dimanche 9 décembre 2012

La chambre des officiers de François Dupeyron


Au début du mois d'août 1914, Adrien, un jeune et séduisant lieutenant, part en reconnaissance à cheval. Un obus éclate et lui arrache le bas du visage. La guerre, c'est à l'hôpital militaire du Val-de-Grâce qu'il la passe, dans la chambre des officiers. Une pièce à part réservée aux gradés atrocement défigurés par leurs blessures. Un antre de la douleur où chacun se voit dans le regard de l'autre. Cinq ans entre parenthèses à nouer des amitiés irréductibles avec ses compagnons d'infortune. Cinq ans de "reconstruction" pour se préparer à l'avenir, à la vie. (AlloCiné)

J'ai lu il y a quelques années maintenant le très beau livre de Marc Dugain "La chambre des officiers" s'intéressant aux gueules cassées lors de la Première Guerre Mondiale, plus particulièrement à une pièce de l'hôpital du Val-de-Grâce dédiée aux officiers.
Le récit faisait une belle place aux opérations de chirurgie esthétique pour faire des reconstructions faciales (il ne faut pas oublier que, malheureusement ou heureusement, la Première Guerre Mondiale du fait de l'utilisation d'artillerie lourde a laissé de grands mutilés, ce qui a permis de faire avancer considérablement la chirurgie esthétique et réparatrice), mais abordait également l'angle de la reconstruction psychologique, de l'apprentissage de la vie avec ce nouveau visage ainsi que domptage du regard de l'autre.
Je savais depuis longtemps qu'un film avait été tiré du livre mais j'hésitais à le voir, sans doute par peur de voir en image l'horreur décrite par des mots des mutilations faciales (il est bien décrit dans le livre qu'Adrien a  a perdu ses lèvres, ses dents, son palais et l'odorat, il ne peut manger que par un tube qu'on lui met dans la bouche, il me semble aussi que ses sinus ont été détruits).
Je le reconnais aujourd'hui, j'ai eu tort d'attendre aussi longtemps de voir ce film car il traite le sujet de manière tout à fait pudique et courtoise, avec beaucoup de respect et sans chercher à faire de l'image racoleuse.

Pour se remettre dans l'histoire, nous sommes en août 1914, c'est la mobilisation et Adrien, jeune lieutenant, profite de la veille de son départ pour séduire Clémence et passer avec elle une nuit d'amour.
Il est séduisant, il est jeune, il a du bagou et de l'humour, il plaît.
Il part à la guerre, mais en réalité, il la passera à l'hôpital car dès les premiers jours lors d'une reconnaissance à cheval un obus lui arrache une partie du visage et tue les deux autres soldats l'accompagnant.
Commence alors le long périple d'Adrien vers l'hôpital du Val-de-Grâce.



A partir de ce moment, le réalisateur choisit de ne plus montrer Adrien, on l'entend et rien que le bruit de sa pseudo respiration laisse imaginer l'étendue et la gravité de ses blessures, et pour s'en convaincre définitivement, il suffit de voir le regard dégoûté des personnes le regardant, faisant toutes remarquer qu'il pue (là il me semble que dans le livre c'est expliqué par le fait que ses sinus ont explosé, à vérifier).
Adrien ne parle plus, mais le réalisateur choisit de nous faire entendre ses pensées : il se demande si c'est lui ce bruit atroce qu'il entend, et pourquoi il ne peut plus parler.
Jusqu'à Paris, personne ne se chargera de le nourrir ou de lui donner à boire, inutile de montrer l'image on comprend très bien pourquoi.
Il se retrouve alors dans l'entrée du Val-de-Grâce, dans une civière à même le sol et c'est une infirmière qui se penchera vers lui, à la recherche d'un officier.
Elle comprendra vite que son parapluie le gêne et qu'il veut la pluie sur lui, à aucun moment elle ne laissera paraître du dégoût.



Commence alors le long séjour d'Adrien à l'hôpital, il y a restera 1 640 jours.
Il est le premier patient de cette pièce particulière : la chambre des officiers.
Bientôt d'autres officiers le rejoindront, eux aussi atrocement mutilés.
Certains survivront, d'autres non, certains n'accepteront pas ce qu'ils sont devenus ni le regard de leurs proches et se suicideront.



Pourtant dans cette pièce, les infirmières ont pris soin de retirer tous les miroirs, les patients ont interdiction de se voir.
Et le médecin est plein de bonne volonté, pratiquant opération sur opération pour reconstruire les visages cassés : des greffes de peau, des greffes osseuses, des greffes du palais, le film permet de montrer quelques unes des techniques employées à l'époque et c'est un aspect particulièrement intéressant.
Durant une bonne partie de la reconstruction du visage d'Adrien par la chirurgie, le spectateur ne verra rien de lui, à part ses jambes ou de dos.
J'ai trouvé cela extrêmement respectueux, il n'y a pas besoin d'image d'ailleurs, le spectateur saisit très bien le degré de défiguration du personnage.
Clairement le réalisateur n'a pas cherché à faire hurler d'horreur le spectateur, il l'a plutôt amené à aborder cette histoire par rapport à l'aspect humain.
Et il ne lui remontra le visage d'Adrien que lorsqu'il se sera habitué à l'idée qu'Adrien est défiguré, ce qui fait qu'au final je n'ai pas été horrifiée lorsque j'ai vu à quoi ressemblait désormais Adrien, malgré plusieurs opérations à mener encore.



Pour Adrien, il en va tout autrement. Il ne résistera pas et se regardera dans le reflet de la vitre en défaisant son bandage, il pleurera en découvrant son visage ou ce qu'il en reste et sera soutenu par deux compagnons d'infortune : Henri et Pierre, et par Anaïs l'infirmière qui l'empêchera de mettre fin à ses jours.



Car ce film est aussi une belle histoire d'amitié qui se forge entre trois hommes marqués par la guerre.
Ils vont apprendre à se connaître, à partager leur quotidien, les moments difficiles, les souffrances des nuits entières après une opération, ils vont jouer aux cartes, se soutenir les uns et les autres et soutenir les autres, empêcher les nouveaux arrivants de se suicider car ils ont compris que malgré tout la vie valait quelque chose, ils vont aussi affronter ensemble le regard des autres, ils finiront même par plaisanter de leur physique.



Et puis un beau jour, ils vont faire une découverte, leur cercle d'amitié va s'agrandir à Marguerite, une jeune infirmière cachée à l'étage supérieur, une femme qui, comme eux, a été défigurée par un éclat d'obus.
C'était extrêmement émouvant dans le roman, ça l'est tout autant dans le film, d'autant qu'elle fait preuve de clairvoyance, sachant pertinemment qu'aucun homme ne voudra d'une femme comme elle, tandis qu'elle sait et qu'elle dit à ses trois amis que eux trouveront une femme.



Cela permet de monter un aspect quasi inconnu : il n'y a pas que des hommes qui ont été défigurés, mais des femmes aussi, des infirmières notamment.
Cela renforce le caractère d'horreur de cette guerre.
Il y a également de très belles scènes qui montrent le décalage entre les autorités françaises et la réalité sur le terrain, ainsi une personnalité du gouvernement dit à Adrien lors d'une visite à l'hôpital qu'il souhaite le revoir très vite sur le front car la France a besoin d'homme comme lui, ce à quoi le médecin lui fait remarquer qu'il va encore être convalescent de longs mois.
De toute évidence, cette personne n'était intéressée que par l'armée et envoyer des jeunes hommes au front, ne se rendant même pas compte que celui qu'il avait devant les yeux était défiguré à vie et incapable de retourner se battre, voire même de mener une vie à peu près normale.
Le réalisateur a également fait le choix de filmer les images dans des tons sépia/jauni, ce qui donne un caractère vieux à l'histoire et lointain, principe que réutilisera Jean-Pierre Jeunet dans "Un long dimanche de fiançailles".
Visuellement, je trouve que c'est un très beau film et que la manière de filmer de François Dupeyron est des plus intelligentes, respectueuses et pudiques.
Quant au casting, les acteurs sont excellents et Eric Caravaca campe un Adrien très juste, avec ce qu'il faut d'humour et de désolation, de joie suivie d'une longue dépression jusqu'au retour à la vie civile.
Les dernières scènes sont à ce titres réussies, celle dans le métropolitain est extrêmement touchante et la petite chute finale referme le film sur la gouaillerie avec laquelle Adrien embobinait Clémence il y a 5 ans de cela.
J'aurai par contre aimé savoir ce que devenait les autres personnages, ils sont trop laissés de côté à la fin et c'est un peu dommage.
Le maquillage est très bien réussi, à tel point que je n'a pas reconnu Denis Podalydès ni Gregori Derangère qui ont tous deux des rôles importants.
Enfin, la musique est très belle et s'accorde bien avec les images.

En conclusion, "La chambre des officiers" est une brillante adaptation du livre de Marc Dugain à la réalisation parfaite et au casting sans faute.
Je ne peux que vous inviter à regarder ce très beau film, une belle leçon d'histoire, d'amitié et surtout de vie au delà de l'horreur de la guerre.


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