mardi 16 juillet 2013

Suite française d'Irène Némirovsky


Ecrit dans le feu de l'Histoire, Suite française dépeint presque en direct l'Exode de juin 1940, qui brassa dans un désordre tragique des familles françaises de toute sorte, des plus huppées aux plus modestes. 
Avec bonheur, Irène Némirovsky traque les innombrables petites lâchetés et les fragiles élans de solidarité d'une population en déroute. Cocottes larguées par leur amant, grands bourgeois dégoûtés par la populace, blessés abandonnés dans des fermes engorgent les routes de France bombardées au hasard... 
Peu à peu l'ennemi prend possession d'un pays inerte et apeuré. Comme tant d'autres, le village de Bussy est pays alors contraint d'accueillir des troupes allemandes. Exacerbées par la présence de l'occupant, les tensions sociales et frustrations des habitants se réveillent... 
Roman bouleversant, intimiste, implacable, dévoilant avec une extraordinaire lucidité l'âme de chaque Français pendant l'Occupation (enrichi des notes et de la correspondance d'Irène Némirovsky), Suite française ressuscite d'une plume brillante et intuitive un pan à vif de notre mémoire. (Denoël)

Irène Némirovsky avait conçu "Suite française" comme une série composée de cinq romans.
Arrêtée, déportée à Auschwitz et morte en 1942, l’auteur n’aura eu le temps d’écrire que les deux premiers et d’esquisser les grandes lignes du troisième, dans des cahiers précieusement conservés par ses filles qui ne les liront qu’en 1998.
Ils seront alors publiés à titre posthume en 2004 en un seul roman qui recevra le Prix Renaudot la même année, propulsant ce roman et cette auteur sur le devant de la littérature française.

Le premier roman, "Tempête en juin", se situe en juin 1940, lorsque les allemands ont envahi le Nord de la France et se dirigent vers la capitale, Paris.
L’histoire s’attache à suivre quelques groupes de personnages qui fuient avec pertes et fracas Paris pour trouver refuge à la campagne.
Mais au même moment, l’armée française est en déroute, les transports ne fonctionnent plus, le ravitaillement est coupé et les routes, les lignes ferroviaires et les villes sont régulièrement bombardées.
C’est dans ce chaos que les Péricand cherchent à rejoindre Nîmes, au passage Charlotte Péricand en oubliera son beau-père tandis que son fils cadet Hubert s’échappera pour rejoindre l’armée dans un idéal de jeunesse et de patriotisme ; que l’insupportable écrivain Gabriel Corte gagne Vichy en compagnie de sa maîtresse ; que Charles Langelet part vers la Loire et dépouille au passage d’essence un couple rencontré sur la route ; que Maurice et Jeanne Michaud cherchent à gagner Tours où l’activité de la banque pour laquelle ils travaillent s’est délocalisée alors qu’ils sont sans nouvelle de leur fils unique Jean-Marie, que le lecteur découvrira gravement blessé et soigné chez des fermiers dans le village de Bussy.
Ici, le chaos n’est pas que sur les routes mais également dans les familles et dans les personnalités de chaque individu.
Irène Némirovsky a la plume féroce : "Elle disait "nous" à cause de ce sentiment de pudeur qui nous fait, vis-à-vis d'un malheur, feindre des maux semblables aux siens (mais l'égoïsme déforme si naïvement nos meilleures intentions que nous disons en toute innocence à un tuberculeux au dernier degré : "Je vous plains, je sais ce que c'est, j'ai un rhume dont je n'arrive pas à me débarrasser depuis trois semaines").", et croque sans vergogne des personnages aux caractères exacerbés par cette situation : égoïstes, voleurs, coléreux, où l’ordre des puissances est renversé : "La charité chrétienne, la mansuétude des siècles de civilisation tombaient d'elle comme de vains ornements révélant son âme aride et nue. Ils étaient seuls dans un monde hostile, ses enfants et elle. Il lui fallait nourrir et abriter ses petits. Le reste ne comptait plus." ; retraçant avec justesse des épisodes qui ont sans nul doute eu lieu sur les routes de France et des personnages qui devaient se rencontrer un peu partout.
Au milieu de tout ce fatras, il y a le couple Michaud qui est épargné et est bien l’un des seuls à maintenir son intégrité dans tout ce chaos et cette occupation qui commence, le rendant ainsi extrêmement attachant pour le lecteur.
L’auteur y esquisse aussi les balbutiements d’une résistance qui ne dit pas encore son nom, qui n’est même pas consciente qu’elle existe et du rôle qu’elle va pouvoir jouer, à travers le personnage de Hubert : "Maman, je pars. Je ne peux pas rester là ... Je mourrai, je me tuerai si je dois rester là, inutile, les bras croisés pendant que ... et vous ne comprenez pas que les Allemands vont arriver et enrôler tous les garçons de force, les obliger à se battre pour eux. Je ne veux pas ! Laissez-moi partir.", mais également ce qui adviendra par la suite de la France.
Aurait-elle eu une boule de cristal qu’elle n’aurait sans doute pas pu prévoir avec autant de justesse et de discernement ce que l’avenir réservait à l’Europe entière.

Le second roman, "Dolce", se passe quelques mois après le premier et a pour cadre le village de Bussy évoqué précédemment.
Si le premier roman s’attachait à montrer le chaos humain, celui-ci s’attache plutôt à l’occupation allemande et aux relations qui se nouent entre les français et les soldats allemands.
Ainsi, il y a Benoît qui revient dans la ferme de ses parents après s’être évadé et qui finit par épouser Madeleine, celle-là même qui avait soigné Jean-Marie Michaud.
Pour lui, l’allemand est un ennemi à abattre, jaloux comme un pou, en particulier de cet interprète allemand qui loge chez eux et qu’il soupçonne de tourner autour de sa femme, il va commettre l’irréparable, menaçant la vie de tous les habitants de Bussy et l’obligeant à se cacher et à fuir.
Et il y a la tendre Lucile Angellier dont le mari est absent, en plus d’être infidèle et ce bien avant la guerre, et dont les relations avec sa belle-mère sont tendues, celle-ci lui reprochant de ne pas pleurer plus que cela l’absence de son mari et de ne pas apparaître éplorée aux yeux de tous, et surtout, de chercher à se lier avec le jeune commandant allemand Bruno von Falk logé chez eux.
Lucile et Bruno se cherchent, se tournent autour, se découvrent des points communs : la culture et la musique, et finissent par ressentir l’un envers l’autre un tendre sentiment, jusqu’à la chute : le départ des soldats allemands au Front de l’Est.
Une histoire qui ne dit jamais son nom mais qui éblouit par sa beauté et sa discrétion : "Pas un aveu, pas un baiser, le silence ... puis des conversations fiévreuses et passionnées où ils parlaient de leurs pays respectifs, de leurs familles, de musique, de livres ... L'étrange bonheur qu'ils éprouvaient ... une hâte d'amant qui est déjà un don, le premier, le don de l'âme avant celui du corps.".
Les envahisseurs, perçus comme la peste, ne sont au final pas si différents des français qu’ils côtoient quotidiennement, bien qu’ils subsistent des différences entre eux : "La guerre ... oui, on sait bien ce que c'est. Mais l'occupation en un sens, c'est plus terrible, parce qu'on s'habitue aux gens; on se dit : "Ils sont comme nous autres après tout", et pas du tout, ce n'est pas vrai. On est deux espèces différentes, irréconciliables, à jamais ennemis.", c’est en tout cas ce que s’attache à démontrer ce roman.
Ceci est d’autant plus remarquable qu’il a été écrit pendant la période dont il est question, démontrant une fois de plus la clairvoyance d’Irène Némirovsky à dépeindre l’âme humaine.
L’ombre du "Silence de la mer" de Vercors plane sur ce second roman et il est difficile de ne pas faire de parallèle entre ce roman et cette nouvelle écrits sensiblement à la même période.

J’ai longtemps rêvé d’une adaptation cinématographique de cette œuvre que j’ai redécouvert récemment et qui demeure aussi sublime après relecture, de savoir que c’est un Britannique qui va le faire rend la pastille un peu difficile à avaler.
Par chauvinisme littéraire, je dirais que ce qui a été créé et se passe en France reste en France.
L’auteur signe pourtant là une œuvre remarquablement et typiquement française, légère ironie du sort quand on sait qu’Irène Némirovsky a souhaité devenir française mais que cela lui a toujours été refusé, qui dépeint avec une clairvoyance remarquable les différents caractères, façons d’agir et situations qui se rencontraient dans cette époque agitée qui fut fatale à l’auteur et à des millions d’autres personnes, connues ou inconnues.

Livre lu dans le cadre du Prix des Lectrices

Aucun commentaire:

Publier un commentaire