mercredi 12 septembre 2012

Rêves oubliés de Léonor de Recondo


RÊVES OUBLIÉS. Quand il arrive à Irún où il espère rejoindre sa famille, Aïta trouve la maison vide. Le gâteau de riz abandonné révèle un départ précipité. En ce mois d’août 1936, le Pays basque espagnol risque de tomber entre les mains des franquistes. Aïta sait que ses beaux-frères sont des activistes. Informé par une voisine, il parvient à retrouver les siens à Hendaye. Ama, leurs trois fils, les grands-parents et les oncles ont trouvé refuge dans une maison amie. Aucun d’eux ne sait encore qu’ils ne reviendront pas en Espagne. Être ensemble, c’est tout ce qui compte : au fil des années, cette simple phrase sera leur raison de vivre. Malgré le danger, la nostalgie et les conditions difficiles – pour nourrir sa famille, Aïta travaille comme ouvrier à l’usine d’armement, lui qui dirigeait une fabrique de céramique. En 1939, quand les oncles sont arrêtés et internés au camp de Gurs, il faut fuir plus loin encore. Tous se retrouvent alors au cœur de la nature, dans une ferme des Landes. La rumeur du monde plane sur leur vie frugale, rythmée par le labeur quotidien : les Allemands, non loin, surveillent la centrale électrique voisine, et les oncles, libérés, poursuivent leurs activités clandestines. Écrit comme pour lutter contre la fuite des jours, le carnet où Ama consigne souvenirs, émotions et secrets donne à ce très beau roman une intensité et une profondeur particulières. Léonor de Récondo, en peu de mots, fait surgir des images fortes pour rendre à cette famille d’exilés un hommage où une pudique retenue exclut le pathos. (Sabine Wespieser Editions)

Tout commence en août 1936 au Pays Basque espagnol, sur le point de tomber entre les mains des franquistes.
Quand Aïta arrive chez lui, il est accueilli par une maison vide où seuls subsistent l’oiseau dans sa cage et le gâteau de riz sur la table.
Très vite, il lui faut fuir, aller à Hendaye retrouver les siens : sa femme et leurs trois fils, les grands-parents, ses deux beaux-frères activistes espagnols.
Vient alors le temps de l’exil, en France, près de la frontière espagnole, car tous gardent l’espoir de retourner très vite chez eux : "La nostalgie et l'ennui entrent lentement dans le coeur de cet homme dont la vie n'avait, jusque là, jamais été bousculée.".
Mais les jours, les semaines, les mois, les saisons passent, et ils finissent par se faire une raison : l’important, c’est d’être ensemble, car plus le temps passe et plus le retour en Espagne devient incertain.
Lorsque les oncles sont arrêtés en 1939 et internés au camp de Gurs, il faut fuir encore plus loin : dans une ferme au cœur des Landes.
La guerre est partout en Europe : en Espagne, en France, et même libérés, les oncles poursuivent leur lutte clandestine.
Ama consigne tout dans un carnet depuis le début de leur exil, elle y déverse ses peines, ses secrets, ses souvenirs, ses observations, jusqu'au jour où cela ne lui suffit plus : "Je ne veux plus aucune trace, plus rien de tangible. Que s'efface cette mémoire d'encre. Les mots m'ont accompagnée jusqu'ici, mais maintenant ils me tiennent prisonnière. Prisonnière de leurs griffes, de mes sentiments partagés entre la joie, l'amour, mais aussi l'angoisse et la mort. Les écrire les rend vivants, alors qu'ils disparaissent pour me laisser vivre l'âme légère à l'ombre du tilleul !".
Puis vient le temps de la fin de la guerre en France.

"Rêves oubliés"est non seulement un beau roman, mais il est également extrêmement pudique.
Et si Léonor de Récondo utilise à foison l’ellipse narrative, il n’en reste pas moins que son récit est truffé de sentiments, jamais exprimés verbalement mais bien ancrés en profondeur en chacun des personnages.
Elle parsème son récit d’instants volés, de moments saisis sur le vif, et le tout mis bout à bout crée une belle retranscription d’une fresque familiale.
Les moments les plus forts du récit sont sans nul doute les extraits du journal d’Ama.
Cette femme, cette mère de famille, est sans doute la seule personne qui arrive à mettre des mots sur les émotions qu’elle ressent, à commencer par la dureté de l’exil et le fait de devoir commencer une nouvelle vie dans un autre pays.
C’est surtout aussi que ces extraits de journal intime permettent de plonger le lecteur directement au cœur de cette famille, ce qui ne serait pas le cas si le récit restait exclusivement raconté par une narration extérieure, cela tenant au fait de l’extrême retenue de l’auteur dans son écrit.
D’ailleurs, le seul léger reproche que je ferai à ce livre vient de sa plus grande qualité : à trop utiliser les ellipses narratives et à trop retenir la pudeur qui se dégage du récit, le lecteur pourrait presque ressentir du désintérêt de la part de l’auteur par rapport à certains évènements.
Je pense notamment à l’internement des oncles au camp de Gurs où l’auteur ne s’attarde ni sur les conditions déplorables d’internement ni sur la déportation vers les camps de la mort d’une femme connue par l’un des oncles à Gurs.
A moins qu’à force de trop vivre dans le passé et dans les rêves de retour en Espagne cette famille se désintéresse du présent et que c’est cela que l’auteur a cherché à montrer par cette quasi indifférence.
Ce roman sent bon les poèmes de Federico García Lorca et son personnage Tsigane d’Antoñito el Camborio connaissant une fin tragique sur le chemin qui le menait à Séville n’est jamais bien loin.

Il est des livres dont on croise le chemin que l’on ne peut oublier une fois la lecture achevée.
"Rêves oubliés" de Léonor de Récondo est de cette veine tant il touche par sa beauté et laisse un goût indélébile d’inoubliable une fois refermé.
Léonor de Récondo n’est pas qu’une violoniste virtuose, elle également une écrivain virtuose, ajoutant là une cinquième corde à son violon dont j’espère entendre encore longtemps la mélodie.


Livre lu dans le cadre du Prix Océans


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